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La déradicalisation, immense et incontournable rocher de Sisyphe

Paris (AFP) – Un an après les attentats du 13 novembre, le chantier de la lutte contre la radicalisation jihadiste mobilise des moyens considérables et un grand nombre d’acteurs institutionnels et associatifs, pour des résultats qui restent à évaluer, selon les experts.

De quoi, de qui, de quels moyens parle-t-on?

Le terme « déradicalisation » est contesté. Le gouvernement préfère parler de « lutte contre la radicalisation violente », à laquelle il a consacré un premier plan d’action en avril 2014.

« Je ne crois pas qu’on puisse inventer un vaccin contre cette tentation », expliquait récemment le garde des Sceaux Jean-Jacques Urvoas, optant pour l’expression « désengagement de la violence ».

Derrière le mot, un phénomène bien réel : fin octobre, près de 12.000 signalements avaient été effectués par le biais d’un numéro vert et des états-majors de sécurité, selon l’Intérieur. Plus de 2.200 personnes sont suivies par une association.

Pour financer le plan anti-radicalisation, le Premier ministre Manuel Valls a annoncé que le fonds de prévention de la délinquance serait porté à 100 millions d’euros. « Il faudra au moins doubler les capacités de prise en charge d’ici à la fin 2017 », a-t-il prévenu en octobre.

Internat: expérience pilote avant généralisation?

Opéré par l’Etat, le premier centre de prévention, d’insertion et de citoyenneté, celui de Pontourny, a ouvert à Beaumont-en-Véron (Indre-et-Loire).

Il accueillera au maximum 25 pensionnaires volontaires âgés de 18 à 30 ans « en début de processus de radicalisation et non engagés dans des actions violentes ». Le principe est celui de l’internat sur 10 mois.

Faut-il généraliser ce type de centres, dont 13 — un par région — doivent être ouverts d’ici à fin 2017? Le psychanalyste Fethi Benslama, associé à l’expérience de Pontourny, en doute: « Il faut les réserver à certains cas. En revanche, la question de la radicalité doit être traitée par l’ensemble du réseau institutionnel. »

En prison: changement de cap

Fin octobre, le gouvernement a tranché: exit les cinq « unités de prévention de la radicalisation » expérimentées. L’expérience de Fresnes, où a été créé le premier quartier dédié avec une vingtaine de radicalisés séparés des autres détenus, avait servi de modèle.

Mais début septembre, un détenu avait violemment agressé deux surveillants à Osny.

Ces unités vont céder la place à six « quartiers pour détenus violents » pour isoler les profils les plus durs, sans compter six « quartiers d’évaluation de la radicalisation ».

Le ministre de la Justice a salué ces unités expérimentales, mais estimé qu’on avait « perdu du temps » faute de coordination entre elles.

« Il n’était pas difficile de savoir que ce regroupement de détenus allait produire l’inverse de l’effet recherché, car la constitution de groupe agit dans le processus extrémiste », commente Fethi Benslama.

Une myriade d’initiatives à évaluer

Des associations sont mises à contribution pour le suivi en « milieu ouvert ». Victimes ou proches interviennent, telle Latifa Ibn Ziaten, mère d’un soldat tué par Mohamed Merah. Des « repentis » aussi: l’anthropologue Dounia Bouzar est critiquée pour sa collaboration avec Farid Benyettou, l’ex-mentor des frères Kouachi, auteurs de l’attentat à Charlie Hebdo.

Certaines expériences ont fait long feu, comme celle de Sonia Imloul en Seine-Saint-Denis, à laquelle la préfecture de police a retiré son soutien.

« Une bulle spéculative s’est créée », commente le sociologue Gérald Bronner.

Les expériences menées à l’étranger, notamment au Danemark, sont citées en exemple sans être forcément reproductibles. Diverses approches cohabitent: prisme de la lutte contre les dérives sectaires, recours à des imams pour produire un contre-discours théologique, équipe de « mentors » dans les Alpes-Maritimes… Parfois, la méthode est pluridisciplinaire, comme au centre d’action et de prévention contre la radicalisation des individus (Capri) ouvert à Bordeaux.

« Personne ne sait exactement ce qu’il faut faire. La solution sera peut-être une hybridation des idées », estime Gérald Bronner quand Fethi Benslama craint que, après « s’y être pris tard », on agisse « dans la précipitation ».

La clé d’une lutte cohérente? L’évaluation, soulignent les experts. A Pontourny, elle doit être conduite à différentes étapes par des observateurs extérieurs.

Autre levier, les formations à la prévention de la radicalité, déjà menées par milliers auprès de psychologues, travailleurs sociaux, associatifs… Pour Fethi Benslama, la formation des enseignants reste « une urgence » alors que « deux tiers des radicalisés ont entre 15 et 25 ans ».

Le domaine de Pontourny, premier centre de déradicalisation français, à Beaumont-en-Véron (Indre-et-Loire), le 22 octobre 2016. © AFP

© AFP/Archives GUILLAUME SOUVANT
Le domaine de Pontourny, premier centre de déradicalisation français, à Beaumont-en-Véron (Indre-et-Loire), le 22 octobre 2016

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1 Commentaire

  1. Moorea
    7 novembre 2016 à 6h35 — Répondre

    Il en va de même que pour les alcooliques,il n’y a que les volontaires qui peuvent être guéris…Ces jeunes qui haïssent tout ce que nous représentons veulent-ils changer ?

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