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Nuihau Laurey : « On ne va pas ‘chercher de l’argent à Paris’, ce n’est pas L’Île au trésor ! »

Sylviane Terooatea et Nuihau Laurey, entourés de leurs suppléants Bernard Natua et Christiane Kelly, ce jeudi devant le Haut-commissariat où ils ont déposé leurs candidature aux sénatoriales. ©CP/Radio1

Nuihau Laurey et Sylviane Terooatea ont déposé ce jeudi matin leurs candidatures aux élections sénatoriales. Leur profession de foi est centrée sur la complémentarité entre un sénateur expérimenté et une ex tavana, sur l’adaptation des lois aux spécificités polynésiennes, notamment celles qui touchent aux communes, sur le soutien aux archipels et sur le réexamen des indemnisations des victimes des essais nucléaires. « Il n’y a pas de sujet tabou », dit le sénateur sortant, à propos notamment du statut d’autonomie.

Les deux candidats ont déjà entamé la tournée des conseils municipaux. « On a été bien reçus partout, dit Nuihau Laurey, sauf à Huahine où le maire n’a pas souhaité nous accueillir, par contre un certain nombre de délégués nous ont accueillis dans des mairies annexes. Nous sommes allés à Bora Bora, Raiatea, Huahine, et on a commencé les déplacements dans les conseils à Tahiti la semaine dernière, Paea, Punaauia, Papara, Teva i Uta hier et ce soir à Vairao, et on continue la semaine prochaine avec Taiarapu-Est, Hitiaa, Mahina, Arue, et Pirae, et on attend une réponse de Papeete, Faa’a est planifié dans deux semaines. À l’occasion de la venue des maires on avait discuté avec certains maires des Australes et des Marquises, et on fait d’autres réunions par visio-conférences parce que c’est difficile de se déplacer avec la baisse de la desserte aérienne. »

Dans les communes visitées l’ordre du jour est surtout à la crise économique : « Paradoxalement, les questions portent moins sur l’exercice du mandat sénatorial que sur la crise économique. À Bora Bora on sent bien qu’une grande partie de la population est touchée par cette crise et donc ce sont des questions qui portent sur la situation économique et la situation sociale, les moyens et les solutions à mettre en œuvre. Et on a des interventions parfois assez poignantes de gens qui sont vraiment dans l’incapacité de rembourser leur prêt et de continuer leur activité. » 

« Prouver la crédibilité de notre collectivité »

Mais Nuihau Laurey tient aussi à faire de la pédagogie sur le travail de sénateur :« C’est un des éléments de notre présentation. On explique qu’il y a 348 sénateurs, qu’ils votent les lois et contrôlent l’action du gouvernement. Je dis bien que plus de 90% des lois qui sont examinées et votées à Paris ne s’appliquent pas en Polynésie, compte tenu de notre statut de très larges compétences, mais qu’on a toujours la possibilité de négocier avec le gouvernement pour qu’il y ait des dispositions d’adaptation à notre statut. Je dis aussi que, ayant été 5 ans rapporteur spécial du budget des Outre-mers, on ne va pas à Paris « chercher de l’argent », contrairement à ce que le président a indiqué à l’assemblée. On va expliquer, on va essayer de convaincre, mais ce n’est pas L’Île au trésor. Ce n’est pas forcément un travail qui fait l’objet de publicité et de photos, mais c’est un travail de fond dans lequel on essaie de prouver la crédibilité de notre collectivité. »

Nuihau Laurey veut proposer « un ensemble de mesures, pragmatiques, sur les lois, sur la nécessité de vraiment travailler ces dispositions d’adaptation, voire de proposer à l’assemblée de la Polynésie française des dispositions qui pourraient s’appliquer de manière plus ciblée à la Polynésie. » Mais les deux sénateurs polynésiens, rappelle-t-il, doivent « beaucoup, beaucoup convaincre pour trouver des groupes politiques qui soient enclins à soutenir ces démarches ».

Repenser le Code général des collectivités territoriales

L’échéance de 2024, à laquelle les communes sont supposées avoir établi des budgets annexes équilibrés, s’approche à grands pas.  Et pour y parvenir, il faut investir. Nuihau Laurey avait proposé à l’assemblée de la Polynésie de porter le taux de prélèvement du FIP de 17% à 20% sur les recettes fiscales, pour préserver les recettes des communes. Rejetée par le gouvernement, cette proposition est reprise dans la profession de foi. « J’ai lu le rapport de l’Agence française de développement (qui encourage les communes à emprunter, ndlr). Effectivement les communes ont une capacité d’endettement, mais il ne faut pas oublier qu’avec la crise le gouvernement a annoncé une baisse de 15% des recettes budgétaires, et donc automatiquement une baisse du FIP. Ça veut dire aussi baisse des capacités de remboursement. Et donc même si la capacité existe, les communes savent qu’elles doivent gérer cette ressource avec parcimonie.  Donc pour plus de sécurité financière, les communes souhaitent être accompagnées, et on le comprend tout à fait. »

Nuihau Laurey constate, dit-il, que les communes manquent non seulement de fonds mais d’expertise. « On était dans une commune, il y a plus de 160 employés, et seulement 2 cadres. Dans un cas on a une commune qui n’a pas encore de DGS. Et on nous pose aussi beaucoup de questions sur le nouveau statut de la fonction publique communale, les possibilités de mobilité… Donc oui, ça pose beaucoup de difficultés. ».

