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Cap flou, intérêts cachés, logique de clan… ATN se « désintègre » d’après ses syndicats

Dans un courrier alarmant adressé aux administrateurs, élus et à divers responsables institutionnels, des représentants syndicaux font état du climat pesant au sein d’Air Tahiti Nui, et de l’incompréhension voire des soupçons du personnel face aux décisions de leurs dirigeants. La situation « critique », sur les plans financier, social et même sécuritaire, est surtout attribuée au président du conseil d’administration Hiro Arbelot, ancien pilote présenté comme revanchard, clanique et peu transparent. Alors qu’un conseil d’administration doit se réunir jeudi pour installer le nouveau directeur Lionel Guérin, le collectif appelle le Pays et son président à « prendre la mesure » de la crise et à agir pour préserver la compagnie du pays.

Les mots sont souvent montés haut lors des conflits sociaux chez Air Tahiti Nui. Mais rarement des syndicats n’avaient eu des propos si forts envers la direction en dehors de tout mouvement social. Il n’en est d’ailleurs pas question dans le courrier signé par trois représentants syndicaux de l’UPA et de Syncao, et transmis aux administrateurs d’ATN. Et pas seulement : des copies sont adressés à plusieurs élus, au haut-commissaire, à la procureure de la République, à la Chambre territoriale des comptes, l’Inspection du travail, ou la médecine du travail… Pour ce « collectif ATN » tout le monde doit en être conscient : la « situation extrêmement préoccupante » au sein de la compagnie et n’a fait que s’aggraver » au fil des changements de gouvernance de ces deux dernières années, « au point de mettre en péril sa stabilité et sa pérennité ».

C’est bien simple : Air Tahiti Nui est « en train de se désintégrer ». La Sem n’aurait « jamais vécu une situation si critique tant financièrement que dans sa gestion », l’incertitude est « totale », les « tensions internes » sont à leur comble, le climat social est « pesant », la démotivation du personnel est « générale », le stress « permanent »… « L’ampleur de la dégradation du moral et de la productivité est telle qu’il devient urgent d’agir avant que cela ne devienne irréversible », avertissent les signataires.

Hiro Arbelot le « revanchard »

Le courrier attribue cette « situation toxique » à une gouvernance déficiente, et reproche au Pays de n’avoir pas fixé un cap assez clair à sa compagnie. Un reproche qui ne date pas d’hier, ni d’ailleurs de cette mandature, mais le changement de gouvernance opéré par l’exécutif de Moetai Brotherson aurait empirer les choses. Hormi la feuille de route « non hiérarchisée et sans échéances claires », le gouvernement donne l’impression de se « désintéresser » de l’avenir de la société aux 700 collaborateurs. Mais plus que le président du Pays, c’est celui du conseil d’administration qui est dans le viseur. Hiro Arbelot a été nommé PCA début 2025 pour appliquer la réforme de la gouvernance des Sem voulue par l’assemblée, repoussant Philippe Marie, recruté comme PDG six mois plus tôt, dans le seul rôle de Directeur général. Mais le PCA pratique pour les syndicats la « confusion des rôles », se « comporte de fait comme un PDG », s’invite aux réunions de direction ou aux négociations syndicales…. Les intentions de l’ancien commandant de bord, « syndicaliste impliqué dans des mouvements sociaux durant ses 20 ans au sein de la compagnie », et qui tenterait d’imposer ses proches à des postes clés, ne sont « pas toujours claires », insiste le courrier, parlant d’un « esprit revanchard » qui s’attache à « défaire sans logique tout ce qui a été construit durant 27 ans ».

Phillipe Marie, lui, est plutôt préservé par le collectif : le dirigeant sur le départ – Moetai Brotherson a considéré que le duo ne « fonctionnait pas » – a « tenté de corriger les décisions » de Hiro Harbelot, « voire de s’y opposer »… Ce qui lui aurait valu son « débarquement ». Dans ce contexte, la nomination de Lionel Guérin, « manifestement programmée par le PCA » interroge : l’entente entre les deux hommes sera-t-elle de longue durée ? Sommes nous à l’abri d’un nouveau clash ? Cette autorité bicéphale sera-t-elle transparente et agira-t-elle selon les intérêts d’Air Tahiti Nui ? Le collectif a l’air d’en douter.

