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Audiovisuel : la Polynésie a-t-elle vraiment les moyens d’attirer les grosses productions ?

Tournage de « Gauguin : voyage de Tahiti » d’Édouard Deluc en 2016© Filmin’Tahiti

La loi de dynamisation du secteur de l’audiovisuel a été adoptée à Tarahoi mardi. Le gouvernement compte sur ce texte, qui propose d’importantes aides fiscales et financières aux tournages internationaux, pour attirer des « productions d’envergure » au fenua. Si les élus ont tous salué l’idée, des doutes ont été émis sur le « réalisme » de l’exécutif. Les subventions proposées – plafonnées à 100 millions de francs – auront du mal à convaincre des productions à plusieurs milliards, surtout au vu des surcoûts locaux. Les objectifs fixés – des filières audiovisuelle et numérique pesant un quart du PIB – sont aussi sérieusement mis en doute, mais Moetai Brotherson veut y croire.

L’assemblée a adopté mardi une loi du Pays destinée à attirer au fenua davantage de tournages internationaux. Le texte, voté à l’unanimité à Tarahoi, vient compléter tout un « catalogue » de mesures de soutien directes ou indirectes à la filière audiovisuelle, mais qui, comme le note le gouvernement, sont surtout adaptés aux « créations de type documentaires, séries télévisées, films institutionnels ou fictions courtes ». Moetai Brotherson, qui a gère le portefeuille de l’audiovisuelle depuis la présidence, a d’autres ambitions pour cette filière, dont il estime qu’elle peut peser, avec le numérique, 25% du PIB du fenua, contre 3 aujourd’hui. Pour ça, il s’agit de convaincre les projets de « plus grande envergure », et notamment les tournages de longs-métrages destinés au cinéma, encore rares au fenua. C’est donc l’objectif du dispositif de dynamisation du secteur de l’audiovisuel (DSA) porté par ce projet de loi, que le Pays veut orienter vers les « grosses productions internationales ».

Huit grosses productions et 2 milliards de francs de tournage en 2028

Pour en profiter, les porteurs de projets étrangers devront forcément travailler avec une société de production audiovisuelle locale et prévoir des coûts de production de plus de 100 millions de francs au fenua. D’autres conditions existent – « l’œuvre ne doit pas revêtir de caractère pornographique, ne pas porter atteinte à l’enfance et à la jeunesse ou à la dignité humaine, ne pas inciter à la violence ou être utilisable à des fins publicitaires », par exemple – et surtout les producteurs doivent obtenir du gouvernement un agrément accordé sur la base de l’intérêt du projet pour l’économie du pays, le développement de la filière, ou la valorisation de la Polynésie. Autant de conditions qui ouvre un droit à des exonérations de TVA, mais aussi à une subvention spécifique, appelée « soutien aux projets audiovisuels ou cinématographiques d’envergure » ou Space. Son montant représente 15% des dépenses locales de production, voire 20% si ces dépenses dépassent les 200 millions de francs et que l’œuvre met particulièrement en valeur la culture, le patrimoine ou le territoire du fenua. Mais le Space, aussi conditionné à une « publicité » de l’aide, des transferts d’image au Pays à des fins promotionnelles, et dont le montant est réduit si le film n’est pas diffusé en avant-première à Tahiti, est quoiqu’il arrive plafonné à 100 millions de francs.

Aucun doute pour le gouvernement : ce dispositif permettra de rendre la Polynésie plus attractive que d’autres territoires du Pacifique où les productions préfèrent aujourd’hui aller. Des objectifs sont d’ailleurs fixés, comme l’a rappelé le représentant tavini Tevaipaea Hoiore : « en 2023, les tournages étrangers ont généré environ 600 millions de francs de dépenses locales, hébergement, transport, restauration, location, technicien, service. L’objectif 2028 est clair, atteindre 8 grosses productions par an pour 2 milliards de francs injectés directement dans notre économie. »

