
Le maire de Teva i Uta, discret depuis la défaite aux territoriales du Tapura, a lancé ce samedi à Papeari son propre mouvement politique « Hotuatau Firiaui – L’alliance pour le Développement ». Un parti qui joue la carte du « ni-ni » sur les questions statutaires pour concentrer sa réflexion sur une « métamorphose de la société ». Celle dont rêve l’ancien vice-président d’Édouard Fritch, au cœur de la tempête pendant le Covid pour son mariage ou son refus de la vaccination, est centrée autour des valeurs religieuses, familiales et traditionnelles, vise un développement « endogène » plutôt que dépendant de l’aide extérieur et s’appuie avant tout sur les élus locaux.
Pas de drapeaux ou de logo sous le fare pote’e du Motu Ovini de Papeari, où Tearii Alpha avait invité ses soutiens ce samedi. « Un bébé ça naît sans tatouage », sourit le tavana de Teva i Uta, qui n’avait pas non plus transmis de « dress code » aux quelque 80 personnes ayant répondu présent. S’affiche tout de même, sur les banderoles une couleur beige clair : « celle du maro tea (ceinture traditionnelle portée par certains chefs, ndr), du tapa, commente-t-il, et ce sera la couleur qu’on retrouvera sur les bulletins ». Ceux de Hotuatau Firiaui – L’alliance pour le Développement, le nom affiché en gros caractères de ce nouveau parti dont se tenait l’assemblée constitutive.
« Ce n’est pas parce qu’on est pas dans la lumière qu’on n’est pas actif »
Les statuts sont adoptés, le premier bureau, d’une vingtaine de personne dont pas moins de 14 vice-présidents et deux présidents d’honneur, a été élu, les formalités administratives doivent être menées dans les jours à venir… « La vie du parti démarre aujourd’hui », se félicite son président, qui faisait encore partie de la liste Tapura aux dernières territoriales, et qui a pris soin, depuis la défaite autonomiste, de limiter ses interventions publiques à la politique locale, dans sa commune, ou au sein de la comcom’ Tereheamanu qu’il préside. Mais « ce n’est pas parce qu’on n’est pas dans la lumière qu’on n’est pas actif », précise l’ancien vice-président, qui dit avoir travaillé sur « beaucoup de projets » avec ses collègues tavana ou avec le gouvernement actuel – ce qui lui a valu des soupçons de rapprochement avec le Tavini – tout en réfléchissant à « proposer une autre voie ».
Avant de se lancer, Tearii Alpha et son « cœur de confiance » formé il y a quelques mois à Teva i Uta, ont multiplié les « consultations ». « Avant tout » auprès des représentants de « toutes les églises » du fenua, puis auprès de diverses « forces vives »… L’ancien ministre est aussi allé à la rencontre des « quatre présidents » qui lui ont « fait confiance » : Gaston Flosse, qu’il reconnait comme « le seul et le vrai développeur de ce pays ces quarante dernières années », Oscar Temaru, dont il avait été ministre de l’Équipement au moment de l’alliance éphémère entre To Tatou Ai’a et l’UPLD, Gaston Tong Sang, dont il a longtemps été proche… Sans oublier Édouard Fritch, qui avait retenu Tearii Alpha dans tous ses gouvernements depuis 2014 et en avait fait son vice-président en 2020. Un choix annulé un an plus tard, après une longue polémique – puis une condamnation – dans l’affaire du mariage, et surtout un bras de fer politiquement désastreux sur la vaccination Covid. Aujourd’hui l’intéressé « ne renie rien », rappelle avoir « toujours été loyal », mais aussi qu’il n’a jamais fait partie du bureau directeur du Tapura – « pas parce que je ne voulais pas y être peut-être parce qu’on ne voulait pas que j’y sois. » Il a donc annoncé au leader des rouge, voilà quelques semaines, qu’il endossait le beige, « sans aigreur », ou « volonté de tout casser ». Mais pour « créer une discussion ouverte » sur la « métamorphose de notre société ».
« Ni-ni » statutaire et écologique
Au motu Ovini ce samedi, Tearii Alpha est donc au micro, devant des partisans pour beaucoup ancrés dans le Sud de Tahiti, pour exposer la « doctrine » du nouveau parti. À commencer par un non-alignement sur les questions statutaires, qui ne sont, selon lui, « pas prioritaires ». « La voie que tout le monde connait, autonomie – indépendance, c’est une voie qu’il faudra bien sûr choisir, demain, mais aujourd’hui il y a deux courants qui s’opposent, et qui risquent de s’opposer fortement pour guider notre pays. Moi j’ai expliqué dans toutes mes rencontres, que le point commun entre le courant autonomiste et le courant indépendantiste – et je rappelle d’où je viens, je ne renie pas mes racines, je n’ai pas changé -, c’est qu’il faut passer par le développement ».
