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Mauvaise foi : l’ex-père Ato Nohotemorea face à la justice des hommes

L’ex-père Ato Nohotemorea, expulsé de son sacerdoce par le pape François en 2024, répondait ce mardi devant le tribunal de première instance d’abus de confiance envers le Camica et une ancienne fidèle. Le parquet a requis 4 ans de prison assortis d’un sursis probatoire de deux ans. Quatre personnes, des membres de sa famille et des proches qu’il avait embauchés, sont également poursuivies pour recel des mêmes faits. Le délibéré sera rendu mardi 2 décembre. Une procédure pour viol est en cours par ailleurs.

Il s’est présenté vêtu de noir, portant le col romain propre aux prêtres. Et pourtant, il ne l’est plus, depuis le 11 octobre 2024 lorsque le pape François avait pris un décret pour lui signifier son « renvoi de l’état clérical. » Le décret pontifical retenait plusieurs « délits graves », dont le « concubinage », le « gain illégitime sur les offrandes de messe », « l’abus du pouvoir ecclésiastique », et la « désobéissance ». Il se présente encore comme l’abbé Ato : « parce qu’au fond de moi je suis toujours prêtre. » C’est aussi l’avis de certains de ses paroissiens, qui lui ont fourni une maison gracieusement lorsqu’il a dû quitter le presbytère.

Détournements, ou « indemnités » ?

C’est en 2022 que le Camica (Conseil d’administration de la mission catholique) découvre des problèmes de trésorerie dans les huit paroisses administrées par le père Ato à la Presqu’île et aux Tuamotu. Les comptes de ces paroisses sont quasiment vides. L’enquête relèvera 367 chèques et davantage de virements, représentant 62 millions de Fcfp en mouvements bancaires depuis les comptes paroissiaux en un peu moins de 6 ans, et 13,7 millions retrouvés sur les comptes personnels du père Ato. Des « indemnités » venant des paroisses ou des fidèles, répond l’ancien prêtre qui affirme : « C’est un système où j’ai droit à un tiers de la quête. Si on divise par les 8 paroisses (5 à la presqu’île et 3 dans les Tuamotu, ndr) et les 5 ou 6 ans je pense que c’est très peu. »

Des emplois sans contrats et sans cotisations

L’homme a également embauché son frère et sa belle-sœur pour assurer la garde du presbytère, la préparation des cérémonies, la gestion du registre des baptêmes et de la page Facebook (pour « évangéliser les catholiques »), le secrétariat, la cuisine et le ménage. Ils sont payés de façon irrégulière, via des comptes différents. Sauf que personne n’a jamais eu de contrat de travail, et qu’aucune déclaration ou cotisation n’a été retrouvée à la CPS. Et pour cause, seul le Camica peut signer un contrat de travail, et il n’a pas donné d’autorisations dans ce sens, explique Me Nougaro, l’avocate de l’Église. Par ailleurs, « les comptes bancaires sont des comptes du Camica, et il avait un niveau de vie qui ne correspond absolument pas à son vœu de pauvreté. »

Sachant cela, le père Ato a tenté de les faire embaucher par un autre proche de la famille, lui aussi poursuivi dans le dossier pour recel d’abus de confiance. Les faux salariés ne se posent pas beaucoup de questions. Cinq ans sans contrat de travail ? « J’y ai plus pensé parce que j’étais prise par mon travail, et je faisais confiance au père Ato », répond la secrétaire. La procureure sort de ses gonds : « Le recel est caractérisé par la mauvaise foi. Ça peut s’entendre, mais que ça dure 5 ans, Madame, vous trouvez ça normal ? » Le frère de l’ancien prêtre, lui, ne retrouve pas son contrat, ne se souvient pas de combien il gagnait, ni de qui venaient les paiements, il faisait juste « son travail ». « Moi aussi je fais mon travail, s’énerve le juge. Si demain je suis payé par le ministère de l’Agriculture je vais me poser des questions ! » Quand les enquêtes se précisent, tout ce petit monde se retrouve sur un groupe privé Facebook pour discuter de la procédure et échanger sur les déclarations à faire.

