ACTUS LOCALESPOLITIQUE Nouvelles AMP : Catherine Chabaud conseille au Pays de « ne pas griller les étapes » Charlie Réné 2026-06-30 30 Juin 2026 Charlie Réné ©HCPF Rahui, pêche durable, Swac… Outre les « inspirations » trouvées en matière d’économie bleue, la ministre déléguée chargée de la Mer a été interpellée sur plusieurs sujets sensibles durant sa visite. À la veille de son départ, elle assure que l’État donnera de la voix pour défendre la pêche palangrière locale face aux quotas régionaux, elle appelle à avancer dans un « projet État-Pays » d’aire marine protégée internationale. Et suggère surtout à Moetai Brotherson, « peut-être un peu poussé par les ONG », de temporiser sur les nouvelles AMP dans la ZEE, et de prendre le temps du travail scientifique et de la co-construction avant de « tracer un trait de crayon sur une carte ». Sensibilisée au problème des DCP dérivants, elle ne semble en revanche pas encore décidée sur la stratégie à adopter. « Mais il va falloir en trouver une ». Radio 1 : Vous êtes arrivée en disant que vous veniez en Polynésie, entre autres, pour être « inspirée ». En cinq jours de visite, où est ce que vous avez trouvé des sources d’inspiration ? Catherine Chabaud : Je venais effectivement ici pour être inspirée dans le cadre de la feuille de route sur l’économie bleue en Outre-mer que nous développons au niveau national, et qui est pilotée par le sénateur Teva Rofritsch. Et je souhaitais commencer par la Polynésie française, parce que, de longue date, je sais que les Polynésiens sont tournés vers la mer, qu’ils ont une relation qui est même parfois spirituelle avec elle. Je souhaitais regarder comment ils arrivent à faire émerger une valeur ajoutée de cette relation. Et c’est le cas. Je ne connaissais pas véritablement ce concept du Rahui qui a été relancé il y a quelques années déjà. (…) Ce sont les pêcheurs eux-mêmes qui participent à cette gestion, un principe qui se rapproche un peu de notre concept d’aire marine protégée mais qui s’appuie sur la culture. L’inspiration, je l’ai trouvée aussi dans la pratique d’une pêche hauturière qui est vraiment assez remarquable. Ici, on ne pêche qu’à la palangre quand on pêche au large. J‘ai vraiment senti des pêcheurs désireux de continuer à promouvoir cette pêche durable, désireux également de pouvoir exporter vers l’Europe. Mais d’imaginer, déjà, que 100% de la souveraineté alimentaire polynésienne est couverte par la pêche polynésienne, ça fait rêver. Nous, dans l’Hexagone, on est à 80% d’importation. « Je rêve de voir émerger ici un projet pilote » d’énergie thermique des mers L’inspiration, je l’ai trouvée aussi avec les énergies marines : le Swac polynésien, je le connais de longue date. Ça fait longtemps que je pense que les territoires ultramarins sont un petit peu comme des bateaux qui doivent chercher leur autonomie énergétique. La Polynésie française arrive avec le Swac à répondre non pas à tous ces enjeux, mais à un enjeu majeur de climatisation. Et j’ai été très intéressée de découvrir le fonctionnement de ce qui est peut-être un premier pied dans le développement d’une autre technologie, l’énergie thermique des mers. Et je rêve de voir émerger ici un projet pilote. Voilà, l’inspiration, elle est même plus large que ça, je pourrais en parler longuement. Vous avez parlé des pêcheurs que vous avez rencontrés ce mardi matin. Ils ont un modèle, ils ont des ambitions, ils ont aussi des inquiétudes qu’ils vous ont confiées. Les capacités d’exportation vers l’Europe, vous en avez parlé, mais aussi la question des quotas de pêche qui pourraient être instaurés à l’échelle régionale, et sur lesquels l’État peut aider. Quelle réponse avez vous pu apporter à ces professionnels ? Je leur ai répondu qu’on allait se battre à leur côté, c’est-à-dire que à la fois l’État et le Pays. Du reste, j’ai été impressionnée de voir à quel point nos services respectifs, les administrations travaillent vraiment main dans la main. Beaucoup de projets ont été présentés à deux voix. Sur les quotas, il y a une négociation à la fin de l’année et je pense qu’il va falloir qu’on soit peut-être un peu plus vocal, État et Pays, pour faire valoir les droits des pêcheurs polynésiens. Quand on regarde qu’à l’extérieur, les autres pratiquent une pêche plutôt à la senne, pas forcément aussi respectueuse de