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Montaigne, "superstar" d'un automne culturel à Bordeaux

Bordeaux (AFP) – Plus « moderne » que jamais dans sa quête du développement de soi et ses questionnements sur la vie, Montaigne est, cet automne, célébré dans une exposition à Bordeaux, dont il fut maire. Avec, pour joyau, l’édition 1588 des « Essais » annotés de sa main, exhibés pour la première fois en 25 ans.

« Parce que c’estoyt luy (c’était lui). Parce que c’estoyt moy (c’était moi) ». Clairement lisible – et forcément émouvante – 428 ans plus tard, dans les marges des Essais, la fine écriture de Montaigne explore les raisons de sa profonde amitié avec le défunt La Boétie. C’est la pensée en train de s’écrire, l’introspection-sédimentation au coeur du cheminement de l’auteur: « je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait ».

L’exemplaire dit « de Bordeaux » des Essais est l’unique existant annoté de son auteur. Sorti pour la première fois depuis 25 ans de la chambre forte où il « vit » à la Bibliothèque de Bordeaux, c’est le joyau de l’exposition « Montaigne superstar » où, à défaut de pouvoir le toucher, le public peut feuilleter une version numérisée, zoomant sur les « alleongeails », comme Montaigne appelait ses ajouts constants. Des ajouts qui formèrent le socle de l’édition posthume de 1595, celle qui nourrit les manuels scolaires d’aujourd’hui.

Interactive, éclectique, décalée, « Montaigne superstar » se veut une façon de « décomplexer le patrimoine », explique Justine Dujardin, conservateur du Patrimoine à la Bibliothèque. A commencer par l’affiche, signée du dessinateur Jul (« Silex and the city »), qui croque l’auteur en superhéros avec cape rouge et… collerette renaissance.

Concours de selfies (soi-même en Montaigne), jeux de rôle autour de l’univers de l’auteur, performances « battle-philo » à partir de l’oeuvre, cafés littéraires, etc: l’exposition (jusqu’au 17 décembre) et les rendez-vous afférents font côtoyer patrimoine, érudition (avec interventions de « montaignistes ») et clins d’oeil. Comme cette présentation des Voyages de Montaigne en mode « chaîne d’info en continu » ou ce jeu de société sur l’univers de l’auteur, créé pour l’occasion, et que la Bibliothèque espère commercialiser.

En parallèle à l’exposition, le Musée d’Aquitaine, musée phare de Bordeaux, lance une saison « Cultivons l’humanisme », avec quelques conférences sur Montaigne, autour d’une opération de financement participatif pour restaurer le cénotaphe du grand homme, tombeau classé monument historique et qui accuse le poids de ses quelque 420 ans.

« Superstar » ? En quoi Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592) seigneur terrien, conseiller, magistrat, maire de Bordeaux, diplomate courageux (très brièvement embastillé le 20 juillet 1588), voyageur, tour à tour très impliqué dans la vie sociale et politique de son temps troublé mais aussi écrivain-penseur retiré dans sa tour (de Saint-Michel-de-Montaigne, en Dordogne), parle-t-il au XXIe siècle ?

– « Apprendre à mourir » – 

« Montaigne est à la fois quelqu’un de très lointain et de très proche », décrypte Justine Dujardin. Résolument original pour son époque, sa démarche des Essais place le « je » au centre, en une forme de longue lettre ouverte où l’auteur réfléchit et se raconte avec honnêteté. Montaigne, précurseurs de blogs nombrilistes ? Plutôt « une curiosité toujours ouverte sur soi et sur le monde et un va-et-vient perpétuel entre les deux », résume le philosophe Patrick Rodel, un des intervenants de l’exposition et des conférences débats.

La mort, l’amour, l’amitié, la santé, la religion, le développement personnel, la connaissance de soi: Montaigne nous paraît proche car il aborde, sans fard et de manière accessible, des thèmes qui nous touchent tous. Guère étonnant, dès lors, que celui pour qui « philosopher, c’est apprendre à mourir » ait connu ces dernières années une forte activité éditoriale. Et des succès de librairie tels que « Comment vivre, une vie de Montaigne en une question » de l’essayiste britannique Sarah Bakewell (2010), ou « Un été avec Montaigne » d’Antoine Compagnon (2013).

Et l’homme qui vécut les guerres de religion aurait sans doute pour notre époque troublée « un regard de tolérance et de tempérance » à apporter, spécule Justine Dujardin. Une « forme de modération, de respect mutuel, de refus de l’extrémisme », glisse, parmi les intervenants de l’exposition, un successeur de Montaigne à la mairie de Bordeaux, un certain Alain Juppé.

"Parce que c'estoyt luy (c'était lui). Parce que c'estoyt moy (c'était moi)", l'exemplaire dit "de Bordeaux" des Essais de Montaigne est l'unique existant annoté de son auteur. Photo prise le 16 septembre 2016 à Bordeaux. © AFP

© AFP GEORGES GOBET
« Parce que c’estoyt luy (c’était lui). Parce que c’estoyt moy (c’était moi) », l’exemplaire dit « de Bordeaux » des Essais de Montaigne est l’unique existant annoté de son auteur. Photo prise le 16 septembre 2016 à Bordeaux

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