
Trois prévenus, deux hommes et une femme, étaient entendus ce mardi au tribunal correctionnel pour une importation d’a minima quatre kilos d’ice, écoulés entre 2022 et 2024 au fenua. Un trafic 2.0 ou les contacts avec les cartels Mexicains se faisaient via whatsapp, les paiements et le blanchiment via des comptes Revolut ou Wise et la drogue expédiée via DHL ou FedEx et dissimulée dans des skateboard, tortues en céramique et pots de sauce piquante, entre autres objets. Ils ont été condamnés à des peines allant de trente mois à six ans de prison ferme.
Les nouvelles technologies facilitent la vie du commun des mortels et malheureusement parmi ceux-ci on compte les trafiquants de drogue. Ils n’ont pas mis longtemps à se familiariser aux messageries cryptées et aux banques en ligne qui fournissent des cartes de crédit, comme Revolut ou Wise. Des organismes qui ne facilitent pas la tâche des enquêteurs lorsqu’il s’agit de remonter une filière ou de surveiller des mouvements d’argent. Et en Polynésie, où l’on est friand des dernières technologies, les malfrats locaux ne sont pas en reste.
C’est le constat que l’on peut tirer de l’affaire qui a été audiencée ce mardi au tribunal correctionnel de Papeete. Trois prévenus, deux hommes et une femme, tous la quarantaine, étaient accusés d’importation et revente de stupéfiants, ou blanchiment d’argent. Le triumvirat habituel des affaires d’ice. Ils ont été condamnés à des peines allant de 30 mois à 6 ans de prison ferme.
Ice dans des skateboards et usurpation d’identité
Tout a commencé en 2023, quand un signalement des douanes américaines aux douanes locales fait part d’une expédition d’un colis contenant de l’ice à destination de Tahiti. Après avoir remplacé l’ice, 978 grammes dissimulés dans des skateboards, par un ersatz de méthamphétamine, les enquêteurs font une surveillance de l’agence DHL dans laquelle le colis doit être retiré. Yan T., le destinataire se présente à l’agence où il est immédiatement interpellé et placé en garde à vue.
Première surprise, le colis n’est pas à son nom mais adressé à une personne dont il a subtilisé l’identité. Il a pris soin de falsifier une procuration à son nom pour retirer le colis. À son domicile les enquêteurs trouveront des photocopies de carte d’identité grâce auxquelles il s’est adressé plusieurs colis et créé plusieurs comptes Revolut et Wise pour transférer des fonds et les blanchir. Imaginez la surprise des usurpés quand ils ont vu débarquer chez eux la police.
Commence alors pour les enquêteurs un long travail d’investigation à base d’écoutes téléphoniques, d’études d’historiques de moteur de recherche et de preuves dans les documents stockés dans les smartphones. Conversations, photos… Tout est regardé. Au final, outre Yan T., le cerveau de l’affaire, ce sont deux autres personnes qui seront interpellés : Revahere G. et Tivini B.
On reproche au trio, chacun à divers degrés d’implication, d’avoir importé neuf colis contenant de l’ice. Si deux ont été interceptés avant leur envoi, l’un par la police mexicaine qui mettait la main sur 41 tortues en céramique contenant un kilo de méthamphétamine, l’autre par la police américaine où l’ice était camouflée dans des bouteilles de sauce piquante – les « US customs » n’ont pas indiqué la quantité saisie -, sept sont arrivés à destination. La justice estime à quatre kilos, à minima, la quantité de drogue importée et écoulée sur le territoire entre 2022 et 2024 par Yan T. et ses sbires.
Des échanges avec le cartel via Whatsapp et Google trad
Interrogé, Yan T., explique qu’après avoir fait des recherches sur internet il est tombé sur un blog tenu par un cartel mexicain. Prenant contact avec un certain « Luis » via Whatsapp avec l’aide de Google traduction, vu qu’il ne parle pas espagnol, la première opération se fait. Curieusement le Mexicain ne réclame pas d’argent avant de lui envoyer la première livraison. Il sera payé une fois la drogue arrivée et écoulée sur le marché local.