l’environnement, je pense qu’on a quelques arguments. Mais voilà, c’est à construire dans les mois qui viennent d’ici la négociation sur cette ORGP (Organisations régionales de gestion de la pêche, ndr). https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/06/CHABAUD-1.wav Quotas : « Il va falloir qu’on soit un peu plus vocal » Lors de cette rencontre a aussi été évoquée la question des aires marines protégées, que le Pays veut multiplier dans la ZEE. Les pêcheurs trouvent que ça va trop vite, qu’on n’a pas assez de recul sur les aires existantes, que les nouvelles propositions sont faites sans base scientifique… Quelles ont été vos discussions, avec eux et avec le président du Pays sur ce sujet ? Je me suis d’abord entretenue avec le président du Pays qui m’a expliqué un petit peu sa vision des choses. C’était au tout début de ma visite officielle. Je m’en suis entretenue aussi avec les pêcheurs, je m’en suis entretenue aussi avec pas mal de parties prenantes et avec les scientifiques. En fin de compte, je peux comprendre l’émoi parce que normalement, dans une aire marine protégée, on en a créé pas mal dans l’hexagone, il y a un processus que tout le monde suit. Si on veut protéger, il faut d’abord comprendre ce que l’on veut protéger. Il faut d’abord passer par la science. On ne crée pas une aire marine protégée en traçant un trait de crayon sur une carte. Ça n’a aucun sens. Il faut d’abord faire passer la science. Ensuite, il est absolument essentiel de mettre tout le monde autour de la table parce que ça se co-construit. En fin de compte, l’aire marine protégée, c’est un outil de gestion de l’océan. Du reste, j’apprécie vraiment qu’à l’époque, avant de créer, d’annoncer une aire marine protégée, la Polynésie française avait créé une aire marine gérée. Je pense que tout passe par la co-gestion. Il ne faut pas griller ces étapes avant d’identifier les zones. https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/06/CHABAUD-2-pas-griller-les-etapes.wav Après, je pense que nous pouvons accompagner le Pays avec les scientifiques, car pour l’instant, tout n’est pas créé, on a encore, à mon sens, un peu de latitude. C’est la proposition que je ferai au Président, pour bien identifier où il serait pertinent de créer ces aires marines protégées. Peut-être pas forcément là où elles sont envisagées aujourd’hui. Aires marines protégées : « Peut-être a-t-il été aussi poussé par des ONG » Le Pays est allé trop vite sur ces projets d’AMP ? Je pense qu’il est légitime que le Président est très engagé sur la préservation de l’océan dans ce formidable espace maritime polynésien. Peut-être a-t-il été aussi poussé par des ONG qui ont une vision à l’échelle internationale qui n’ont pas forcément peut-être tenu compte des spécificités de la ZEE polynésienne et, pour moi, n’ont pas tenu compte d’une méthode. Je pense véritablement qu’on a un modèle français de gestion en tous les cas d’identification des aires marines protégées qui prend parfois du temps mais qui travaille sur la connaissance et sur la concertation. Il y a eu des débats autour de cette question ces derniers temps : est-ce que finalement ces ONG ont des intérêts convergents avec ceux de la Polynésie et ceux de la France. Vous avez une réponse à cette question ? Je ne commenterai pas. Je les connais, pour certaines. Elles ont leur vision de la préservation. Elles veulent créer de grandes aires marines protégées. Ça peut être pertinent. Du reste, elles devraient peut-être se concentrer sur la haute mer. Il faut faire, en fait, attention à ce que l’on fait, parce qu’il peut y avoir des transferts d’impact. En l’occurrence on a un peu regardé là où elles les ont proposées, et il pourrait y avoir des transferts d’impact. Je ne dis pas que c’est pas là où il faut en mettre. Je dis que ‘attention’, ça n’est pas forcément exactement la méthode et peut-être qu’une fois qu’on aura mis la méthode en route, est-ce qu’on en créera là ? Je ne sais pas. Mais encore une fois c’est de la compétence du Pays. https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/06/CHABAUD-3-les-ong-eeuuh-elles-ont-eeeeeeuh.wav C’est un appel à la prudence finalement ? C’est plutôt un appel juste à ne pas griller les étapes si on veut bien protéger et tenir compte aussi d’un territoire qui a une activité, qui a des pêcheurs. Voilà. « C’est