ACTUS LOCALESPOLITIQUE

Cancers et cyclotron : Raihei Ansquer dénonce des propositions « déconnectées des réalités »


Après un passage très débattu en commission, la proposition de délibération sur la prise en charge du cancer sera étudiée en plénière de l’assemblée ce lundi. Les porteurs du texte, qui s’appuient notamment sur l’avis des rares médecins nucléaires du pays, veulent redonner un cap et des ambitions à la filière, autour l’ICPF, qui accueillerait, comme prévu avant 2023, le cyclotron sur un site dédié hors du Taaone. La ministre de la Santé Raihei Ansquer, soutenue par de nombreux praticiens du CHPF, dont certains ont mis leur démission dans la balance, prévient que cette organisation disperserait les moyens, dédoublerait les coûts et ferait traîner un projet lancé voilà déjà plus de dix ans. Un débat qui touche aussi à la sécurité des soins, et dans lequel chacun se dit du côté d’une meilleure prise en charge des patients.    

Discussion cruciale ce lundi à l’assemblée. Pour la dernière séance de la session administrative, c’est le débat sur la filière cancer qui se réinvite dans l’hémicycle. Un sujet qui ne s’est jamais trop éloigné de Tarahoi depuis le début de la mandature, durant laquelle le ministère de la Santé, et notamment son ancien titulaire Cédric Mercadal, a été régulièrement interpellé, par l’opposition autonomiste, mais aussi du côté de l’ex-majorité indépendantiste, sur ses choix concernant les établissements, le personnel et le matériel impliqués dans la prise en charge du cancer. Tous ces sujets sont sur la table, ce lundi, dans l’étude d’une délibération déposée par Pascale Haiti-Flosse et Sylvana Tiatoa, et à laquelle Tony Géros a déjà apporté un soutien public résolé. Un texte qui, sur fond de progression constante du nombre de cancers en Polynésie, propose aux élus de donner un nouveau cap à la filière, de la structurer autour de l’Institut du cancer de Polynésie (ICPF) et de changer les plans d’implantation du futur cyclotron.

Tep-Scan, Cyclotron, ICPF, plus d’une décennie de débat

Cet appareil de pointe a lui-même fait l’objet d’intenses discussions depuis que l’idée de l’importer au fenua a été annoncée en 2015. Son implantation a été actée en 2018 en même temps que celle du Tep-Scan, machine d’imagerie médicale aux capacités d’analyse extrêmement fines des organes et de leurs lésions. Indispensable pour diagnostiquer, évaluer et suivre les cancers avec précision. La machine a fini par être installée au CHPF en juin l’année dernière, mais son utilisation est très limitée en l’absence du cyclotron, premier maillon de la chaine de cette technologie basée sur des rayonnements ionisants. La machine, qui permet de produire les isotopes radioactifs utilisés comme traceurs pour les examens de TEP scan, devait d’abord être installée à la Rotonde du Taaone, jusqu’à ce qu’une expertise n’alerte sur les fragilités du bâtiment. C’est sur un autre projet qu’avait donc avancé l’équipe de Jacques Raynal : une implantation sur un terrain de Princesse Heiata, à Pirae, où devait au passage s’installer le QG de l’Institut du cancer de Polynésie (ICPF), créé en 2021 et alors conçu pour abriter un pôle d’excellence en oncologie.

Des plans qui ont fait débat. Au niveau local, certains applaudissent cette montée en puissance de l’ICPF comme l’unique solution pour permettre une prise en charge des patients à hauteur des enjeux du cancer en Polynésie, et pour attirer des spécialistes qui permettraient au pays de rattraper son retard en matière oncologique. « Pour les professionnels, il offrirait un environnement de travail collaboratif et innovant et, en lien avec l’université, un enseignement moderne de la cancérologie comme la formation continue des personnels » écrivait ainsi le gouvernement en 2020. D’autres, au CHPF surtout, y voient un éclatement inutile des ressources médicales, et des ambitions qui vont bien au delà des réalités financières du système de santé polynésien. La discussion s’est étendue au national : une mission d’État dirigée par l’Institut national du cancer (Inca) avait conseillé, fin 2022, de développer la filière de soin entièrement au sein de l’hôpital, pour des raisons de coûts et de sécurité des patients. Une analyse contestée au sein de l’ICPF, qui travaille avec le réseau d’établissement Unicancer. C’est pourtant le choix qui a été fait par Cédric Mercadal, qui réoriente donc le projet de cyclotron dès 2023.