Un voyage aux États-Unis…

Et puis il y a l’épisode du voyage et du 4×4. Une jeune mère sur le point d’avoir son 2e enfant et dont le couple est en péril vient chercher du réconfort dans le groupe de prière du père Ato. Qui lui dit qu’elle est habitée par des démons parce qu’elle a bu un ra’au tahiti. Contre rémunération, le père Ato parle en langues – « c’est un don du Saint-Esprit » – et fait des prières de libération pour chasser les démons. Il monnaye aussi des « trentains », des séries de 30 messes consécutives pour sauver les âmes du purgatoire (qu’il n’a pas le temps matériel de célébrer selon le témoin du Camica). Mais chasser les démons, c’est fatigant, et pour se ressourcer le père Ato demande à la jeune femme de financer un voyage aux États-Unis de plus d’un million ; elle paiera aussi un vol en hélicoptère à 300 000 Fcfp pour l’anniversaire du prêtre.

… et un 4×4 pour chasser les démons

Le père Ato veut également une voiture. Et pas n’importe laquelle, il lui faut une grosse benne pour transporter les démons qu’il extirpe de ses paroissiens : un F150 d’occasion que la jeune femme achète à crédit 3,5 millions de Francs et qu’elle lui confie. Quand elle demande où est la voiture, le prêtre lui répond qu’elle est en panne. À la barre il expliquera sans ciller qu’il y a des maisons hantées à Afaahiti qui font tomber les voitures en panne lorsqu’on passe devant. Ce n’est que plus tard, alors que son mari annonce qu’il va récupérer la voiture, que la jeune femme se rend compte que le père Ato a fait mettre la carte grise à son nom – la famille lésée affirme qu’il a bénéficié de la complicité d’un agent de la DTT, renvoyé depuis. Et qu’il a échangé la voiture pour une autre chez un garagiste, incarcéré depuis dans une affaire d’ice.

Une maîtresse victime de violences, son enfant aussi

Les faits que l’Église avait pudiquement décrits comme du « concubinage » sont plus graves que ça, et comme dit Me Nougaro « le père Ato n’a visiblement pas respecté son vœu de chasteté non plus ». Les accusations viennent d’une femme qu’il avait chargée de faire son ménage et sa cuisine, et de la fille de celle-ci. Elles font l’objet d’une autre procédure, encore en cours d’instruction. Elle était enceinte lorsqu’elle l’a rencontrée, et elle a parlé aux enquêteurs de « relations sexuelles non consenties ». Le juge lit ses déclarations : « Ça a commencé quand j’étais enceinte. J’avais peur de lui, c’était plus que de la pression, je ramassais le soir quand ma fille dormait, il me forçait à le faire à côté d’elle. »

Me Stanley Cross plaide la relaxe

La défense de l’ancien prêtre est simple : ce qu’on lui reproche est autorisé par le droit canon (c’est faux, dit le représentant du Camica, qui n’hésite pas à prononcer le mot d’escroquerie), et dès qu’on lui oppose un témoignage, « ils mentent ». L’avocat de père Ato, Me Stanley Cross, plaide la relaxe. Il estime que le Camica s’est montré négligent : « Ils avaient accès aux comptes et pendant toutes ces années ils n’ont jamais fait de remarques. » Pour lui la preuve de l’abus de confiance n’est pas faite, parce que les voyages et la voiture sont des « cadeaux », et parce que les fidèles ne donnent pas au Camica mais à la paroisse, dont la gestion est confiée au prêtre.

Le Camica demande un million de Fcfp pour préjudice moral – l’atteinte à l’image de l’Église catholique – et l’interdiction de toute activité commerciale. L’avocate de la jeune femme qui avait fourni la voiture, et qui se dit quasiment ruinée aujourd’hui, demande 3,5 millions, soit le montant du prêt qu’elle paie encore.

La procureure estime que cette affaire ne concerne que « le sommet de l’iceberg », puisque 60 millions se sont évaporés. Elle rappelle que le père Ato risque 5 ans de prison, et requiert 4 ans ferme assortis de deux ans de sursis probatoire, l’indemnisation des victimes, une interdiction de gestion définitive et la parution de la condamnation dans la presse. Quant aux quatre receleurs, elle requiert 12 mois de prison avec sursis, « à titre d’avertissement ».

La décision a été mise en délibéré au 2 novembre prochain.

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