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Décès d’un nourrisson soigné aux ra’au tahiti : jusqu’à un an de prison avec sursis requis

©Florent Collet

Neuf personnes, toutes originaires de Bora Bora, ont été jugées aujourd’hui pour homicide involontaire par le tribunal correctionnel. En juillet 2016, un nourrisson de 16 mois était décédé d’une bronchopneumopathie et d’un abcès surinfecté. Un décès qui aurait pu être évité avec un traitement antibiotique, mais la famille de la victime avait opté pour la médecine traditionnelle.

« C’est un dossier pénible et douloureux. » Le préambule du président du tribunal se veut bienveillant. Les mots sont choisis pour évoquer le décès de Tahuea en raison « d’actions inappropriées, mais pas malveillantes. Toute la famille souhaitait sa guérison même si les soins inappropriés ont conduit au décès », semble presque excuser le magistrat. « Les faits sont clairs, reconnus de manière cohérente. Il n’y a pas de débat sur qui a fait quoi, ni débat sur la cause du décès, et ni de débat sur la médecine traditionnelle »

Les réquisitions de la procureure viendront confirmer la portée pédagogique de ce procès. Au-delà des peines légères requises, avec au maximum un an de prison avec sursis, la justice tient à faire un exemple de cet affaire dramatique. « Pourquoi ajouter du judiciaire au drame humain ? Parce qu’il y avait moyen de l’éviter. Il est nécessaire de rappeler que les enfants ont droit aux avancées de la médecine moderne. Sans y faire barrage, cet enfant serait encore en vie. Il y avait des antibiotiques de l’autre côté de la rue. Ce décès n’est pas une fatalité. Il aurait pu être évité. Chacun avait la volonté de faire quelque chose pour la victime, mais chacun porte une part de responsabilités dans ce décès. »

Citronnier, goyave et figue

Après le décès du nourrisson, le 14 juillet 2016, la mère avait livré un récit très détaillé de la santé de son enfant 3 jours plus tôt, et des soins suivis selon les préconisations apportées par sa famille, les grands-parents et surtout l’arrière-grand-mère, véritable chef du foyer. Après avoir vécu une mauvaise expérience au dispensaire de l’île, elle avait préféré l’amener chez un guérisseur. « Elle n’a pas réussi à entretenir une relation de confiance avec les médecins. Elle a eu des difficultés régulières à communiquer avec eux alors que le guérisseur parle tahitien, a les mêmes codes, la même culture. Mais elle regrette amèrement », expliquera l’avocate de cette dernière tandis que l’arrière-grand-mère aura peiné toute la matinée à faire comprendre ses choix.

Le bébé souffrant de fièvre, avec une gorge rougie et un ganglion sous l’aisselle, le guérisseur diagnostique une angine. « Il a appris cela de sa mère. Il est tellement efficace que la clinique Cardella voulait le recruter, mais le métier de guérisseur ne peut pas être rémunéré », le défend son avocat. Le tradipraticien préconise une boisson à base de plantes, notamment des feuilles de citronnier et de goyavier, et de la figue pour l’infection de l’aisselle.

Le traitement débute et doit durer 3 jours comme le veut la médecine traditionnelle. Mais l’état de l’enfant ne s’améliore pas au second jour. Le guérisseur masse l’infection. Un facteur aggravant, selon les experts lors de l’autopsie du nourrisson. Pour autant dans la famille, la question fait débat au fur et mesure des heures qui passent et de l’état qui semble s’aggraver. Les parents souhaiteraient amener leur enfant chez un docteur moderne. Mais les plus anciens font application de leurs savoirs qui interdit de mélanger médecines moderne et traditionnelle. Quelque peu sous emprise, la mère n’ose s’y opposer; comme l’explique son avocat Me Bouyssié.

Au matin du décès, la famille se décide à aller voir une autre guérisseuse, plus ancienne et plus réputée. Comme les experts l’expliqueront, il est de toute façon trop tard pour tenter de sauver l’enfant. La guérisseuse préconise tout de même un ra’au contre les furoncles. La famille part cueillir les plantes nécessaires. À leur retour, la guérisseuse juge l’état de l’enfant trop préoccupant et demande d’appeler les pompiers. L’enfant décédera peu de temps plus tard.

« Le sens de cette audience, c’est que les parents sont responsables d’un enfant avant d’être le fils d’un père ou le petit-fils d’un grand-père »,  rappelle la procureure avant de requérir un an de prison avec sursis contre l’arrière-grand-mère et le premier guérisseur, 6 mois de prison avec sursis contre tous les autres membres de la famille et une dispense de peine pour les parents.

Pour l’avocat de la mère, qui a plaidé la relaxe, rien n’établit le lien de causalité directe entre la mort de l’enfant et les soins apportés. Par ailleurs, selon Me Bouyssié, le flou demeure pour le grand public sur le bon usage de la médecine traditionnelle.

Le délibéré de cette affaire sera rendu mardi prochain.

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1 Commentaire

  1. simone Grand
    3 février 2021 à 22h41 — Répondre

    Pourquoi appeler ra’au tahiti une préparation composée de trois plantes d’origine exogène? Le citronnier, le goyavier et le figuier ne sont pas insulaires; Ce sont des plantes introduites, exotiques qui se sont acclimatées. De le savoir aurait dû éveiller la méfiance. Car c’est du grand n’importe quoi et n’a rien de tahitien. C’est un signe de perte totale de repères culturels de la part de tous les protagonistes.

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