Le nouveau ministre reproche au site de Princesse Heiata, où un concours d’architecte avait déjà été mené, une absence d’étude d’impact, un calendrier « mal maîtrisé », et des coûts trop élevés. Des critiques contestées, et même retournées au ministère, qui donne du grain à moudre à ses détracteurs : l’idée d’un retour du cyclotron au centre 15 est abandonnée plusieurs mois plus tard après de nouvelles études, et pour cause d’inondabilité de la zone. La machine ira donc au CHPF, dans une nouvelle aile dédiée, aux dimensions forcément contraintes vu le foncier disponible. Après des hésitations sur la localisation exacte – et des interrogations de plus en plus audibles sur les errements du gouvernement sur ce dossier, côté Tarahoi – un appel à concurrence pour la maîtrise d’œuvre du futur bâtiment devant accueillir la machine, ainsi que son unité de radiopharmacie, a été lancé. Les plis doivent être ouverts ce mardi, une désignation du lauréat avant la fin du mois, une ouverture envisagée avant 2029 « dans le cadre d’un pôle médecine-oncologie » qui reste à créer au Taaone.

« On a besoin de mutualiser au maximum », pas de « dédoubler ».

C’est dans ce cadre qu’intervient la proposition de résolution qui a été validée mardi, après de longues heures de discussions, et sans unanimité, dans une commission de la Santé partagée, comme l’avait relevé Tahiti Infos. Un texte qui, s’il était adopté en plénière ce lundi, exigerait du gouvernement de développer un « projet spécifique de diagnostic, recherche, soins, accompagnement et lutte contre le cancer porté par l’ICPF », afin de regrouper « les compétences humaines et les équipements au sein d’une structure unique et indépendante » et donc de structurer une filière cancer. Il demande surtout à l’exécutif de « revoir le choix du site retenu pour l’implantation du cyclotron afin de garantir la protection des personnes et de l’environnement contre les risques liés à l’exposition aux rayonnements ionisants », avec une priorité pour un site unique regroupant Tep-Scan et cyclotron. Des demandes qui correspondent peu ou prou aux plans développés avant 2023, et qui ont été appuyées, en commission, par l’ancien conseiller de Jacques Raynal Luc Tapeta, des représentants de l’ICPF dont le Dr Julien Reichart, un des deux médecins nucléaires du Pays. Côté élus, Pascale Haiti-Flosse a mené la charge contre l’implantation du cyclotron près du CHPF, dans des locaux « exigus » à deux niveaux, « au milieu des patients », voire de la sortie de la maternité, augmentant le risque « d’incidents » autour des produits radioactifs manipulés.

Face à eux, plusieurs représentants du CHPF, dont sa directrice Hani Teriipaia, le président de la commission médicale d’établissement Tony Tekuataoa, ou la radiopharmacienne Tumatarii Cross. Et bien sûr la ministre de la Santé Raihei Ansquer, qui a tenté de rassurer sur la sécurité du site d’implantation. « Les inquiétudes des élus peuvent tout à fait s’entendre compte tenu de l’histoire qui est la nôtre, expliquait-elle en fin de semaine au micro de Radio 1. Maintenant, il faut quand même rappeler que l’installation du cyclotron et l’impact des rayonnements ionisants sur l’environnement, ce sont des choses qui doivent répondre à des procédures d’autorisation et à une réglementation extrêmement strictes avant de pouvoir être utilisées.  L’autre chose, c’est que nous avons une équipe-projet d’experts qui travaillent depuis un an, qui est faite d’oncologues, de radiopharmaciens, d’un médecin nucléaire, de physiciens et d’ingénieurs qui sont là pour justement garantir un projet viable et qui pourra être soumis à l’autorisation de sûreté nucléaire. »

Une « équipe projet » où toutes les voix ne sont pas unanimes, mais dont plusieurs membres, tous personnels de santé, mais pas médecins nucléaires, ont signifié, jeudi, leur « vive préoccupation » devant la proposition de délibération de l’assemblée. Un texte qui viendrait, selon eux, en rapatriant le projet sur Princesse Heiata ou en ouvrant l’option d’un nouveau site à Mamao, aussi étudié par l’ICPF, aggraver les « deux décennies de retard que la Polynésie accuse dans ce domaine » et disperser les ressources humaines et matérielles.

