
Le deuxième procès de la dernière session d’assises de cette année a débuté ce mercredi matin. Les magistrats et jurés ont trois jours pour se prononcer sur la culpabilité d’un quinquagénaire accusé de matricide. Un crime relativement rare. Les faits se sont déroulés en octobre 2022 à Taravao. L’accusé, 51 ans, encourt la réclusion criminelle à perpétuité.
Dans le box des accusés, Christian F, 51 ans. L’homme est de petite taille, à l’aspect délicat et au regard larmoyant qui lui donne des faux airs de Jonathan Daval*. « Je suis conscient de la gravité des faits. J’ai ôté la vie à maman, celle qui m’a donnée la vie et je vais devoir affronter les conséquences de mes actes…. » Il s’interrompt pour verser quelques larmes et poursuit : « Jamais je n’aurais pensé un jour lui faire du mal. J’ai du mal à me pardonner ce que j’ai fait. » La présidente de la cour d’assises prend la parole et commence par évoquer les faits en se basant sur les auditions et le compte-rendu des enquêteurs. À peine commence-t-elle à les relater, que l’accusé gémit et fond en larmes, s’affaissant sur sa chaise.
Christian F. et sa mère Tiare vivaient tous deux chez sa sœur à Taravao. Le 9 octobre 2022 au matin, Christian appelle son beau-frère et lui demande de rentrer en urgence à son domicile. Arrivé sur place il trouve sa belle-mère allongée sur le lit, recouverte d’un drapeau tahitien en guise de linceul avec, reposant dessus, une photo du défunt mari de la victime. « J’ai étranglé mama », lui avoue Christian. Aux gendarmes, Il expliquera s’y être pris à plusieurs reprises, tentant de l’étouffer une première fois avec un coussin, mais n’y parvenant pas, il l’étranglera de ses propres mains. Détail sordide, il précisera aux enquêteurs qu’il a eu un début d’éjaculation au moment de l’acte.
Un cauchemar prémonitoire
S’il reconnait avoir étranglé sa mère âgée de 78 ans, il ne s’explique pas son geste mais il le regrette profondément. Toutefois il déclarera lors de ses auditions que sa mère était tout le temps sur lui et qu’il aurait aimé « avoir un peu plus d’espace. » Il précisera aussi « avoir cauchemardé » son acte peu de temps avant les faits. Les analyses toxicologiques ne révéleront aucune trace d’alcool ni de stupéfiants.
Il ressort des témoignages recueillis par les enquêteurs que la victime était quelqu’un d’autoritaire, une mère capricieuse, asphyxiante, prompte au chantage affectif au suicide s’il sortait sans elle. Il se sentait obligé de l’emmener à des soirées karaoké organisées avec des amis. Partout, elle le suivait. Il n’avait, pour ainsi dire, pas de vie privée, pas d’intimité. Quelques temps avant le drame, elle lui demandait de dormir avec elle. Pour autant, l’amour qu’il portait à sa mère était au-dessus de tout cela. Tous se sont d’ailleurs étonnés du fait qu’il n’ait pas mis fin à ses jours au lieu de commettre l’irréparable sur sa mère.
L’accusé était plutôt apprécié par une partie de sa famille et ses proches qui le décrivent comme gentil et loyal, mais « sous l’emprise de sa mère ». Seuls deux de ses frères ne l’appréciaient pas vraiment, le trouvant hautain et moquant son homosexualité qu’il a dévoilée tardivement. Une inimitié qui remonte à 2017 quand il a autorisé les gendarmes à venir perquisitionner la maison familiale oú ses neveux et un de ses frères trafiquaient du paka. Ils utilisaient la maison familiale pour y faire pousser des plants. En représailles ils le mettent dehors. « Je suis rentré du travail avec maman et toutes mes affaires étaient dehors sur la terrasse. » Le frère en question purge actuellement une peine de 15 ans de prison pour viols sur mineures.
Une enfance et un parcours professionnel sans anicroche
À l’évocation de ces faits, une partie de la famille de l’accusé, présente sur le banc des parties civile, secoue la tête, jetant des regards dédaigneux voire haineux à l’accusé. On sent que l’inimitié est forte et tenace et qu’elle n’a pas grand-chose à voir avec les faits pour lesquels l’accusé comparait. Seuls deux membres de la famille semblent éprouver de l’empathie et de la tristesse pour Christian. Il faut dire que la famille de la défunte estime que l’accusé les a empêchés de voir leur mère, l’un d’un d’eux déclarant ne pas l’avoir vue durant cinq ans. À ces griefs il faut ajouter une sombre histoire de sortie d’indivision concernant la maison familiale qui semble avoir scindé la famille.
Le premier témoin à se présenter à la barre est l’enquêteur de personnalité. Il explique avoir rencontré Christian à Nuutania en octobre 2024, puis relate son parcours. Une enfance relativement tranquille qu’il partage avec six frères et deux sœurs. Son père décède en 2013 et lui demande alors sur son lit de mort de s’occuper de sa mère. De 2013 à 2022, il se retrouve seul à s’occuper d’elle, fidèle à la promesse faite à son père, mettant sa vie entre parenthèses.
