ACTUS LOCALESNOUVELLE-CALÉDONIE La décolonisation de la Calédonie en discussion à l’UPF Charlie Réné 2026-03-02 02 Mar 2026 Charlie Réné Benoît Trépied est l’auteur de l’ouvrage « Décoloniser la Kanaky – Nouvelle-Calédonie », paru en 2025 aux éditions Anacharsis. Comment un processus de décolonisation conçu pour éviter tout retour de la violence a laissé naître les émeutes du 13 mai 2024 ? Quelles leçons tirer de cet embrasement, à l’heure de la reconstruction d’un modèle calédonien ? L’anthropologue Benoît Trépied donnera ses éléments de réponse lors d’une conférence ce mardi soir sur le campus d’Outumaoro. À l’heure où l’accord de Bougival anime des débats mouvementés de Nouméa à Paris, le chargé d’étude du CNRS, auteur en 2025 de Décoloniser la Kanaky – Nouvelle-Calédonie, tentera aussi d’éclairer les conséquences politiques et sociales de ce soulèvement, qui, malgré les spécificités de l’histoire du Caillou, a déjà alimenté le débat polynésien. C’est à la fois un vieux dossier et un sujet brûlant d’actualité qui sera abordé ce mardi soir dans le cycle de conférences « Savoirs pour tous », à l’auditorium du centre de recherche de l’UPF : la décolonisation de la Nouvelle-Calédonie. Ou plutôt de la « Kanaky-Nouvelle Calédonie », terme retenu à des fins de neutralité par Benoît Trépied, anthropologue et spécialiste de la question. Le chargé de recherche au CNRS avait été très sollicité dans les médias nationaux après les émeutes du Grand Nouméa, lancées, sur fond de contestation de la réforme du corps électoral, le 13 mai 2024. Quelques mois plus tard, il avait fait paraître Décoloniser la Kanaky – Nouvelle-Calédonie, un ouvrage de synthèse qui, des mouvements de population historiques aux accords de Matignon et de Nouméa, retrace le long chemin d’émancipation du pays et les grandes mutations sociales et politiques de ces dernières décennies. Il s’agissait aussi d’analyser la dynamique de cette crise insurrectionnelle cantonnée, contrairement aux évènements des années 80 et autres affrontements de l’histoire du Caillou, à la zone urbaine et la capitale. Benoit Trépied visait ainsi à offrir des clés de compréhension d’un embrasement toujours difficile à appréhender à Paris… Comme à Papeete. Comprendre pour éviter que ça « repète » Le « nœud » et les « legs » coloniaux, la portée et les limites de ces tentatives de décolonisation inédites dans l’histoire française, voire mondiale, le chercheur les évoquera à nouveau à Outumaoro ce mardi. Mais le conférencier doit surtout faire le lien entre le soulèvement de 2024 et les discussions actuelles autour du projet d’accord de Bougival, initié par Manuel Valls et complété récemment par un nouveau pacte signé par certains élus à l’Élysée. Un projet, qui, s’il est mené à terme doit donner à la Calédonie un statut d’État au sein de l’État français, divise toujours profondément les classes politiques calédonienne et nationale. Après son adoption récente au Sénat, le projet de loi constitutionnel est sur le point d’être débattu à l’Assemblée nationale où il devrait recevoir un accord mouvementé. La compréhension des ressorts du 13 mai éclaire donc ces débats d’actualité, mais doit aussi nourrir, pour le spécialiste, les réflexions, plus larges, sur la reconstruction de la société calédonienne. « Si on reconstruit à l’identique un modèle, sans véritablement prendre en compte la question de l’héritage colonial, sans redéfinir la façon de sortir de ce contentieux colonial, si on fait pas ça et que si simplement on fait une reconstruction économique et un nouvel accord qui repousse ad vitam eternam la question, il y a le grand risque que ça ‘repète’ dans quelques années, précise l’anthropologue. Parce que vraiment, ce qu’a montré le 13 mai 2024, c’est que la revendication d’indépendance chez les Kanak, elle s’est transmise. Que 40 ans après les événements des années 80, il y avait toujours une jeunesse kanak prête en découdre, qui avait toujours la revendication Kanak chevillée au corps… Donc il faut pour pouvoir comprendre ce qui a fonctionné et aussi ce qui n’a pas fonctionné dans ce processus des accords de Matignon et Nouméa, pour essayer d’inventer une solution d’émancipation où chacun aura sa place, dans une forme de décolonisation nouvelle du 21e siècle ». https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/03/CONFERENCE-KANAKY-1.wav Comprendre pour éviter que ça « repète » Dans ses travaux, Benoît Trépied s’est intéressé, bien sûr, à la politique locale calédonienne, aux relations ethno-raciales, ou « communautaires » comme on le dit sur le Caillou, aux revendications autochtones, en perpétuelle évolution… Mais le chercheur a aussi replacé les processus de colonisation et de décolonisation calédoniens dans le cadre plus large du Pacifique et des outre-mer français. « Le dossier calédonien a toujours beaucoup intéressé les responsables ultramarins », note-t-il. Et notamment les lointains voisins polynésiens, qui vivent les soubresauts de la politique calédonienne avec d’autant plus d’implication que les deux pays sont liés par d’importants liens démographiques, économiques, culturels… Et politique, notamment, mais pas seulement, entre les mouvements indépendantistes « frères » du FLNKS et du Tavini. Leur combat, à la finalité commune, sont pourtant loin d’être parallèle : Oscar Temaru se sert beaucoup, ces dernières années, du contre-exemple Kanak pour rejeter l’idée d’accord de décolonisation au long terme avec la France. « Ils se sont fait avoir », avait résumé le président du Tavini sur notre plateau en 2022 après l’échec du troisième référendum. Si la situation calédonienne a de quoi alimenter la discussion, l’anthropologue prend soin de pointer le caractère singulier de la décolonisation du Caillou. « La Calédonie essaie de se décoloniser alors que c’était une colonie de peuplement et ça c’est la grande différence, fondamentalement, en termes démographiques, en termes politiques, en termes de rapport de pouvoir qui se joue là-bas, contrairement me semble-t-il à ce qui se joue ici ou finalement la question de l’indépendance traverse le peuple polynésien. Là-bas il y a des questions, disons, coloniales, ethniques, raciales qui s’articulent et se superposent ». https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/03/CONFERENCE-KANAKY-2.wav Conférence de Benoît Trépied, « Jusqu’où peut-on décoloniser la Kanaky – Nouvelle-Calédonie », à l’auditorium du centre de recherche de l’UPF, ce mardi 3 mars de 17h30 à 19 heures. L’auteur de Décoloniser la Kanaky – Nouvelle-Calédonie est aussi invité ce samedi 7 mars de 9 heures à midi à la librairie Odyssey pour une séance de dédicace.