Raihei Ansquer abonde dans ce sens et brandit les expertises passées de l’Inca, qui avait d’ailleurs poussé l’État à menacer d’une remise en cause ses financements, juste avant le changement de mandature. « Ce qui fait aujourd’hui polémique, c’est justement ce changement de site pour le soin en oncologie dans un centre unique. C’est effectivement aujourd’hui déconnecté des réalités médicales, financières et de ressources humaines dans la mesure où on va devoir dédoubler les moyens déjà existants.  On est un petit pays.  On a besoin de mutualiser le maximum de dispositifs, surtout au niveau du soin », explique la ministre.

Filière quoiqu’il arrive à structurer

La ministre l’assure : « le parcours de soin est au centre des débats » et les « patients fragiles » qui auront besoin de prises en charge d’autres spécialités, d’urgences ou de réanimation, ou d’autres imageries risquent d’être « malmenés » par un parcours « complexe » qui implique des allers-retours entre le CHPF et un autre site d’implantation du cyclotron. Les défenseurs de ce site unique, au contraire, expliquent que le regroupement du cyclotron et du Tep-Scan permettra une prise en charge plus confortable des patients que dans un centre hospitalier au périmètre déjà trop large, et où l’oncologie est aujourd’hui éclatée entre les services. Ils pointent surtout une triste réalités : les soignants spécialisés quittent de plus en plus le CHPF qui, du fait de ses lourdeurs administratives, ses limitations budgétaires et son fonctionnement, a du mal à attirer. Au ministère, on rappelle que des réformes statutaires – notamment pour les praticiens – sont en cours, et avanceraient plus facilement sans avoir mener ce genre de bataille à l’assemblée, mais pour beaucoup, l’ICPF, au statut plus souple et aux connexions qui se développement avec les établissements extérieurs, est quoiqu’il arrive le meilleur outil pour attirer et fidéliser les professionnels.

Même point de vue irréconciliable sur la filière cancer elle-même, que la délibération veut organiser autour de l’ICPF. Pour la ministre, l’institut a « un rôle important à jouer », en tant que coordinateur, mais « tout le monde doit être autour de la table ». Le CHPF bien sûr, puisqu’elle n’entend pas lui retirer sa primauté sur le soin, mais aussi la direction de la santé qui accueille dans ses hôpitaux des patients de chimiothérapie, de même que les établissements privés de soin. Les porteurs de la délibération, eux, ne voient pas comment l’ICPF peut coordonner une filière en étant privée des moyens matériels et humains les plus importants pour le patient. Le débat se poursuivra sur ce point à Tarahoi.

Un débat dans lequel le gouvernement, qui présente aussi son schéma d’organisation sanitaire à la même séance, joue gros. Politiquement, puisqu’un nouveau revers accentuerait un peu plus la crise institutionnelle, mais aussi, d’après la ministre, en matière de gestion de la filière santé. « Moi, je suis face à une vraie difficulté, celle d’un clivage de la santé, avec des démissions qui ont été posées sur la table par certains médecins du fait d’un manque de perspective et de possibilité de se projeter dans la structuration du soin telle qu’elle est proposée dans cette délibération », explique Raihei Ansquer.  L’autre chose, c’est que le projet du cyclotron qui est avancé devra être suspendu, pour repenser un autre site d’implantation. Et ça pourrait reporter le calendrier de 18 mois à 3 ans en fonction du site d’implantation qui serait choisi. » S’ajoute, selon elle, le déménagement à prévoir du Tep-Scan, qui pourrait prendre jusqu’à 12 mois, avec rupture d’activité sur les cancers de la prostate.

Des prévisions là encore contestées par les élus et médecins qui soutiennent la délibération, et qui estiment que le niveau d’avancement actuel du projet au CHPF est comparable à celui qui avait été atteint en 2023 par le projet de Princesse Heiata. Parole contre parole, donc, à Tarahoi ce lundi.

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Jt Vert 06/07/2026

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