ACTUS LOCALES Le carbone bleu, océan d’opportunités pour le Pacifique Charlie Réné 2025-11-25 25 Nov 2025 Charlie Réné Le chercheur Tamatoa Bambridge et un groupe d’experts régionaux ont jeté les bases d’une « stratégie carbone bleu » pour le fenua et le Pacifique. L’idée : mettre en valeur les capacités de séquestration de CO2 des océans, colossales mais encore peu prises en compte dans les discussions climatiques internationales, pour attirer des fonds vers des projets locaux de conservation et de développement. Corridors pour cétacés, rahui, aquaculture et algoculture, régulation de la pêche… De nombreuses initiatives pourraient y gagner des financements publics ou privés, au titre de la compensation des émissions de gaz à effet de serre. À condition de s’organiser. Alors que la COP30 rassemblait, la semaine dernière au Brésil, quelques 194 délégations nationales, d’autres discussions sur le climat se tenaient, dans une atmosphère plus feutrée, du côté de Moorea. À l’invitation du CNRS, de l’UPF et de l’université de Berkeley, une poignée d’experts internationaux ont échangé, pendant trois jours, sur les enjeux carbone dans la région Pacifique. Et plus particulièrement du carbone bleu, qui, d’après une présentation faite au Cesec en sortie du séminaire, représente à la fois un levier pour lutter contre les changements climatiques à l’échelle mondiale, et une opportunité de développement importante pour la région. Parmi ces chercheurs, une archéologue et un microbiologiste venus des États-Unis, un professeur d’écologie bioculturelle d’Hawaii, un chercheur de Rapa Nui, une spécialiste maorie du climat et de la préservation des cétacés. Ou encore, et entre beaucoup d’autres, l’anthropologue polynésien Tamatoa Bambridge et qui était l’Invité de la rédaction de Radio1 ce mardi. « Revoir le périmètre » du carbone bleu Le carbone bleu, « c’est une notion qui a été inventée en 2009 », rappelle le directeur de recherche au CNRS, et qui travaille depuis longtemps sur les sujets climatiques et environnementaux. Elle désigne le gaz carbonique qui est capturé et stocké par les écosystèmes marins. Une notion importante puisque, comme le pointe le chercheur, les grands plans internationaux de maîtrise des changements climatiques sont fondés à la fois sur la décarbonation de l’économie – la réduction des émissions de gaz à effet de serre par les transports, l’énergie, ou les autre secteurs d’activités humaines – et la séquestration de ces même gaz pour venir « compenser » les émissions restantes. L’objectif fixé à 2050 dans les Cop : arriver, par ces deux mécanismes, à un bilan carbone neutre. Or les océans jouent beaucoup dans cette séquestration : les capacités de capture et de stockage des milieux marins sont 4 à 10 fois supérieures à celles de forêt terrestre. « Pour donner un exemple, un chêne, en 500 ans, dans une forêt, va séquestrer environ 12 tonnes de carbone. Une baleine, en 60 années de vie, va séquestrer 36 tonnes, explique ainsi Tamatoa Bambridge. On estime même que si on n’avait pas tué 10 millions de baleines depuis le XIXème siècle, on serait en dessous de l’objectif des 1,5°C d’augmentation de la température, même si c’est controversé ». https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2025/11/TAMATOA-1-baleine.wav Controversés et mal mesuré. Car si, dès 2017, une méthodologie internationale a été mise sur la table pour quantifier le carbone bleu, elle ne concerne à l’heure actuelle que les écosystèmes côtiers, comme les marais salés, prairies sous-marines et mangroves. Les milieux océaniques restent eux exclus de ces calculs. Or la pleine mer, avec ses grands mammifères, ses thons et autres espèces pélagiques, et mêmes ses riches écosystèmes « mésopélagiques » en profondeur, séquestrent eux aussi du CO2 en grande quantité et jouent un rôle mesurable dans la « pompe biologique » qui transporte le gaz carbonique depuis l’atmosphère vers les fonds marins. « Il y a encore des inconnus, des discussions », précise Tamatoa Bambridge, notamment sur le devenir de ce carbone organique, qui, à la mort des animaux, peut être réabsorbé par d’autres organismes comme le phytoplancton ou déposé dans les grands fonds, et séquestré de manière permanente. Reste que, et c’était un des grands messages du séminaire scientifique de Moorea la semaine dernière, l’importance de ce carbone organique « peut aujourd’hui être mesuré » et le périmètre du « carbone bleu » doit être « redéfini ». Une « stratégie carbone bleue » et de nombreuses filières à explorer Un travail en cours, mais dont le Pacifique a tout intérêt à ce qu’il aboutisse rapidement. Car le carbone bleu n’est pas un concept manié uniquement par les chercheurs : il a déjà depuis plusieurs années sa place dans les traités internationaux. Ce qui veut dire que les projets qui préservent ou augmentent les capacités de séquestration des milieux marins – aujourd’hui côtiers, et demain, peut-être océaniques – peuvent faire l’objet de financement au