« L’obsession » du changement de flotte, et les soupçons sur les études

Deuxième facteur de crise : des études hasardeuses, lancées, notamment, sur le changement de flotte. Une « véritable obsession » de Hiro Arbelot qui serait un fervent partisan de l’abandon des Dreamliners de Boeing, commandés entre 2015 et 2019, pour des appareils Airbus. Il aurait d’après le courrier, et avant même les résultats d’expertise, annoncé à certains pilotes l’achat d’A350 et d’A321 XLR. Le collectif signataire « appelle à la raison » : un changement complet de la flotte, dont l’intérêt opérationnel n’est pas établi, « coûterait plusieurs dizaines de milliards », soulève des questions de financement – « par le Pays et donc les Polynésiens ? » – de montage juridique – le leasing ou l’acquisition par une société ad hoc a été évoquée -, de coût de formation et de transition… « Dans ces conditions, la prise en charge d’une part importante des coûts d’investissement et d’exploitation par le Pays semble inévitable, contredisant de fait l’objectif de réinvention d’autonomie demandé par le président à ATN », précise le collectif, qui aurait préféré une étude sur la modernisation des cabines et la montée en gamme. Le renouvellement de la flotte n’est pas acté, mais effectivement en route : Moetai Brotherson a prévu de rencontrer des représentants de Boeing et Airbus lors sa prochaine visite parisienne à la fin du mois.

Le collectif reproche en outre à Hiro Arbelot d’avoir confié une étude à la société Aerogestion fondée et présidée par Marc Rochet… Qui a aussi été le dirigeant de French Bee jusqu’à 2023 et qui est toujours administrateur du groupe Dubreuil. De mauvais souvenirs pour ATN, qui après avoir confiée une étude à la même société avait vu le concurrent low cost se positionner en concurrent direct. « Cette situation soulève aujourd’hui de véritables questions sur les motivations derrière ce choix lorsqu’on connait le passif : il semble y avoir un conflit d’intérêt évident », retient le collectif qui souligne la proximité de parcours de Marc Rochet et Lionel Guérin. Les demandes d’informations techniques d’Aerogestion, notamment sur la route Papeete – Paris, laissent « les employés perplexes » et le collectif anticipent les résultats de l’étude : le remplacement des Dreamliner par des A350 et la fourniture d’appareils par des compagnies proches de Marc Rochet. À ces soupçons s’ajoute une rumeur : une partie des locaux du siège d’ATN à Tahiti-Faa’a pourraient être loués à Air Moana, soulevant des questions sur les « conflits d’intérêts » de Lionel Guérin et sur le message envoyé à Air Tahiti, premier partenaire et même actionnaire d’ATN.

Fermeture précipitée de Sydney et « anarchie » chez les cadres

Enfin, le collectif Air Tahiti Nui reproche aux dirigeants des « décisions précipitées », à commencer par la fermeture de la ligne de Seattle. Une décision qualifiée de « nécessaire » par Moetai Brotherson, « la compagnie ne pouvant pas garder, avec celle de Tokyo, deux lignes structurellement déficitaire ». Le collectif, lui, regrette que cette décision, qui n’a pas été présentée en amont au comité d’entreprise, ne respecte pas les préconisations de l’étude d’Arthur D. Little : une fermeture « uniquement à fin 2026 si elle restait déficitaire, et en ouvrant en même temps une nouvelle route ». L’ouverture de Sydney ne se fera pas avant la fin d’année voire 2027, sera, elle aussi, déficitaire dans ses premières années. Et la ligne de Seattle, qui présentait une « progression positive » malgré un manque d’accompagnement marketing au lancement, aurait pu profiter de l’ouverture récemment annoncée de liaisons d’Alaskan Airlines depuis Seattle vers plusieurs villes européennes. Des connexion dont Fiji Airways, qui doit récupérer certains des slots d’ATN, pourrait bénéficier.

Au titre de ces décisions précipitées, le courrier cite aussi des réorganisations et changements de postes qui sont attribuées à des logiques de « clan » plus qu’à l’intérêt opérationnel et sécuritaire. Le courrier cite notamment l’éviction d’un « Responsable désigné des opérations aériennes », la nomination, rapidement invalidée par l’aviation civile, d’un « pion » de Hiro Arbelot au poste d’adjoint RDOA, et la démission de ses fonctions, en protestation, du « Cadre responsable » de la compagnie… Un imbroglio qui aurait mis en danger le certificat de transporteur d’Air Tahiti Nui et entamé la confiance des autorités régulatrice. « Jamais nous n’avons connu une telle anarchie, jamais la sécurité des vols n’a été si compromise », écrivent les syndicalistes.

En guise de conclusion, le courrier, qui rappelle qu’aucune subvention n’a été prévu pour ATN au budget 2026 malgré des besoins évidents, interpelle largement les responsables du Pays, à quelques jours d’un conseil d’administration qui doit asseoir Lionel Guérin comme Directeur général. « Prenez la mesure de ce qui se passe et ne laissez pas la situation perdurer, ne restez pas indifférents, ne validez pas sans obtenir des certitudes, écrivent les syndicalistes. Vous avez le devoir d’agir pour préserver cet outil de développement et de souveraineté de la Polynésie en matière de desserte ».

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