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Tsunami, cyclone… Aux Tuamotu, les oiseaux comme lanceurs d’alerte


Très sensibles aux infrasons, certains oiseaux migrateurs qui fréquentent la Polynésie, comme le kivi, sont capables d’anticiper l’arrivée de tempêtes voire de vagues liées à des tremblements de terre. Une équipe de scientifiques s’embarque à bord du
Bougainville pour savoir si leurs déplacements peuvent améliorer nos propres systèmes d’alerte. 

C’est dans la tête d’un officier de l’armée, rompu aux interventions dans des zones dévastées par des cyclones ou des tsunamis, que l’idée est née. Et si les oiseaux pouvaient nous aider à mieux anticiper ces catastrophes naturelles ? « On a fait appel à nous pour creuser la question », explique Frédéric Jiguet, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, et responsable du programme Kivi Kuaka. Un programme qui va lancer sa première expédition, d’ici quelques jours au fenua. Plusieurs mois d’études préparatoires ont confirmé que l’idée était prometteuse. Car les scientifiques savent que certains oiseaux migrateurs peuvent s’appuyer sur leur sensibilité aux infrasons. Imperceptibles par l’homme, ils leur permettent de capter très tôt les signes de phénomènes naturels potentiellement dangereux, pour eux comme pour les hommes.

Les scientifiques s’intéressent notamment aux capacités de prédiction du uriri, du kivi et du torea, tous migrateurs. ©D.R./SOPManu

« On a des cas prouvés de petits oiseaux aux États-Unis qui quittent leur site pour laisser passer un ouragan et qui reviennent après, explique le biologiste et ornithologue. Et puis on a des témoignages de survivants du tsunami d’Aceh, en Indonésie, qui disent avoir vu des vols d’oiseaux rentrer dans les terres plusieurs minutes avant l’arrivée de la vague ». Les recherches se sont surtout concentrées sur certains grands migrateurs qui « sont capables de prévoir leur départ en fonction des vents et tempêtes, et de détecter la présence de cyclones pour les contourner ». C’est le cas notamment du kivi, ou courlis d’Alaska qui relie chaque année l’Amérique du Nord aux îles du pacifique sans aucun arrêt. Ou de la barge rousse – Kuaka en Maori – qui peut parcourir elle aussi jusqu’à 12 000 kilomètres d’une seule traite. Des oiseaux qui pourraient, par leur capacité de détection, « participer à des systèmes d’alerte précoce », appuie le chercheur.

 

5 grammes pour suivre les déplacements, des Tuamotu à l’Alaska

Le Bougainville embarquera aussi Léo Grasset, un youtubeur spécialisé dans la vulgarisation scientifique. ©FAPF

Reste donc à repérer les mouvements de ces oiseaux. C’est à cette fin que trois chercheurs du Muséum, accompagnés de spécialistes de l’Office français de la biodiversité, de la Ligue de protection des oiseaux, ainsi qu’un représentant de la Société polynésienne d’ornithologie, embarqueront à Fakarava à bord du Bougainville. Le navire multi-mission de la Marine nationale les aidera à rejoindre 5 atolls inhabités – pour des raisons de conservation, mais aussi de sécurité sanitaire – des Tuamotu. Tahanea, Haraiki, Reitoru, Tekokota, Tikei… Sur chaque île, l’équipe tendra des pièges à filets pour immobiliser les kivi, mais aussi d’autres migrateurs comme le torea (pluvier chauve) et le uriri (chevalier errant). Au total, 90 oiseaux devraient être équipés de balises GPS ultra légères.

Du matériel de pointe, qui s’offre son premier test de grande ampleur. Ces balises Icarus de 5 grammes, qui devraient aussi permettre de récolter des données pour Météo France, partenaire de la mission, communiqueront chaque jour avec la Station spatiale internationale. « Si tout va bien, on pourra suivre ces oiseaux pendant au moins un an, aussi bien en Polynésie que lorsqu’ils vont repartir pour nicher en Alaska », reprend Frédéric Jiguet. Des relevés qui seront particulièrement intéressants en cas de cyclone ou de tremblement de terre. « On va pouvoir étudier leurs éventuelles modifications comportementales : si les oiseaux quittent une île pour aller sur la suivante, partent en vol ou rentrent à l’intérieur des atolls pour se mettre à l’abri, détaille le professeur. Ce qui sera intéressant c’est de pouvoir mesurer l’anticipation par rapport à l’arrivée de l’évènement catastrophique sur le site ».

Si ces deux semaines d’expédition apportent des résultats probants, il faudra, pour aboutir à des mécanismes d’alerte, équiper davantage d’oiseaux, et développer des instruments de réception des données sur certains atolls. L’étude pourrait aussi être étendue à d’autres territoires, et notamment la Nouvelle-Calédonie et la Nouvelle-Zélande. Ou à d’autres oiseaux, y compris des espèces non migratrices. Au passage, Kivi Kuaka doit permettre d’approfondir la connaissance des oiseaux bagués et balisés.

Le kivi, notamment, est très méconnu malgré son classement sur la liste rouge des espèces en danger de l’UICN. Le torea et le uriri, eux, ne sont pas protégés, et sont même parfois chassés, mais sont des espèces fragiles. « C’est intéressant de savoir que, par le développement de la technologie et de la connaissance, ce sont des oiseaux qui peuvent avoir un intérêt de protection pour l’homme, remarque le responsable de l’expédition. À l’heure de la sixième extinction de masse, ça permet aussi de prendre conscience que n’importe quelle espèce a une importance, même si elle se révèlera plus tard ».

Les balises Icarus qui doivent équiper les oiseaux ne font pas plus de 5 grammes, mais coûtes jusqu’à 10 fois moins cher que leur équivalent sur le système Argos. ©KiviKuaka

 

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1 Commentaire

  1. tam
    12 janvier 2021 à 17h51 — Répondre

    Une excellente idée, suivie d’une belle initiative de grande ampleur. Cela pourrait aider la Polynésie française à mieux prévoir le risque de tsunami au cas où l’atoll de Mururoa s’effondrerait, en plus des détecteurs sismiques installés par l’Etat.

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