« Les élus sont tous conscients que les communes en elles-mêmes n’ont pas les moyens d’assumer seules ces investissements, et donc ils souhaitent que les parlementaires discutent avec l’État pour trouver des dispositions. La plus simple c’est de repousser les échéances qui ont été fixées initialement. Mais c’est une solution temporaire. Le message qui nous est renvoyé dans chaque commune, c’est celui d’une complexité que même les juristes n’arrivent pas toujours à résoudre, et d’une nécessité de simplification. Il ne faut pas qu’il y ait de tabou, donc il faut mettre ce dossier du CGCT sur la table. »

Nuihau Laurey et Sylviane Terooatea précisent également, dans leur profession de foi, leur volonté de solliciter l’État pour un soutien à la continuité territoriale entre les archipels polynésiens, « conformément
à l’esprit de la loi d’égalité réelle des outre-mers votée à l’unanimité au Parlement. »

Évolution institutionnelle: « L’État aussi s’interroge »

« Pas de tabou » sur ce sujet non plus, dit Nuihau Laurey. « L’évolution en Calédonie fait que l’État aussi s’interroge sur la nature de sa relation avec les collectivités à statut de grande autonomie. Avec Sylviane, dans tous les conseils municipaux, on a indiqué que ce n’est ni un homme ni un parti politique qui va choisir l’évolution institutionnelle de la Polynésie. Ce sont les électeurs. Cette certitude doit nous conduire à regarder ce sujet de manière apaisée. Il n’y a pas d’un côté les méchants indépendantistes qui veulent la misère de la Polynésie et de l’autre côté les autonomistes qui ont une relation d’amitié avec la France. L’état n’est pas un adversaire ou un ami, mais un partenaire avec lequel il faut discuter. »

Demander à Paris une dotation pluriannuelle pour la Polynésie

Pour rééquilibrer la relation Etat-Pays « qui peut parfois être perçue comme une forme d’asservissement de la collectivité », Nuihau Laurey veut travailler sur la manière dont les dotations de l’État sont dispensées, vers un modèle pluriannuel : «J’ai vu pendant 5 ans des coupes budgétaires chaque année qui faisaient la surprise des collectivités impactées. Nous-mêmes, l’année dernière, on a vu que le financement par l’État du RSPF avait été interrompu. Et cette convention santé solidarité qui devait être mise en place, on l’attend encore. Je pense que pour responsabiliser les deux partenaires, le fait de dire, oui, pendant une mandature vous allez avoir telle dotation, à vous d’en faire la meilleure utilisation possible, ça responsabilise les deux côtés.

« L’intervention de l’État en Polynésie, c’est à peu près 180 milliards par an, c’est plus que le budget de fonctionnement. On souhaiterait, avec ma collègue Sylviane, proposer à l’État une plus grande visibilité sur ces dotations pour permettre finalement que la collectivité soit plus réactive et plus responsable dans l’utilisation des dotations. Et que l’État aussi ne soit pas conduit, compte tenu de contraintes qui sont complètement extérieures à la Polynésie, à baisser tel ou tel budget.  »

« La surdité du président »

Ce « changement de paradigme », dit Nuihau Laurey, demande aussi un certain « renouvellement d’une partie de la classe politique qui est là parfois depuis très, très longtemps. » Le sénateur sortant évoque Édouard Fritch : « Il y a vraiment un épisode qui m’a marqué dans cette crise, c’est la surdité du président. C’est difficile de gérer une crise, je le conçois. Les expressions qu’on a pu entendre, « en avoir dans la culotte », « les bonnes femmes »… je le dis parce que pour moi c’est symptomatique d’une manière de penser. On a vu une certaine surdité par rapport à toutes les propositions qui ont été faites par ailleurs. Lorsqu’on a proposé un emprunt pour aider massivement les entreprises, non pas pour un mois, deux mois ou trois mois mais pour un an, on s’inscrivait dans cette démarche. Le président nous a renvoyé dans nos 22 mètres, pour venir dire deux semaines plus tard, oui, je ne vais pas emprunter 60 milliards mais 56 milliards. Et il annonce aux maires la création d’un fonds spécial pour compenser la baisse attendue du FIP : on est contre les fonds spéciaux, c’est toujours ce caractère discrétionnaire… Alors, oui, je pense que les parlementaires ont leur rôle à jouer, pour travailler avec le Pays, mais pas pour dire amen à tout ce que dit le président ou le gouvernement. »

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1 Commentaire

  1. deodata
    11 septembre 2020 à 8h32 — Répondre

    Notre futur sénateur (si-si!) voit clair amis il commet une erreur d’appréciation sur le partenariat avec l’État. L’État se considère comme un maître depuis Louis XIV, à qui tout doit obéir. Cette longue tradition est devenue génétique pour l’État qui n’est pas capable de considérer une collectivité territoriale ou locale comme autre chose qu’un « enfant » qui doit obéir s’il veut de l’argent de poche pour acheter des carambar ou des mape. Hélas.

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