
Côte à côte samedi dans une réunion explosive au siège du Tavini, le président du parti et celui du Pays s’étaient répartis les plateaux télés, ce dimanche soir. Avec tous les deux, à leur manière, des propos rassurants sur la stabilité des institutions polynésiennes. Moetai Brotherson a affirmé sur Polynésie la 1ere qu’il ne démissionnerait pas, Oscar Temaru a expliqué sur TNTV que le Tavini continuerait, malgré des désaccords fondamentaux, à le soutenir jusqu’en 2028. Reste que les discours des deux responsables continuent d’être opposés sur des sujets cruciaux. Y compris sur le sort des élus démissionnaires du groupe Tavini à l’assemblée, puisque la formation de ce « deuxième groupe indépendantiste » semble se confirmer.
Plus que le Tavini, c’est tout le pays qui était dans le flou, ce samedi après-midi, au sortir de l’explosive réunion convoquée par le parti bleu ciel pour faire le point sur les résultats des municipales. Des résultats médiocres qui avaient fait ressortir les lignes de fractures bien connues mais souvent tues au sein du mouvement indépendantiste. Ainsi, Moetai Brotherson expliquait sur l’antenne de Radio 1 et Tiare FM, au lendemain du second tour, que les scores « catastrophiques » des candidats Tavini étaient imputables à des « erreurs tactiques et stratégiques » du parti, et à la ligne imposée pendant la campagne, qui brouillait les frontières entre enjeux communaux et internationaux. Réponse du parti sans davantage de pincettes, vendredi : le gouvernement Brotherson a participé à la défaite en faisant preuve d’une « incohérence croissante », dans sa politique et son discours, avec la « commande populaire » des territoriales de 2023, les « réalités vécues par les familles polynésiennes », et la ligne historique du Tavini.
Appelé à se « réaligner » de manière « immédiate », le président du Pays, était donc venu, avec plusieurs de ses ministres, participer à une mise au point face à une centaine de cadres, d’élus et de militants indépendantistes, à Faa’a samedi. Une réunion qui, si elle a permis de confronter publiquement les points de vue, n’a pas offert la « clarification » espérée par certains. À son issue, et vu les déclarations du président du Pays, qui malgré sa position délicate face aux militants indépendantistes, a été de loin le responsable le plus audible de la journée, plus de questions que de réponses restaient sur la table. Notamment sur la stabilité et les capacités d’action de l’exécutif polynésien à l’heure où sa majorité à Tarahoi se fracture et où son parti le rappelle à l’ordre. Des questions auxquelles Moetai Brotherson et Oscar Temaru ont répondu à leur manière ce dimanche soir, sur les plateaux des journaux télévisés. Deux discours très différents, un même message : le gouvernement reste en place.
« Il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas »
D’abord sur TNTV, où un Oscar Temaru tout en euphémisme a balayé les « petites divergences » au sein de son parti pour insister sur le fond de son combat. L’accession à la souveraineté, « droit reconnu par l’ONU depuis 2013 », et garantie selon lui d’une prospérité à la singapourienne. Le président du Tavini assure qu’il n’y a « pas de problème » entre lui et son beau-fils – « on s’aime bien, nous avons des relations très proches » – mais marque tout de même, à son tour, la différence de ligne. Le « problème » du président du Pays, selon lui, c’est qu’il a tissé des relations « très fortes » avec Emmanuel Macron et le gouvernement français, et qu’il n’aurait pas « envie de froisser ces relations qu’il a avec l’État ». D’où le manque d’action sur le dossier de la décolonisation, d’où aussi, toujours selon Oscar Temaru, l’opposition à l’exploitation des ressources marines, une position antinomique avec la ligne du parti, mais « pas négociable » pour Moetai Brotherson. Rappelant son combat contre les essais nucléaires et leurs conséquences humaines et environnementales, l’ancien président a au passage réaffirmé que l’exploration et l’exploitation de ces ressources se feraient en « prenant les précautions qu’il faut pour ne pas que notre pays soit pollué ». Plus que jamais, les nodules polymétalliques et leurs « 10 à 15 milliards de dollars au km² », un chiffre qui n’a jamais été étayé scientifiquement, sont la clé d’un avenir souverain, « riche et prospère », « sans taxes » même, et avec « les cadres qu’il faut pour gérer le pays » dans le « 5 ans » après l’indépendance.
Mais malgré cette opposition fondamentale, Oscar Temaru rappelle sur la chaîne de la Mission que le Tavini « a toujours soutenu » Moetai Brotherson. Et continuera à le faire : « c’est lui notre président, et il sera notre président jusqu’à la fin de la mandature ». Quant aux probables démissionnaires du groupe qu’il préside à l’assemblée, le leader indépendantiste mêle fermeté et main tendue. La réconciliation est possible – « il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas » -, les désaccords ne sont « pas définitifs » – même pour Tematai Le Gayic dont il n’a « pas accepté la démission »… Mais dans un monde idéal, et dans la constitution d’un pays indépendant, les élus qui démissionnent du parti « qui les a portés » dans une assemblée, devraient démissionner aussi de leur siège, « sinon ça serait malhonnête ». Une injonction morale qui n’a, à l’heure actuelle, aucune base juridique, et qui ne correspond pas à l’esprit de la loi française, où les mandats sont personnels, même ceux qui sont obtenus dans des scrutins de liste. Invité à s’exprimer sur les résultats des municipales, Oscar Temaru n’a pas reconnu « d’erreurs tactiques », mais seulement des « incompréhensions ». Il affirme aussi qu’il n’a pas été suivi par le parti dans sa volonté de « listes d’union », ce qui explique selon lui les résultats. Le tout en précisant que « si les populations des autres communes étaient aussi intelligentes que la population de Faa’a, on aurait des maires indépendantistes partout ».
