
Sélectionné fin août parmi les huit clubs de football de la future OFC Pro League, Tahiti United entend faire voyager une équipe complète et sous contrat dès le mois de novembre dans le Pacifique. Les travaux juridiques sont en cours de finalisation, et pour Samuel Garcia, entraineur et porteur du projet au sein de l’AS Vénus, ils seront le « fer de lance » d’une plus large professionnalisation du sport au fenua. Côté finances, le club, un temps en négociation avec Under Armour, a finalement reçu le soutien de Adidas et devrait être aidé par le Pays. Des sponsors locaux devraient compléter le budget une fois le cadre fiscal précisé.
« Ça fait neuf mois qu’on ne dort pas ». Samuel Garcia en rigole, mais lui et les autres porteurs du projet Tahiti United n’ont effectivement pas connu d’arrêt de jeu depuis décembre dernier. Des centaines d’heures de réunions, de consultations et de rédaction, notamment pour le dossier de candidature de 280 pages faisant le point sur le financement, l’organisation, le marketing, l’encadrement, et une foule de questions juridiques entourant le nouveau club… Un « long travail » et un résultat : l’équipe créée au sein de l’AS Vénus a été retenue le 28 août dernier parmi les huit participants de la toute première saison de l’OFC Pro League. Une nouvelle compétition en projet depuis près d’une décennie, qui sera lancée en janvier à grand renfort de soutien de la Fifa, et qui doit faire basculer le foot océanien dans l’ère professionnelle. Et Tahiti United, comme le confirme son cofondateur et futur entraineur, compte bien en profiter pour être le « fer de lance » d’une petite révolution pour le sport polynésien.
Les « kamikazes » de la professionnalisation
L’actuel coach de l’équipe de Mahina, qui défendra son titre de championne de Ligue 1 à la reprise de la saison ce vendredi, le sait : beaucoup ont vu ce projet comme un acte « kamikaze ». « Et on l’a un peu été, vu tout ce qu’il y avait à faire. Mais on s’est assis, et on a trouvé les bonnes personnes pour avancer », dit-il. Juristes, comptables, autorités, soutiens du club ou de la fédération tahitienne de football, bénévoles qui ont l’expérience de la gestion d’entreprise, du montage de dossier… Dans un pays où le sport professionnel se limite à quelques aventures souvent loin du fenua, « tout était à faire », et « rien n’est terminé ».
Avant le lancement officiel de la nouvelle compétition, il reste encore, avec l’aide du service de l’Emploi et de la DJS, à finaliser les modèles de contrats pro, les « premiers du fenua », les signer avec 22 joueurs, et « 7 ou 8 réservistes » dont le statut reste à définir, régler l’organisation du staff qui « encadrera l’équipe H24 », à affiner le système de licences avec la FTF, ou côté ministère des Finances faire aboutir une incitation fiscale à la professionnalisation… De quoi changer le quotidien des joueurs qui « aujourd’hui se lèvent le matin, vont au boulot, et font des fois du foot après ». « À partir de janvier les joueurs viendront à l’entraînement le matin, ils auront tout ce qu’il faut pour les accompagner, s’entraîneront sûrement deux fois par jour, ils auront un docteur, des kinés, ils auront de l’analyse vidéo, ce seront des professionnels comme ils le sont dans leur travail actuellement mais dans le football », décrit l’ancien sélectionneur de l’équipe tahitienne, les Toa Aito, qui s’attend surtout à du changement de niveau. « Après sept mois à haute intensité, des matchs tous les 15 jours contre d’autres pro » de Nouvelle-Zélande, d’Australie, du Vanuatu, Fidji, de Papouasie ou des Salomons, « on verra vite la différence ».
« Faire rêver » et « accompagner » les futurs Vahirua
Samuel Garcia, qui multiplie les remerciements, se félicite que le projet ait rassemblé tant de bonnes volontés et assure que lui, et les autres porteurs du projet, travaillent pour « le pays et ses enfants, pour personne d’autre ». « On a pensé à nos jeunes footballeurs qui rêvent de devenir un Pascal ou un Marama Vahirua, insiste le coach. On sait qu’aujourd’hui l’écart il est devenu plus grand entre nous et la métropole, alors pourquoi pas les faire rêver, qu’ils deviennent professionnels dans leur pays pour déjà passer un palier, pour ensuite aller se mesurer à l’international. C’est vraiment ça qui nous a mené. Parce que nous sommes ça fait 30 ans qu’on forme des jeunes, on voit des parents qui emmènent leurs enfants en métropole, souvent ça revient par un échec. On s’est dit que cette ligue, c’était l’opportunité ou jamais de donner la chance à nos petits Polynésiens si performants d’avoir une structure pour s’épanouir, et pour qu’ils puissent rêver d’un jour jouer pour leur pays ».