Un développement durable – « Hotuatau », suivant le terme tahitien consacré, et qui avait été présenté à l’académie par un certain Jacky Bryant – qui doit « réveiller l’économie endogène » pour ne plus avoir à « quémander des subventions », « libérer les initiatives et l’entrepreunariat du secteur privé » en réétudiant la place de l’administration, être porteur de « solidarité productive », le tout « dans le respect pour tout ce qui fait partie de la création. » L’ancien ministre de l’Agriculture, de l’Économie Bleue et du Domaine insiste à la fois sur l’importance du lien à la terre, à la nature, à la biodiversité polynésienne, sur les ressources naturelles, et sur la « richesse exceptionnelle de la Polynésie » en matière de ressources « organiques, minérales ou génétique ». Quant à « Firiaui », c’est « le lien entre Dieu, la Terre et l’homme, le lien entre le passé, le présent le futur, le père la mère et les enfants, le lien entre le ciel, le mer et la terre, détaille le président du parti, qui a aussi voulu ancrer le mouvement dans sa culture avec une cérémonie traditionnelle en début de réunion. C’est un lien à trois, trois tresses polynésiennes qui construisent un lien durable ».
La spiritualité au coeur de la société… mais sans « confusion des genres »
Ce lien, pour l’ancien ministre de l’Agriculture, biologiste de formation, il passe par avant tout par la religion, omniprésente dans le discours, et que le parti veut mettre au centre de son projet de société. La spiritualité, c’est un moyen d’arrêter la « dérive » d’une jeunesse « en perte de valeurs, en perte de repères », de reconstruire le lien communautaire, de « réenraciner » la vie familiale, de servir de « garde-fou » à la société. « À Dieu, à la terre, à l’homme », voilà la devise de l’Alliance pour le développement. Tearii Alpha, qui continue à brandir la foi pour justifier ses positions du Covid – « sur la loi des hommes, j’ai payé, mais si je me mets sous la loi de Dieu, ton corps, il est à qui ? » – et qui s’inquiète à haute voix des sociétés sans religion qui « sont allées très loin dans le transhumanisme », n’y voit pas un mélange des genres.
Car à l’entendre les messages des églises sont quoiqu’il arrivent « positifs » et doivent porter jusque dans l’action politique. « Lorsqu’une église prône la valeur de la fraternité, de la solidarité, c’est dit le dimanche, mais ça peut être dit de la même façon dans les politiques publiques du lundi au samedi. La valeur aussi du travail – les églises n’ont jamais prôné le chômage – c’est aussi ce que nous voulons, la valeur de la générosité… liste-t-il. C’est pas une confusion des genres : chacun reste à sa place, mais il faut un esprit dans un corps, pas un corps sans esprit, qui n’avance qu’avec la force des choses matérielles ».
« Pas d’ennemis chez les tavana »… Et pas de candidats aux municipales
Sans surprise, Tearii Alpha insiste aussi sur le choix d’une gouvernance décentralisée, qui « s’appuie sur les élus locaux ». On lui prêtait d’ailleurs depuis de longs mois, dans les partis autonomistes, la volonté de fédérer autour de lui une partie de la quarantaine de maires Tapura en exercice. Il n’y en avait aucun à Papeari, samedi, mais ce serait un choix, d’après le président de la communauté de communes Tereheamanu, « Je n’ai pas d’ennemis chez les tavana, je suis copain avec Oscar Temaru, Anthony Geros, avec tout le monde. Et j’ai prévenu tous les maires que le mouvement que nous lançons n’est pas le parti qui va les obliger à quitter leur mouvement d’origine, reprend-t-il. Je demande pas aux maires actuels de changer de direction, s’ils sont embrigadés dans des mouvements politiques, qu’ils le restent. Et après les communales, on verra à ce moment-là qui sera debout, qui sera tavana, et qui a envie de rentrer dans un mouvement de développement, qui a envie de rester dans l’ancien système ».
L’alliance pour le Développement ne lancera donc pas d’offensive avant les municipales et ne présentera aucun candidat en son nom en 2026. Même pas à Teva i Uta, où Tearii Alpha briguera bien un troisième mandat, mais toujours avec sa liste Tuiau ia Teva i Uta. « Laissons les populations choisir leur tavana, martèle-t-il, je n’ai jamais accepté qu’un appareil politique vienne s’immiscer dans les affaires communales et les choix de son conseil municipal ». Comme un avertissement au Tapura et au Tavini où les ambitions municipales se confrontent déjà, dans l’optique des grands congrès.
À ses collègues maires, le président de Hotuatau Firiaui souhaite de « gagner chez eux, et de ne pas être perturbés par des appareils politiques qui vont venir les déstabiliser ». À ses soutiens, il « laisse la liberté de choisir leur maire, de renverser les maires actuels, et de valider des équipes communales qui travaillent au service de la population ».
Le bulletin couleur « maro tea » pourrait donc attendre les prochaines territoriales pour être placé devant les urnes. D’ici là, « la discussion est ouverte à tout le monde » quel que soit le parti d’origine. Mais Tearii Alpha préfère prévenir : « Ce n’est pas le drapeau du parti que nous allons porter, c’est le drapeau du Pays, les drapeaux des communes et le drapeau de la France, tant qu’on sera dans cet espace républicain ». Un discours taillé pour ouvrir la porte au « consensus » et ne la fermer à aucun électeur.