Des moyens « infimes » pour une grosse production

Le projet de loi a été voté à l’unanimité des élus encore présents à Tarahoi ce mardi en fin de journée. Mais durant les débats, Nuihau Laurey a tout de même appelé le gouvernement a rester « réaliste » et ne pas « tomber dans l’utopie » quant à ses objectifs pour cette filière. L’élu A here ia Porinetia, qui a aussi demandé un mécanisme d’évaluation de l’efficacité de ces aides, a interrogé l’intérêt que pourraient porter des producteurs de blockbusters, productions se chiffrant en milliards de francs, à des subventions plafonnées à 100 millions de francs. Il prend l’exemple d’Aquaman, film « qui a coûté 35 milliards et rapporté encore plus d’argent, un peu plus de 120 milliards. Et en fait, si une production de ce type devait se déplacer en Polynésie, ça nécessiterait des surcoûts de 10 à 15%, soit 3 à 4 milliards supplémentaires, du fait de l’absence d’infrastructures importantes en Polynésie. Et finalement, le dispositif qui est proposé est plafonné à 100 millions. Donc, le gain dans le cadre d’un transfert de cette production serait tellement infime qu’elle ne justifierait pas finalement ce déplacement ».

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Pour l’élu autonomiste, les moyens offerts par le dispositif DCA et son Space sont importants à l’échelle de la Polynésie mais dérisoires à l’échelle des grandes productions. Pour lui, la capacité du Pays d’attirer de telles productions restera donc « limitée ».

De 1,2 à 176 milliards en 10 ans ?

Simplicio Lissant, représentant Tapura, sort aussi la calculette en rappelant que Moetai Brotherson avait annoncé vouloir faire de l’audiovisuel et du numérique « la locomotive de l’économie polynésienne » en générant 25% du PIB. « Sur la base d’un PIB 2023 d’environ 706 milliards de francs, l’audiovisuel et le numérique rapporteraient donc la bagatelle de 176 milliards de francs, soit le double des recettes actuelles provenant du tourisme. Alors qu’à ce jour, selon les chiffres de l’Institut de la statistique, l’audiovisuel, qui arrive certes en troisième position des filières à l’export, ne représenterait qu’une valeur d’environ 1,2 milliard de francs. »

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Le représentant Tapura s’interroge également sur les retombées réelles de ces tournages, et leur estimation : « J’ai eu beau chercher sur le net, impossible de savoir de manière précise, par exemple, quels ont été les bénéfices tirés du tournage en 2020 et 2021 de la fameuse émission Koh Lanta aux îles Sous-le-Vent. En l’occurrence, l’île de Taha a-t-elle vraiment bénéficié d’un plus grand nombre de visiteurs ? »

« Les chiffres sont atteignables »

Concernant les 25% du PIB, le président du Pays y croit : « L’objectif de 25% du PIB, c’est évidemment pas demain, c’est à l’horizon de 10 ans. Il concerne à la fois le secteur du numérique et de l’audiovisuel. Je vais te donner un exemple. En 2013, à Perth, une étudiante qui avait du mal à créer un logo. Elle a créé Canva. Canva, aujourd’hui, c’est 34 milliards de dollars de valorisation. Moi, je suis sûr qu’à Punaauia ou à Faa’a, il y a des enfants qui sont capables de créer Canva ou l’équivalent. Les chiffres dont tu nous parles, pour moi, ils sont atteignables. »

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Le Pays a aussi rappelé que la filière a accès au Soutien à la création cinématographique et audiovisuelle ou SCCA et qu’une enveloppe de 130 millions de francs est prévue pour 2025. Les sociétés de production métropolitaines peuvent également être soutenues par le centre national du cinéma et de l’image animée sur leur travail en Polynésie. Et enfin le gouvernement verse des subventions ponctuelles en fonction des projets proposés et sollicite les professionnels avec des appels d’offres en matière de commande publique. À titre d’exemple, rappelle le Pays, depuis 2022, le service du tourisme aura versé, en moyenne, 28,7 millions de francs par an en faveur du secteur audiovisuel local, il en est de même pour la direction de la santé (26 millions francs en moyenne par an) ou la Caisse de prévoyance sociale (3 millions de francs par an en moyenne).