Professionnellement parlant, après un baccalauréat et une carrière de trois ans dans l’armée de l’air, en 2013-2014, il travaillera comme assistant de Gaston Flosse, puis comme collaborateur du Tapura à l’assemblée de la Polynésie française. Il travaillera aussi à l’OPH mais son contrat sera suspendu en 2019 à cause du Covid. En 2022 il ira habiter avec sa mère chez sa sœur. C’est à cette époque qu’il commencera à déprimer.
« Il nous prenait pour de la merde, des serpillières »
Après une matinée consacrée aux faits et aux auditions de l’enquêteur de personnalité et du gendarme directeur d’enquête, l’après-midi a débuté par l’audition des témoins. Le premier à s’exprimer est le frère cadet de l’accusé. Et le moins que l’on puisse dire est qu’il ne le porte pas dans son cœur. S’il reconnait qu’au départ, Christian était gentil, rapidement il le décrit comme quelqu’un de hautain et arrogant. « Il nous prenait pour de la merde, des serpillières, quand il a commencé à travailler pour Gaston Flosse. » S’il confirme que sa mère était autoritaire et avait la main leste sur ses enfants, il réfute le terme de « méchante ».
Une audition qui s’est vite transformée en joute verbale tant le témoin s’est montré vindicatif envers la présidente, lui tenant tête et n’hésitant pas à hausser le ton quand elle le contredisait sur certains points de ses déclarations. Sur les désaccords qui ont fait que la victime voulait quitter la maison familiale car elle ne se sentait pas en sécurité, menacée par l’un de ses petits-fils et son fils qui trafiquaient, il se met en colère. « Elle ne risquait rien avec nous, contrairement avec lui qui l’a massacrée. C’est cauchemardesque cette histoire », fulmine t-il, menton en avant, mains crispées sur la barre. « Il nous salit, c’est nous les méchants alors que nous sommes des victimes. Il l’a enfermée, maman était sous son emprise, il la cachait, elle n’avait pas de téléphone. Je n’ai pas eu de nouvelles d’elle pendant cinq ans. Ils s’entendent tous contre moi et m’accusent de tous les maux.»
À noter qu’une partie de la famille, dont ce témoin, s’est portée partie civile suite à une interview de la sœur chez qui étaient hébergés la victime et Christian. Au journal télévisé, elle trouvait des excuses à l’accusé, pouvait comprendre son geste car il était rejeté par le reste de la famille qui ne s’était jamais occupé de leur mère et dont il était seul à assumer la charge.
« Elle s’est accrochée à lui quand notre père est mort »
C’est à son tour d’être appelée à la barre. Elle raconte : « Mon frère a été jeté de la maison de famille et ma mère l’a suivi, et personne ne l’a retenue, ma maman (…) Ces deux personnes comptent beaucoup pour moi. Il y avait une relation fusionnelle entre eux. Elle s’est accrochée à lui quand notre père est mort. » Là aussi, l’accusé pousse des cris de douleur à ces évocations. Interrogée sur le fait que sa mère n’avait pas de téléphone, « comment la famille pouvait joindre votre mère ? » La réponse fuse : « Ils savent où j’habite et ma maison est ouverte. Quand on veut, on peut. » Si elle avait bien noté un changement de comportement chez son frère qui semblait déprimé, elle avait mis cela sur le compte de son travail. D’ailleurs, prévenue qu’un drame était arrivé dans la famille, elle a d’abord pensé que son frère s’était suicidé.
Puis soudain elle ouvre les vannes, son débit s’accélère, le ton monte. « On a tous une part de responsabilité dans ce meurtre. Eux, là derrière, qu’est ce qu’ils ont fait pour leur maman et leur grand-mère ? Rien… Ils étaient bien contents quand Christian et maman sont partis de la maison. Ils le traitaient de pédé, de suceur de bite. Ils viennent là et je ne l’accepte pas. Je n’accepte pas ce que mon frère a fait, mais j’essaie de comprendre pourquoi il en est arrivé là (…) » Sur sa mère elle raconte qu’elle était capricieuse et confirme qu’elle demandait à Christian de dormir avec elle, « elle se sentait seule. » Quand son frère sortait et qu’il ne voulait qu’elle vienne avec lui « elle disait qu’elle allait rejoindre papa. » Quant à son frère, « il était apprécié par tout le monde. » Pour elle, sa mère n’était en aucun cas sous l’emprise de son frère, ce serait plutôt l’inverse. Quant à une explication sur son geste, « je ne sais pas, je n’ai pas vécu ce qu’il a vécu. » « Qu’est-ce qu’il a vécu ? » intervient l’avocat général, « ben, regardez derrière » en désignant le reste de la famille.
Le procès reprendra demain avec l’audition des experts.
* Jonathan Daval a été condamné en novembre 2020 à une peine de 25 ans de réclusion pour le meurtre de son épouse Alexia, en octobre 2017.