nom de la lutte contre les changements climatiques… Ou au titre des compensations d’autres émissions de carbone. Voilà la « vision » que le groupe d’experts ont développée devant le Cesec et, déjà, auprès d’autres institutions : celle d’une « stratégie carbone bleue », conçue « non seulement comme un outil de conservation, mais aussi comme levier de développement économique et social ». Et les idées ne manquent pas pour œuvrer à la préservation ou la régénération des capacités de stockage des océans. À Moorea ont été discutés des projets d’aquaculture voire d’algoculture durable, la formalisation des rahui et des autres aires gérés comme des organismes gestionnaires de crédits, la préservation des habitats pélagiques, par exemple au travers de corridors et sanctuaires internationaux suivant les migrations des baleines, ou encore le soutien à des pratiques agricoles ancestrales, comme les tarodières, qui ont un impact positif sur les lagons… De nombreuses filières peuvent être développées sous le sceau du « carbone bleu », estime Tamatoa Bambridge, qui rappelle que tous ces projets doivent aussi intégrer les objectifs culturels, sociaux ou de biodiversité. Et certaines initiatives déjà ancrées en Polynésie – l’interdiction de la pêche industrielle, mortifère pour les écosystèmes pélagiques, ou le zonage de la ZEE, par exemple – pourraient aussi bénéficier du même label. Et donc de fonds dédiés. Un fonds carbone bleu… Mais il reste difficile, à ce stade, de voir le fenua, ou même les autres états du Pacifique, capter une part des centaines de milliards qui transitent sur les marchés carbone asiatiques ou européens, où les entreprises s’échangent des droits d’émission de gaz à effet de serre. « La Polynésie ou l’Océanie ne sont pas de grands émetteurs de carbone, et on a pas de marché régulier, reprend le chercheur, en revanche, il peut y avoir un marché volontaire ». Ce qu’on proposé les experts à Moorea, c’est la mise en place d’un fonds carbone bleu, à l’échelle locale ou régionale, et qui serait alimenté dans un premier temps par des financements publics et à terme par des entreprises cherchant à compenser leurs émissions. « Vous allez à la dernière page du rapport d’activité des plus grandes compagnies d’information mondiale, c’est-à-dire Meta, Google et autres, vous avez forcément un bilan carbone à la fin, et vous avez les actions de compensation carbone qu’ils prennent, reprend Tamatoa Bambridge. Et l’idée, c’est de dire que l’Océanie, elle a quand même un avantage comparatif mondial, c’est ses océans, auxquels on est attaché de manière identitaire et culturelle. Mais surtout, cet océan, il a aussi une valeur économique pour certains. Et le marché du carbone peut être intéressant pour ceux-là ». https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2025/11/TAMATOA-2-meta-google.wav Avant d’en arriver là, il faudra développer les outils de mesures, et de certifications des quantités de carbone que chaque projet permet de stocker, et donc de compenser. Il faudra surtout mobiliser autour de cette stratégie. …et un travail avec l’Assemblée inteparlementaire du Pacifique Au Cesec, Tamatoa Bambridge a parlé d’une résolution qui pourrait être proposée à l’assemblée de Polynésie. Mais les experts de Moorea veulent avant tout penser régional, et veulent aussi s’adresser à la toute nouvelle Assemblée interparlementaire du Pacifique, officiellement installée à Papeete en août, et dont Tony Géros a pris la présidence. Une AIP, jugée plus adaptée, dans son format, que le Fip qui rassemble les exécutifs régionaux, et à qui il serait demandé non seulement d’encourager la création d’un fonds carbone bleu, mais aussi de parrainer des projets pilotes qui ferait l’objet de chiffrages scientifiques. Et même de proposer à ses membres une « Boite à outils » réglementaire et technique autour du carbone bleu et des « incitations » dont il pourrait faire l’objet. Au plus long terme, le chercheur, entouré d’autres acteurs polynésiens et régionaux, a lancé la réflexion sur une fédération des territoires et sociétés d’Océanie. Cette « Ocea », qui reste à formaliser, n’aurait « pas vocation à gérer ce fonds carbone bleu », mais plutôt rassembler, coordonner, et contrôler les actions qui en bénéficieraient. « Un peu sous la forme d’un label bio pour l’agriculture, avec une gestion participative », précise-t-il : https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2025/11/TAMATOA-3-OCea.wav Le carbone bleu, c’est aussi une autre manière d’aborder des grandes discussions ajoute le chercheur. Dans les rapports avec des privés, comme les géants du numériques qui font passer leur câbles dans le Pacifique, ou entre pays et territoires de la zone. Sur les richesses minières des grands fonds par exemple, les pays qui font la promotion d’une exploitation pourraient avoir à chiffrer ses conséquences en terme de dégagement ou de non-séquestration de CO2… Et à proposer des actions de compensation avant tout passage à l’acte.