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À Taïwan, les autonomistes font de la diplomatie en toute indépendance

Teva Rohfritsch, Édouard Fritch et Gaston Tong Sang sont en visite cette semaine à Taïwan. Ils y ont été chaudement accueillis par le vice-ministre des Affaires étrangères, et ils y enchaînent les rencontres d’officiels autour de l’agriculture, du tourisme, de l’éducation, des questions maritimes ou culturelles. Des deux côtés de la table, on parle de renforcer la « coopération » avec la Polynésie… Sauf que cette « délégation » autonomiste n’est missionnée ni par le gouvernement, qui n’a pas été informé du déplacement, ni par l’assemblée, en pleine session plénière à Papeete. La visite intervient en outre dans un contexte de tensions exacerbées entre Taipei et Pékin, dont la guerre diplomatique régionale a déjà eu un impact sur le programme du Forum des îles du Pacifique, prévu dans quelques jours aux Salomon. Pas sûr, donc, que cette initiative diplomatique passe inaperçue du côté de la Chine. 

C’est une « première depuis quarante ans » se félicitent les médias taiwanais : une « délégation d’élus de Polynésie française » est en visite dans l’état du Sud-Est asiatique. Une délégation de sept personnes, en l’occurrence, dont trois élus : Teva Rohfritsch, Édouard Fritch et Gaston Tong-Sang, qui ont atterri à Taipei lundi et doivent en redécoller samedi. Le déplacement a tout d’un voyage officiel : le sénateur et les deux anciens présidents, accompagnés pour l’occasion de leur épouse, ont été reçus à leur arrivée par le vice-ministre des Affaires étrangères Chih-chung Wu, fin connaisseur de la France où il a été diplomate, et plus connu sous son prénom occidental François.

Dans la presse locale, le ministère insiste surtout sur la présence du sénateur Teva Rohfritsch, qui est membre, au palais Bourbon, du Groupe d’échanges et d’études Sénat-Taïwan. « La dernière visite d’un parlementaire polynésien date de 1987 » écrit CNA, l’agence de presse nationale de la « République de Chine ». C’est le nom toujours officiel de cet état insulaire né du repli, de l’autre côté du détroit de Formose, des forces républicaines de Tchang Kaï-Tchek, lors de la prise de pouvoir du Parti communiste de Mao Zedong en Chine continentale. En 1987, c’était Daniel Millaud, alors lui aussi sénateur polynésien et très actif sur les questions touristiques à Paris, qui était venu parler du potentiel de l’île en plein boom économique. Cette fois la délégation entend mener des discussions plus vastes sur la coopération entre Taïwan et le fenua.

Le Pays pas mis dans la boucle

Des rendez-vous ont donc été pris, ou ont déjà été honorés auprès des autorités officielles agricoles, maritimes, culturelles ou d’éducation dans le pays. D’après CNA, François Wu, lors du « banquet » d’accueil, a parlé du rôle stratégique de Taiwan dans le marché mondial des semi-conducteurs, a expliqué que le succès du « Made in Taiwan » repose sur des « partenariats de prospérité et de réussite mutuelle »… Mais a surtout insisté sur les opportunités d’échanges et de partenariats entre son pays et la Polynésie. Face à lui, le sénateur Teva Rohfritsch, cité par le ministère des Affaires étrangères local sur les réseaux sociaux, a « exprimé son espoir que la Polynésie française puisse renforcer ses relations avec Taïwan dans les domaines des arts, du tourisme et de la pêche ».

Qu’importe donc, que les trois autonomistes, dans l’opposition dans leur pays, ne représentent pas le gouvernement polynésien, qui prépare plutôt, côté coopération régionale, le prochain Forum des îles du Pacifique. Ni d’ailleurs son assemblée, en pleine session extraordinaire à Papeete, et dont le président Tony Géros vient de se faire élire à Fidji à la tête de « l’Assemblée interparlementaire du Pacifique ». Le Pays n’a même pas été tenu au courant de ce déplacement, qui ne devrait pas passer inaperçu pour tout le monde.

