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« Nous aurons plus de 200 jours par an de fortes chaleurs, c’est trois quarts de l’année »

Maya Leclercq, chercheuse anthropologue en savoirs locaux sur la Polynésie, et de Fleur Vallet, géographe, coordonnatrice du projet Clipssa.

Alors que la France vient de vivre dix jours de canicule intense, que va-t-il se passer en Polynésie française d’ici 2100 ? Les prévisions du programme Clipssa ont été rendues publiques cette semaine à Tahiti mettant en avant une augmentation de la température de 2,3 degrés, plus de 200 jours par an de fortes chaleurs, des canicules humides qui auront un impact sur les corps mais aussi les cultures. Les détails avec Maya Leclercq, chercheuse anthropologue en savoirs locaux sur la Polynésie, et Fleur Vallet, géographe, coordonnatrice du projet Clipssa, qui espèrent désormais que les politiques s’emparent de ces prévisions et proposent des actions concrètes d’adaptation. 

Radio 1 : Clipssa (Climat du Pacifique, savoirs locaux et stratégies d’adaptation) c’est cinq ans d’études et des projections pour le climat dans le Pacifique jusqu’en 2100, alors qu’est-ce qui nous attend ?

Fleur Vallet : Nous n’avons pas fait de grandes découvertes par rapport à ce que nous disait déjà le GIEC depuis plusieurs décennies. Si les trajectoires d’émissions de gaz à effet de serre continuent leur augmentation, nous aurons +1,6 degré d’ici 2050 pour la Polynésie et +2,3 degré d’ici 2100. Concrètement cela signifie une augmentation drastique des fortes vagues de chaleur, c’est-à-dire des chaleurs à plus de 32 degrés. La saison chaude sera plus chaude et la saison froide moins froide. Nous aurons plus de 200 jours par an de fortes chaleurs. C’est trois quarts de l’année.

Parle-t-on de canicules, comme l’épisode en France ?

Fleur Vallet : On parle de canicules humides, une spécificité liée au milieu tropical. En milieu humide, le corps a beaucoup de mal à s’adapter aux chaleurs. Ça s’appelle le thermomètre mouillé. c’est un stress thermique : on arrive moins bien à transpirer, on a des difficultés à pouvoir refroidir le corps donc les organes fonctionnent moins bien. On peut déjà le voir dans les climats équatoriaux. Il y a eu des canicules mortelles en Inde, à travers l’Afrique aussi. Et ça nous donne quand même un avant-goût de ce qui peut se passer à l’échelle de la Polynésie française. Et puis on a aussi vu une disparité géographique à Tahiti, entre la côte ouest où il y aura plus de forte chaleur que sur la côte est.

Aurons-nous plus de cyclones ?

Fleur Vallet : C’est peut-être l’effet positif des résultats de Clipssa : une diminution des cyclones. Mais attention, diminution des cyclones ne veut pas dire diminution des précipitations pendant les cyclones. Justement, nous avons vu qu’il y allait avoir peut-être plus de pluies intenses pendant les périodes de cyclone.

Que donnent les prévisions au niveau des pluies ?

Fleur Vallet : On n’a pas vu de tendance significative. Nous allons devoir encore plus travailler pour réduire cette échelle d’incertitude.

Météo France annonce déjà un super El Niño pour cette année, est-ce que ce phénomène se répétera à l’avenir ?

Fleur Vallet : C’est la variabilité du climat à l’échelle mondiale. Il faut savoir que de toute façon, on va de plus en plus dans des années inconnues. Chaque année, on bat des records, que ce soit de température ou d’autres phénomènes. Les scientifiques s’inquiètent effectivement de voir des Super El Niño arriver mais on ne sait pas. C’est vraiment l’inconnu. Il faut surtout se préparer, déjà adapter nos pratiques, puisqu’on a déjà vu ces dernières années que ces épisodes sont difficiles.

« On a fait une régionalisation du climat, une échelle adaptée aux îles, c’est inédit pour la Polynésie »

A quel point ces projections sont fiables ? Victoire Laurent de Météo France avait dit à notre micro que le climat évoluait tellement que les certitudes étaient remises en cause

Fleur Vallet : Les projections climatiques de CLIPSA, ont été faites à l’échelle, très, très localisée sur les petites îles. On a fait une régionalisation du climat, une échelle adaptée aux îles pour mieux comprendre la topographie, le rôle de l’orographie donc des rivières, c’est inédit pour la Polynésie et pour le reste du Pacifique. C’est très précis. Mais la science évolue et des super calculateurs peuvent augmenter encore la précision. C’est pourquoi les scientifiques travaillent toujours, toujours pour améliorer leurs simulations.

