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Ahmed Saadawi, père du "Frankenstein" irakien

Bagdad (AFP) – Quand l’écrivain Ahmed Saadawi a terminé en 2013 « Frankenstein à Bagdad », un conte fantasmagorique inspiré des violences qui déchiraient son pays depuis une décennie, il pensait que son roman parlait du passé.

Mais trois ans plus tard, alors que l’ouvrage vient d’être publié en français, le sera bientôt en anglais et que Hollywood se penche dessus, le monstre est toujours bien vivant.

Dans ce roman, un chiffonnier se met à recoudre les lambeaux de chair des victimes des violences en un seul corps, qui prend vie. Cet être, le « Trucmuche », décide alors de venger toutes les victimes et s’enferre dans une spirale meurtrière.

« Le Trucmuche n’est pas une créature fantastique imaginaire, c’est nous », confie à l’AFP Ahmed Saadawi dans un café situé non loin du lieu où Bagdad a vécu en juillet le pire attentat de son histoire moderne, qui a fait plus de 300 morts.

Fréquemment endeuillé par des attaques revendiquées par le groupe Etat islamique (EI), le Bagdad d’aujourd’hui n’est guère plus apaisé que le Bagdad de 2005, dans lequel s’inscrit l’action du roman, entre l’invasion américaine de l’Irak et le bain de sang confessionnel des années 2006-2008.

« Le Trucmuche pense faire le bien mais il prend part aux meurtres et aux destructions », dit le romancier et journaliste de 43 ans à propos de cette mystérieuse créature. « Nous l’avons tous fait d’une façon ou d’une autre, en approuvant ou en fermant les yeux sur les crimes ».

Récompensé en 2014 par le plus prestigieux prix de littérature en arabe, placé sous l’égide du Man Booker Prize et financé par les Emirats arabes unis, Saadawi s’est taillé une belle notoriété grâce à son « Frankenstein à Bagdad ».

« Des amis m’ont effacé sur Facebook, d’autres ont fait de moi un dieu, certains m’envoient des photos d’eux brûlant mon livre », raconte cet homme à la barbe poivre et sel, au large front et au regard cerclé de lunettes.

Affable et accessible, il ne semble pas totalement insensible à l’attention qui lui est désormais portée.

– Hemingway, le modèle –

Ahmed Saadawi, qui vient d’une famille sans référence culturelle ou artistique et a grandi dans le quartier populaire de Sadr City, a appris à lire et écrire en accompagnant sa mère à des cours d’alphabétisation.

« Cela m’a permis de savoir écrire avant les autres enfants », dit-il. « A sept ans, j’écrivais déjà plein d’histoire sur les animaux. Je les lisais à mes amis et ils m’écoutaient, je me sentais célèbre », assure le romancier. « A cette époque, j’avais déjà cette idée que la fiction est une partie de la vraie vie ».

A Bagdad, un écrivain à succès ne gagne pas sa vie grâce à sa plume et Ahmed Saadawi travaille comme journaliste et réalisateur de documentaires pour boucler les fins de mois et financer son prochain roman.

Son écriture se base sur une connaissance approfondie de la culture de rue de la capitale irakienne, de ses habitants, de leur argot. Des références que l’on retrouve presque à chaque page.

« Frankenstein à Bagdad » comprend notamment des descriptions savoureuses et parfois hilarantes de Batawine, un ancien quartier juif de la capitale aujourd’hui connu pour ses prostituées et sa criminalité, où se déroule le récit.

« Le romancier doit avoir l’aptitude du journaliste à débusquer une histoire, à s’imprégner de la réalité pour en capturer les détails », explique Ahmed Saadawi.

« Tout le monde n’est pas Hemingway, avec ses expériences personnelles très riches », dit celui qui cite l’Américain en modèle.

– ‘Génie criminel’ –

L’idée d’écrire « Frankenstein à Bagdad » lui est venue de deux faits d’actualité qui l’ont particulièrement choqué, parmi les innombrables actes de violences ayant frappé son pays depuis l’invasion américaine en 2003.

Le premier s’est déroulé à Baqouba, quand des membres d’Al-Qaïda en Irak, l’ancêtre de l’EI, ont kidnappé un homme avant de le tuer, de le découper en morceaux et d’éparpiller les morceaux dans cette ville au nord de Bagdad.

« Ils ont fait en sorte que toute la ville voie le corps au même moment », dit-il. « Quel génie criminel ! »

Autre élément déclencheur de son inspiration: une scène vécue au plus fort des violences confessionnelles entre chiites et sunnites, dans un hôpital débordé. Comme partout, la morgue était souvent pleine à craquer, on entassait les dépouilles dans les couloirs.

C’est là que Saadawi dit avoir vu les membres du personnel hospitalier, épuisés, « perdre leur humanité ».

« Quelqu’un est arrivé cherchant son frère (après un attentat), ils lui ont répondu que tous les corps avaient été récupérés par les familles et qu’il ne restait que des morceaux venant de plusieurs cadavres différents », raconte-t-il.

« Là, ils lui ont dit de reconstituer un corps avec ces restes et de partir avec ».

L'écrivain irakien Ahmed Saadawi pose avec son roman "Frankenstein a Bagdad" le 4 août 2016 à Bagdad. © AFP

© AFP AHMAD AL-RUBAYE
L’écrivain irakien Ahmed Saadawi pose avec son roman « Frankenstein a Bagdad » le 4 août 2016 à Bagdad

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