Taipei et Pékin toujours en guerre diplomatique auprès des pays du Pacifique

Car les contacts avec le gouvernement taïwanais, allié de longue date des États-Unis et mais dont la légitimité est contestée avec force par Pékin depuis plus de 70 ans, ont toujours un impact politique. Particulièrement ces dernières années : « Chinese Taipei », comme le pays est appelé dans la plupart des organisations internationales sous pression de la Chine, est au cœur des tensions diplomatiques mondiales. Pas un mois ne se passe sans qu’un exercice militaire, une rencontre de bateaux en mer, des déclarations à Pékin ou à Washington – où l’administration Trump est régulièrement accusée de manquer de prudence sur le sujet -, fasse craindre un conflit militaire en mer de Chine, ou une tentative d’invasion de l’île formosane par « l’Armée populaire de libération » chinoise.

Cette instabilité, et les risques qu’elle engendre en matière de sécurité, dépasse largement les compétences de « coopération régionale » de la Polynésie. Mais il serait faux de croire que Pekin n’a que faire de l’avis de Papeete, et que Taipei n’a pas d’intérêt à s’afficher avec une « délégation » polynésienne. Car les deux pays se mènent depuis de longues années une guerre diplomatique larvée dans le Pacifique, tentant de s’attirer, à coup d’aides financières et de programmes de coopération, les faveurs des petits état insulaires qui peuvent faire porter leur voix dans les instances internationales. Une guerre que Taipei perd peu à peu : Tuvalu, les îles Marshall et Palau sont les derniers pays de la région à entretenir des liens avec l’île, en défiance avec le principe de « One China » imposé par Pékin.

Le fenua n’a pas de siège à l’ONU, mais il est présent – et parfois écouté – au sein du FIP, un des terrains privilégié de cette bataille d’influence. La 54e réunion des leaders du forum, programmée du 8 au 12 septembre à Honiara en est un nouvel exemple : le premier ministre Salomonais Jeremiah Manele a annoncé qu’il refuserait, de façon inédite, la présence de « partenaire extérieure » dans la réunion. La Chine et les État-Unis sont aussi concernés, mais les diplomates taiwanais, qui profitent de la réunion annuelle pour aller à la rencontre de pays qu’ils ne peuvent pas fréquenter en temps normal, sont les premières victimes de cette décision contestées par certains membres du FIP. Mi-août, le premier ministre de Tuvalu Feletei Teo menaçait de ne pas participer à cette réunion si les règles n’étaient pas rediscutées.

Sur la trace des ancêtres

Ces enjeux diplomatiques ne sont, officiellement, pas au programme de la visite de la délégation autonomiste à Taipei, mais ils ne manqueront pas de lui donner un autre sens aux yeux de certains. Outre les rencontre au ministère de l’Éducation, de l’Agriculture, dans des organismes spécialisés dans la gestion maritime, Teva Rohfritsch, Édouard Fritch et Gaston Tong-Sang doivent être reçus par le « Council of Indigenous Peoples ». Cet organisme d’État chargé de valoriser l’histoire et revitaliser la culture indigène de l’ex-Formose, considérée comme le point de départ des grandes migrations dans le Pacifique et le berceau des peuples austronésiens, dont les Polynésiens.

La délégation prévoit d’ailleurs d’aller au plus près de cette histoire, dans la communauté de Ita Thao, dans le centre montagneux du pays, pour « découvrir la culture indigène », comme l’écrivent les autorités taiwanaises. Du côté du ministère des Affaires étrangères, on « espère que la délégation approfondira sa compréhension de Taïwan au cours de sa visite, ce qui permettra d’accroître les possibilités de coopération bilatérale à l’avenir ».

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Jt Vert 28/08/2025

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