Moetai Brotherson compte sur « une majorité, quelle qu’elle soit«
Autre interview, et autre discours pour Moetai Brotherson, invité par Polynésie la 1re quelques minutes plus tard. Le président du Pays n’a, lui non plus « aucun souci avec Oscar Temaru », « grand homme » avec qui il entretient des « liens affectifs » fort. Et il le précise d’emblée, il ne démissionnera pas, comme le souhaitaient certains militants indépendantistes après la réunion de samedi. D’abord parce que le parti ne lui demande pas – « Hier, c’est l’inverse qui a été acté« , précise-t-il – mais aussi parce que « le monde est en crise, cette crise commence à avoir des effets chez nous, ils risquent de s’accentuer ». « Je ne suis pas le type de capitaine à sauter d’un bateau en pleine tempête« , assure-t-il. Le président dit ne pas avoir voulu « tourner autour du pot » au siège du Tavini, regrette « comme c’est malheureusement trop souvent le cas », que le parti n’ait « finalement pas donné de réponses aux questions qui ont été posées », mais réaffirme qu’il reste indépendantiste. « Je mourrai indépendantiste, mais je ne veux pas d’une indépendance précipitée. Je veux d’une indépendance construite intelligemment et préparée. Et si je ne la vois pas de mon vivant, ce n’est pas grave« , lance-t-il.
Quant au groupe d’élus dissidents qui prépare un nouveau groupe indépendantiste à l’assemblée, il prend soin, comme au micro de Radio 1 samedi, de se dissocier de la démarche, parlant seulement « d’infos » qui lui « remontent ». Mais il défend résolument ces élus qui ne trahissent pas « les idéaux du Tavini sur lesquels ils ont été élus » et qui respectent même, comme lui et selon lui, le programme de campagne de 2023. « Nous n’avons pas fait campagne en disant aux gens qu’on ne ferait pas de référendum et qu’on ferait des autoproclamations d’indépendance. Au contraire, nous avons donné l’assurance aux Polynésiens que ça se passerait de manière démocratique et dans le respect des règles de droit international. Nous n’avons pas non plus fait campagne en 2023 en disant qu’on allait exploiter les minerais des fonds marins, mais au contraire qu’on allait protéger notre océan ». Cette scission peut-elle faire vaciller son gouvernement ? Non, espère-t-il, expliquant avoir déjà trouvé des oppositions ou des accords de tous les côtés de l’assemblée. « Sur certains textes, il y a eu des accords unanimes, sur d’autres, y compris au sein de la majorité actuelle, il y a eu des désaccords et l’ensemble du groupe n’a pas voté, mais il y a eu quand même une majorité qui s’est dégagée. On va simplement travailler sur les textes et essayer de proposer des textes qui puissent être votés par une majorité, quelle qu’elle soit. »
Rendez-vous le 9 avril
Majorité divisée mais exécutif épargné. C’est le discours, au terme de ce weekend très politique. Aucun élu de la majorité Tavini ne confirme aujourd’hui son intention de quitter le groupe bleu ciel à l’assemblée et les pronostics vont bon train côté indépendantistes comme autonomistes. Moetai Brotherson « entend parler » de « 14 à 29 élus » démissionnaires sur les 36 que compte le groupe depuis le départ de Tematai Le Gayic et Odette Homai, d’autres en voient « 12 à 15 », ceux qui s’étaient déjà regroupés par une mise en commun différenciée de leurs moyens parlementaires à Tarahoi. Certains, enfin, estiment que seul un groupe « minimal », de six élus, donc, formeront un groupe dissident à l’ouverture de la session administrative le 9 avril, avant d’être éventuellement rejoints par d’autres plus tard.
Tony Géros, autre président au cœur de ces débats internes au Tavini, estime lui aussi que « les choses vont se passer » après le 9 avril. Le président de l’assemblée a confié à Radio Tefana ne pas avoir porté trop « d’intérêt » aux déclarations de Moetai Brotherson sur cette scission, dont il s’étonne tout de même de n’avoir pas été informé avant la réunion de samedi. Il pointe que c’est aussi le 9 avril que seront distribuées les places de membres et les présidences de commission à Tarahoi. « Ce n’est pas dans la division que l’on pourra s’aligner sur ces présidences », avertit-il. Mais l’ancien maire de Paea se concentre surtout sur le fond et « espère vivement que le gouvernement va prendre acte » de la demande de réalignement du parti. Et que des changements de politique et de discours seront rapidement visibles sur les questions de vie chère, d’indépendance alimentaire, énergétique ou de logement.
