ACTUS LOCALESPOLITIQUE Après la « tempête » de 2024, la justice polynésienne prête pour une « nouvelle ère » Charlie Réné 2025-02-01 01 Fév 2025 Charlie Réné Le palais de justice de Papeete a lancé ce matin son année judiciaire 2025 et a surtout accueilli sa nouvelle première présidente de Cour d’appel, Gwenola Joly-Coz. Une magistrate au parcours brillant et engagé, qui rejoint le procureur général Frédéric Chambellan-Benet, nommé en septembre, à la tête d’une juridiction traversée par d’importantes tensions ces derniers mois. Pas de quoi compromettre le travail des magistrats, ont-ils assuré, tandis que le parquet et le siège se sont accordés sur l’idée d’un nouveau départ : après la « tempête », la justice polynésienne « navigue toujours » et doit même accueillir du renfort à bord dans les semaines à venir. Une année de « renouveau » en 2025. C’est en tout cas qu’espèrent les magistrats, greffiers, et même avocats du palais de Justice de Papeete, réunis ce vendredi matin pour une double séance solennelle, en même temps que les représentants des institutions. La salle est plus comble qu’à l’accoutumée pour cet exercice de rentrée. C’est qu’il ne s’agissait pas seulement de lancer l’année judiciaire. La juridiction accueille surtout sa nouvelle première présidente de la cour d’appel, Gwenola Joly-Coz. Une magistrate qui a enchaîné les postes à responsabilités, de Mayotte à Poitiers, en passant par Paris, à l’inspection générale des services judiciaires ou au cabinet de la secrétaire d’État aux droits des femmes, un engagement qui l’a suivi tout au long de sa carrière. La quinquagénaire, qui avait réussi, en 2020, à faire adopter le « bracelet anti-rapprochement » en métropole, a d’ailleurs profité de son discours pour insister sur « l’engagement collectif » indispensable pour lutter contre le fléau des violences intrafamiliales et conjugales en particulier. Et sur les changements sémantiques à opérer en préliminaire de toute action en la matière : « Non, il n’y a pas de drame amoureux ou de fait divers conjugal, il y a de l’appropriation, de la jalousie et des féminicides ». « Nous vous remettons avec beaucoup d’empressement les clés de votre nouvelle juridiction », lui précise sa prédécesseure, qui assurait les fonctions de première présidente par intérim. Si Gwenola Joly-Coz était très attendue, c’est d’abord parce que son prédécesseur Thierry Polle avait quitté son poste dès septembre. Mais c’est aussi parce que les magistrats de la juridiction ont été déchirés ces derniers mois par d’importantes tensions, syndicales et personnelles. Un terrain sur lequel elle ne s’aventurera pas, ni dans son discours, ni au micro : « Les juridictions de Papeete vont bien, elles travaillent avec acharnement pour traiter les litiges que les citoyens et les citoyennes lui confient, déclare-t-elle au sujet de cette situation. Résolument, 2025 est une nouvelle période et il faut nous tourner vers l’avenir pour répondre aux attentes du peuple ». Un fonctionnement sans « ego ou idéologies personnelles » Côté siège, la présidente du tribunal de première instance choisit elle aussi de « ne pas revenir sur les difficultés traversées » et qui sont à l’origine de plusieurs rapports du Conseil national de la magistrature depuis 2022 et d’une mission d’inspection diligentée par la chancellerie en juin. Laure Camus, qui occupe ce poste depuis quatre ans, note tout de même, et cela fait partie des reproches échangés au sein de la juridiction, que ces tensions « ont trouvé un large écho » dans la presse locale et nationale, « particulièrement informée ». C’est donc du côté du parquet, particulièrement concerné par ces guerres intestines, que le sujet sera adressé. D’abord par Frédéric Benett-Chambellan, nommé en septembre et qui doit former, avec Gwenola Joly-Coz la « dyarchie » en charge de la juridiction d’appel de Papeete. Le procureur général prend la salle à témoin : leur gestion commune sera « harmonieuse et dynamique », les inévitables « différences d’appréciation » n’aboutiront à aucun « désordre institutionnel », les « ego ou d’idéologies personnelles » seront laissées de côté. Même gage de respect mutuel envers la procureure de la République, en charge du ministère public pour la première instance. Avant d’apporter l’assurance de l’indépendance des magistrats du parquet, « bien plus réelle que certains esprits mal intentionnés veulent le faire croire » et qui permet que la justice soit rendue de façon « impartiale », « et non pas pour que chacun fasse ce qu’il a envie de faire ou ne pas faire au gré de ses humeurs ». Alors que plusieurs parquetiers, donc la procureure de la République Solène Belaouar avaient manqué à l’appel ces dernières semaines, il le martèle : la justice polynésienne a aujourd’hui « besoin de tout le monde ». Solène Belaouar, justement, était bien là à la barre de cette séance solennelle. La procureure, passée tout près d’une motion de défiance en octobre, défendue dans un courrier de Paris quelques semaines plus tard – deux épisodes révélés par TNTV – n’a pas non plus éludé la question des tensions avec certains de ses pairs. « Si l’année 2025 s’annonce comme l’année de la mer, de l’océan, 2024 aura été celle de la tempête pour notre ‘bateau-justice’, lance-t-elle. Mais n’en déplaise aux jeteurs de sort, « fluctuat nec mergitur », nous avons été secoués, mais nous n’avons pas sombré. Je tiens à remercier solennellement tous ceux qui ont tenu bon dans la tempête ». Un fonctionnement sans « ego ou idéologies personnelles » L’arrivée des nouveaux chefs de cour, doublée d’une réorganisation importante du côté du greffe, sera-t-elle le signe d’une « nouvelle ère ». Solène Belaouar pose la question, et parle « sans aucun doute » d’un renouveau, visible qui plus est dans les équipes du parquet de première instance, qui accueillera en mars une procureure adjointe – une nouveauté pour la juridiction de Papeete – et nouveau vice-procureur, détaché par la Chancellerie « en surnombre ». « J’y vois là le signe d’un intérêt particulier porté par le ministère de la Justice en faveur du bon fonctionnement des institutions judiciaires dans notre territoire », pointe la procureure de la République. Du côté du siège, on se félicite aussi d’avoir vu, ces dernier jours une « nouvelle dynamique », impulsée par l’arrivée de Gwenola Joly-Coz, qui n’a pas attendu sa prise de fonction officielle pour aller à la rencontre des partenaires institutionnels. « Je vous assure de l’enthousiasme des magistrats de ce tribunal pour leurs fonctions et de leur souhait de pouvoir se tourner vers l’avenir dans la sérénité grâce à votre soutien », lui lance Laure Camus, encourageant la nouvelle première présidente à terminer les chantiers en cours, et en lancer de nouveau pour la justice en Polynésie. Seule ombre au tableau de ces discours : les incertitudes budgétaires. Alors que les parlementaires nationaux débattent encore du budget de l’État pour l’année, « les cordons de la bourse s’annoncent fermés en 2025 », note la procureure de la République. Inquiétant, d’autant que loi de programmation de 2023 prévoyait un regain de moyens pour la justice sur cette période. « À l’instar des autres procureurs de la République, je nourris des attentes très fortes que les renforts annoncés se concrétisent véritablement dans la loi budgétaire ».