Une confiance qui pose question. Soit Yan a connu ce Mexicain ou des membres du cartel de Sinaloa lors de son séjour d’un an en prison aux USA en 2017 pour s’être fait arrêté en possession de 317 grammes de meth et de cocaïne, soit les cartels ont un envoyé spécial sur place chargé de récupérer les impayés. Hypothèse plus probable, la réputation et la peur qu’ils inspirent suffisent à ce que l’on soit « réglo », même à plus de 6 000 km de distance.
Quoiqu’il en soit, étant interdit de séjour aux USA, il contacte une de ses connaissances, Revahere G. qui a quelques expériences dans le domaine. Elle a été condamnée en 2018 à 18 mois de prison dont neuf de sursis dans le cadre d’un trafic de stupéfiants. Moyennant une commission de 1,5 million, elle se rend aux USA afin de remettre en liquide au Mexicain 4,8 millions de francs. Elle participe aussi au blanchiment de l’argent via des comptes bancaires en ligne et fourni Yan T. en cartes sim. Elle en profite aussi pour développer son propre réseau en revendant de l’ice. À noter que l’enquête a révélé de nombreuses personnes impliquées dans cette affaire, dont un « blanchisseur » qui reconnaitra avoir lavé pour près de 15 millions pour le compte de Yan T. et avoir reçu en échange 1,5 million. Mais pour l’heure, les enquêteurs et la justice se sont concentrés sur les principaux acteurs.
Concernant Tivini B., second couteau, son rôle est moins crucial dans le trio, plus interchangeable. Il se bornait de temps à autres à récupérer des colis et revendre l’ice. Les enquêteurs n’ont pas eu trop de mal à démontrer son implication dans ce trafic, car lors de la perquisition à son domicile, ils ont trouvé ses propres caméras de vidéo surveillance, dans lesquelles étaient enregistrées des vidéos où on le voyait se livrer à la revente d’ice.
Un mea-culpa sans effet sur la procureure
Devant le juge, Yan T. s’est livré à un long repentir, remerciant « la détention qui lui a permis de faire le point », de se rendre compte « du mal qu’il avait fait » et de désormais se consacrer à des groupes de paroles. Il explique même vouloir rejoindre dès sa sortie de prison la Fédération citoyenne de lutte contre les drogues et la toxicomanie : « j’aimerais apporter ma pierre à l’édifice de la lutte contre les drogues (…) je pourrais apporter beaucoup à la nouvelle génération ». La procureure balaie d’un revers de manche ce mea-culpa, un brin faux-cul pourrait-on dire.
En effet, pour l’accusation, Yan T. est « un businessman, au vu des flux financiers et de son train de vie, ce n’est pas un consommateur. » Elle poursuit, « c’est ici que l’on trouve la drogue la plus chère du monde, les trafiquants font une marge énorme, ils font la culbute par rapport au prix d’achat au Mexique. » Elle pointe du doigt les prévenus, « ils ne sont pas particulièrement agressifs, ni désagréables mais participent par appât du gain à cette situation de trouble à l’ordre public. » Elle marque une pause et assène, « pour l’enrichissement de quelques-uns, c’est l’enfer pour les autres. »
La magistrate réclame une peine de six ans de prison contre Yan T., quatre ans contre Revahere G. – « elle aussi, c’est le business, son train de vie le prouve » – et enfin trente mois de prison contre Tivini B. avec mandat de dépôt. Des réquisitions qui ont été suivies à la lettre par le tribunal, malgré les avocats qui estimaient que les peines réclamées étaient « quelque peu élevées ». À noter que Yan T. et Revahere G. ont été condamnés à une amende solidaire de 117 millions francs, dont 5 millions à la charge de cette dernière, conformément à ce que réclamait le représentant des douanes.