Clipssa a aussi étudié l’adaptation des agriculteurs. Déjà que va-t-il se passer pour les cultures ?

Maya Leclercq : Nous avons travaillé sur l’évolution de l’agriculture sur les quatre territoires : Polynésie française, Wallis et Futuna, Vanuatu et Nouvelle-Calédonie. Et plus particulièrement sur la culture des tubercules tropicaux, voir comment les conditions climatiques futures allaient affecter le rendement de la production d’ignames et de taro. L’instabilité de la rentabilité du taro va être importante. L’augmentation de la température va raccourcir les cycles de production des tubercules, et affecter de manière importante leur rendement. Les cultures produiront moins bien. Ce travail sur les rendements futurs a été mis en regard des stratégies d’adaptation des savoirs locaux.

« Les agriculteurs ont toujours fait évoluer leurs pratiques par besoin d’expérimenter, de faire progresser, de tester des nouvelles choses »

Est-ce que les agriculteurs cherchent de nouvelles variétés ? Ont-ils commencé à changer leurs pratiques ?

Maya Leclercq : Les agriculteurs ont toujours fait évoluer leurs pratiques pour s’adapter à l’environnement, mais aussi par besoin d’expérimenter, de faire progresser, de tester des nouvelles choses. On commence à voir la recherche des agriculteurs vis-à-vis des variétés. Le changement climatique, c’est dans le quotidien… Mais ce n’est pas un problème égale une réflexion égale une solution. En fait, le changement climatique est abordé dans son intégralité et on réfléchit à tout un tas de paramètres.

Certains changent aussi carrément de cultures ?

Maya Leclercq : Certains testent de nouvelles variétés, d’autres se remettent au vivrier, les fei, les cocos, puisqu’il est légèrement moins exposé aux phénomènes météorologiques, à l’érosion, au ruissellement. Ce qui nous a intéressé, c’est de voir à quel moment on bascule, à quel moment on change durablement une pratique. Le réchauffement climatique amène aussi plus de nuisibles.

Il y a donc les adaptations sur l’agriculture. Est-ce qu’il reste à étudier plein d’autres sujets ? On peut penser à l’économie, la santé, le sport.

Maya Leclercq : Étudier l’impact du climat futur sur l’agriculture a déjà pris beaucoup de temps, il faut faire des simulations croisées, nourries par les données de terrain. Étudier précisément les impacts du changement climatique sur la santé, l’économie, l’architecture, sur le trait de côte, le sport, demanderait beaucoup de temps.

« Le changement climatique, c’est pour tout et partout »

Mais ce sont des sujets qu’il faudra étudier ? Ce serait la suite logique de Clipssa ?

Fleur Vallet : Oui, et c’est aussi une demande forte des différents territoires, faite dès le démarrage du projet de pouvoir traiter différents secteurs. Nous avons choisi en priorité l’agriculture. Mais pendant cette semaine, lors de nos assises océaniennes, nous avons rencontré des acteurs de la santé, du tourisme… Étudier les impacts du changement climatique, c’est ouvrir une boîte de Pandore. Le changement climatique, c’est pour tout et partout.

Que va-t-il se passer avec ces premiers résultats ?

Fleur Vallet : On continue la recherche parce que c’est très important de savoir vers où on va, que ce soit le domaine scientifique, mais aussi technique. En Polynésie, un bureau d’études, Ka Ora, travaille sur le volet adaptation du plan climat polynésien. L’objectif est donc d’inclure tous ces résultats dans les politiques publiques actuelles ou aussi sectorielles et proposer des actions concrètes ou des pistes de solution en intégrant les dernières connaissances scientifiques. Il faut aussi s’attaquer aux secteurs non étudiés, à toutes les autres productions agricoles, aux nuisibles aussi, donc il y a fort à faire.

Comment ces prévisions ont été accueillies par les politiques ? Sont-ils prêts à agir ?

Fleur Vallet : En tout cas, c’est le président Moetai Brotherson qui nous a amené à faire ces Assises océaniennes en Polynésie française. Donc il y a déjà une volonté forte d’avoir la présentation de ces résultats ici. Le projet Clipssa est important pour la politique actuelle en Polynésie française pour pouvoir continuer à s’adapter au changement climatique.

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