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CHPF : « Les gens ne se rendent pas compte de la violence de cette épidémie »

Mobilisation humaine inédite, extension permanente de la zone Covid, choix difficiles en matière de prise en charge… À Taaone, « on fait de la médecine de guerre ». Frustrées par des mois d’appels non entendus à la vaccination, exténuées par quatre semaines de vague épidémique, les équipes veulent une « prise de conscience » des Polynésiens.

« Les gens ne se rendent pas compte ». La phrase, répétée par plusieurs médecins, résume bien l’impression d’isolement des soignants du CHPF dans cette « crise sans précédent ». À Taaone, devant l’entrée des urgences et de la salle de tri Covid, les voitures et ambulances défilent nuit et jour. Atteints de difficultés respiratoires ou dans un état de fatigue avancée du fait du virus, les patients sont installés sur des chaises ou des lits, numérotés, testés, oxygénés, orientés, dans un ballet de blouses et de gants à la mécanique saccadée. « La situation est difficile depuis un mois, critique depuis deux semaines, et ces derniers jours ça n’évolue pas du tout dans le bon sens : le nombre de patients Covid continue d’augmenter, le nombre de réanimations pareil, constate le Dr Mélanie Tranchet, une des responsables du service d’accueil des urgences et des urgences vitales, en poste depuis 18 ans. On n’a jamais vécu ça. On voit des patients très graves, plus jeunes, pour lesquels on n’a pas forcément les moyens humains et techniques ».

Aucun doute, au CHPF comme dans les hôpitaux périphériques (Moorea, Raiatea, Taravao) le niveau de saturation « est largement dépassé ». « Pourtant tout le monde joue le jeu », reconnaît l’urgentiste. Chez les soignants comme chez le personnel administratif et technique, les congés ont sauté, les horaires s’allongent, parfois au-delà de ce qui peut être rémunéré, la direction « travaille nuit et jour ». À l’extérieur, l’hospitel, débarrassé de son cluster, accueille désormais des patients en fin de maladie pour raccourcir les hospitalisations, les cliniques ont reçu un maximum d’activités transférables du CHPF et font depuis la semaine dernière de la place pour une vingtaine de patients Covid, les dispensaires et structures relais des îles font leur part pour éviter – ou attendre – les évacuations sanitaires… Mais ça n’est « pas suffisant ». 303 hospitalisés dans tout le pays, dont 243 à Taaone. Plus qu’hier, probablement moins que demain. « Chaque jour on transforme un nouveau service en secteur Covid, chaque jour on a un plan pour le lendemain », reprend le Dr Tranchet, pressée de finir les interviews pour retourner en poste.

« On est au maximum »

Même si le centre hospitalier polynésien s’épargne pour le moment les images, bien tristes, des lits dans les couloirs et de patients sans réponse, les limites sont bien palpables. En termes de place, bien sûr – la nef de l’hôpital pourrait bientôt accueillir une cinquantaine de lits pour les patients non-covidés -, de matériel dans une certaine mesure – les différents types de respirateurs, pourtant équipés en grand nombre en Polynésie, commencent à manquer -, et bien sûr de personnel. « On est au maximum de tout ce qu’on peut faire ».

Quelques étages plus haut, au centre de traitement des appels du Samu (15) et des pompiers (18), même saturation, mais sur les lignes téléphoniques. « On est à peu près à 400 appels par jours, deux fois et demi notre activité habituelle, avec des situations catastrophiques au niveau de la prise en charge », explique le Dr Vincent Simon, chef de service du Samu, qui interpelle sur la mortalité « exceptionnelle » dans cette crise. « On a aussi des décès à domicile et dans les structures de soins des îles, regrette-t-il. Il y a une explosion, c’est vraiment une épidémie extrêmement intense et violente ».

« On fait déjà des choix » entre les patients

Les espoirs viennent bien sûr de la réserve sanitaire – les 14 infirmiers réanimateurs arrivés dimanche soir ont permis d’équiper 9 nouveaux lits en réa -, des renforts en route depuis la Calédonie ou demandés en métropole, de la campagne de vaccination en plein boom – « la quasi-totalité des cas graves sont des non-vaccinés » insiste le Dr Tranchet – des gestes barrières, qui semblent redevenir un réflexe au fenua. D’un éventuel pic épidémique, aussi, que certains experts situent dans « 7 à 10 jours », et qui serait le début d’une lente désaturation. En attendant, il faut faire « prendre conscience ». « On fait de la médecine de guerre, il n’y a pas d’autres mots », reprend le Dr Mélanie Tranchet. Un terme pas anodin quand on sait les choix difficiles qui « ont déjà commencé à être faits » au CHPF. « Tout le monde est pris en charge, mais le niveau de prise en charge, le seuil pour une hospitalisation, une réanimation peut être différent que d’habitude explique l’urgentiste. Quand on a plus de place ou de machine disponible, quand on a pourtant ouvert tout ce qu’on a pu, mis toutes les équipes, oui, il y a des choix à faire ». Sujet sensible chez les soignants comme pour les familles, le tri des patients ne répond pas à des seuils mathématiques, des tableaux dogmatiques, ou des directives qui viennent d’en haut… De procédures sont bien en place, mais pour favoriser l’encadrement et la collégialité de ces décisions, au travers notamment d’un comité d’éthique mis en place à l’occasion de la crise Covid, l’information des familles, et bien sûr l’accompagnement des patients.  « Il y a énormément de critères, on essaie d’avoir une réflexion qui est personnalisée, (…) de faire ça avec toute notre humanité », assure la responsable.

Le couvre-feu le weekend ? « Homéopathique »

L’attention du CHPF se porte aussi sur les patients non-covid. « Quelqu’un qui fait un infarctus, quelqu’un qui fait un accident vasculaire cérébral, des problèmes neurologiques ou qui ont besoin de chirurgie lourde, tous ces gens-là il faut les prendre en charge, parce qu’il n’y a pas d’autre endroit en Polynésie pour les soigner », rappelle le médecin. Mais la crise pèse bien sûr énormément sur ces autres prises en charge, notamment pour ce qui est des capacités de réanimation. Les restrictions sanitaires – couvre-feu ou confinement du weekend – ont d’ailleurs, entre autres, pour but de préserver ces capacités. « Si ça peut éviter qu’un jeune fasse un accident grave et finisse en réanimation non-Covid, c’est bien », note le Dr Tranchet. « À titre personnel je pense que c’est une mesure homéopathique qui ne sert absolument à rien, explique quant à lui le Dr Simon. Si on veut faire un confinement, il faut le faire de façon ferme ». Et avant la saturation.

 

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1 Commentaire

  1. 19 août 2021 à 5h35 — Répondre

    « la quasi-totalité des cas graves sont des non-vaccinés » insiste le Dr Tranchet –
    Ce qui nous ramène à une déclaration du Président de l’Eglise évangélique il y a quelques semaines : « On a une foi en Dieu, et on a la foi qu’il nous protège de tout mal que ça soit le Covid en autre. On restera toujours serein qu’il n’y aura pas de propagation du virus ».
    Alors qu’en pensent les malades en réanimation et les familles des décédés ?

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