L’argent, la famille et les contrats : la difficile équation du recrutement
Car Tahiti United, projet qui avait été lancé par des discussions entre Vénus et Tefana, n’entend pas être un club de Mahina, mais « le club pro de la Polynésie », qui doit rendre fier « aux Australes, aux Marquises ou à Tahiti ». Et donc recruter des talents dans toutes les formations du fenua. Le « mercato pro », et donc les signatures, ne débuteront que le 21 octobre, mais « la réflexion a beaucoup avancé ». L’ancien sélectionneur des Toa Aito – qui a rendu sa casquette en février et pour l’instant pas été remplacé – le souligne : on ne constitue pas un collectif de la même façon pour le déplacer deux semaines dans l’année, ou pour l’engager sur « 7 ou 8 mois » de voyages autour du Pacifique à raison d’un départ tous les « 10 à 12 jours ».
« Sportivement ça va être dans les mêmes logiques mais on a dû pousser la réflexion beaucoup plus loin, reprend Samuel Garcia. Tahiti United ça doit être un projet familial : à partir de janvier et même avant parce qu’on a prévu de partir en novembre à Fidji en tournée, chaque joueur et entraîneur ne va passer que dix jours par mois à la maison. Pour avoir une bonne santé mentale là dedans, il faut un bon socle familial ». Les finances sont bien sûr aussi au centre de l’équation. « Ce qu’on ne veut surtout pas c’est mettre en danger nos joueurs qui ont un CDI donc il y aura des discussions qui ont été entreprises… Si on donnait le salaire de Mbappé ça ne nous poserait pas de problème, mais dans notre cas, derrière un CDI il y a une famille, il y a des emprunts comme tout le monde, et si tu fais une saison de football et derrière tu te retrouves sur le carreau et que tu as perdu ton CDI par les temps qui courent c’est un peu compliqué ».
Réticence dans les clubs : « à un moment donné, il faut qu’on évolue »
Pas de salaires de Mbappé, mais des salaires tout de même « supérieurs à ce que ces joueurs gagnent aujourd’hui dans leur société », ne serait-ce que pour « compenser » la masse de déplacements. Samuel Garcia ne s’avance pas sur les chiffres, et précise que chaque joueur devra être payé à sa juste valeur. Une autre nouveauté du foot pro : « Dès janvier nos joueurs auront une valeur marchande, donc dans « transfert maker », on saura par exemple combien Filou coûte. Parce que le monde professionnel c’est aussi de l’achat et de la vente de joueurs, c’est un écosystème qui est très puissant et qui doit servir à Tahiti United de vivre sur la durée ».
Comment les autres clubs voient ce projet d’équipe, qui pourrait enlever à la Ligue 1 certains de ses meilleurs éléments ? « Il y a sûrement des présidents qui pensent comme ça, répond Samuel Garcia. Après à un moment donné il faut qu’on évolue aussi et je pense que quand on est entraîneur ou président de club, on forme pas un joueur pour nous, on le forme pour qu’il devienne quelqu’un dans sa vie, c’est comme un instituteur, un professeur, il lui donne quelque chose pour qu’il s’accomplisse ». Certaines équipes pourraient être « moins performantes » dans l’immédiat, concède l’entraineur de l’AS Vénus, première concernée. « Mais il faut regarder l’intérêt du joueur et la fierté pour la Polynésie. Quand tu vois Pascal Vahirua, je crois qu’il vient de Mataeia, ça fait de la fierté, parce qu’en passant pro, il a pu devenir un monument du football polynésien et même français ».
Adidas partenaire, en attendant les sponsors locaux
Si l’OFC Pro League peut être lancée, c’est grâce à un investissement important de la confédération océanienne qui financera, grâce au soutien de la Fifa, tous les vols, les hébergements ou les locations de stade. Reste pour les clubs à payer les salaires, et ça n’est pas une mince affaire. Samuel Garcia parlait voilà quelques mois de 220 millions de francs à trouver pour la première année. Le Pays, même si rien n’a été officialisé, devrait soutenir ce « pas en avant pour le sport polynésien ». Mais une bonne partie de cette somme proviendra du privé. Des soutiens et sponsors locaux sont « identifiés » et attendent une loi d’incitation fiscale, au programme officiel de travail du ministère des Finances, pour signer. Mais Tahiti United a déjà un équipementier.
Les discussions avec Under Armour n’ayant pas abouti, c’est Adidas qui fournira à l’équipe du matériel et une dotation. « On est bien sûr très content, reprend Samuel Garcia. Mais il faut pas croire que c’est tombé comme ça. C’est aussi pour ça que ça fait neuf mois qu’on dort pas, on a bousculé toutes nos relations pour pouvoir essayer, on sait que le foot professionnel ça attire les projecteurs, le public, et donc les entreprises… Il y a encore du chemin à faire, je vais pas dire que tout est beau, tout est réglé… Mais aujourd’hui, on a hâte de qu’une chose, c’est d’être le 10 janvier, au Smart Stadium (à Auckland, ndr) ou ailleurs. C’est ça qui nous intéresse ».