un vrai défi, sur un territoire aussi large, mais je peux vous dire qu’on est très présent à surveiller » En dehors des projets d’Aires marines protégées, il y a celles qui existent déjà depuis l’année dernière, au sein de Tainui Atea, AMP qui couvre toute la ZEE. Le président du Pays Moetai Brotherson a plusieurs fois suggéré que l’État n’en faisait pas assez sur le financement de la gestion de ces aires et surtout sur leur surveillance. Qu’est-ce que vous lui avez répondu sur ce sujet ? Je pense que les deux grandes aires existantes ont été le fruit d’un travail de longue haleine avec les scientifiques, parce que justement ces aires-là elles ont été créées par de l’identification, par des campagnes de longue date d’identification des écosystèmes, etc. Donc là, il y a déjà une contribution importante de l’État. Et puis là où l’État est compétent, c’est aussi sur le contrôle de la pêche illicite, la surveillance d’un territoire qui fait juste pas loin de 5 millions de kilomètres carrés. L’État est vraiment présent avec des moyens importants et si on crée des aires marines protégées, et si on n’a pas de moyens pour les surveiller, malheureusement ça peut ne pas marcher. Il y en déjà des moyens qui sont mis par l’État. Des moyens de navires, d’aéronefs, etc. Dans ma visite, j’ai rencontré tout ce qui incarne l’action de l’État en mer. C’est un vrai défi, sur un territoire aussi large, mais je peux vous dire qu’on est très présent à surveiller. Vous avez aussi beaucoup insisté sur une notion lors de vos rencontres, c’est celle de décarbonation, des transports, de la pêche. Ça répond à des objectifs nationaux, mondiaux, locaux aussi avec le plan climat. Qu’est-ce que vous avez demandé exactement et comment l’État peut aider pour avancer cette décarbonation ? Je n’ai pas demandé, j’ai suggéré… La feuille de route sur l’économie bleue en outre-mer a vraiment un volet important sur la décarbonation du transport maritime. Pour moi, si on doit regarder les priorités d’action pour accélérer le développement de la Polynésie française avec la mer, il y a un véritable enjeu de transport inter-îles, et en même temps il y a un enjeu climatique et de réduction de nos émissions de gaz à effet de serre. On est engagé sur ce sujet à l’échelle de l’Hexagone mais on veut aussi accompagner les outre-mer aussi dans la décarbonation. Elle se fera demain quand on aura réussi à développer des carburants alternatifs, mais on n’y est pas encore. Aujourd’hui, on peut remettre tout simplement de la propulsion vélique, c’est-à-dire un complément d’ailes ou de voiles… Et je suis heureuse de voir qu’il y a des projets qui émergent. J‘ai vu ce matin un projet formidable (le projet de cargo Vaitere porté par Tino Fa Shin Chong, ndr). Il se trouve que nous avons lancé, en employant les revenus de l’ETS maritime, c’est-à-dire cette taxe carbone affectée aux transports maritimes dans l’espace européen continental, un appel à projets qui concerne la Polynésie. Et le projet qui m’a été présenté a répondu ou va répondre à cet appel. Ça va permettre d’accélérer la décarbonation des navires. « On veut aussi accompagner les outre-mer aussi dans la décarbonation » Certains, chez les pêcheurs notamment, espèrent des mesures de régulation et de protection sur la haute mer, notamment au travers du traité BBNJ. C’est l’État qui va être aux manettes de ces négociations internationales ? Au delà des pêcheurs même, je pense que la Polynésie française souhaite à juste titre participer et faire une proposition sur la création d’aires marines protégées en haute mer. Si on veut protéger la ressource dans la ZEE polynésienne, c’est pas forcément idiot de créer une aire marine protégée à l’extérieur de la ZEE. Je souhaite avec le Pays qu’on avance et qu’on regarde ensemble. Avec les scientifiques, parce que c’est vraiment une démarche scientifique, avec l’exploration qui va avoir lieu aussi sur les monts sous-marins, je découvre ça dans la ZEE polynésienne, mais il y en a aussi à l’extérieur…. Je pense qu’on pourrait tout à fait identifier des aires marines protégées à l’extérieur de la ZEE polynésienne. Je pense que la Polynésie française ferait justement valoir une proposition pour la COP BBNJ qui se tiendra en janvier de l’année prochaine à New York. Ce n’est pas à ce moment-là qu’on va identifier les aires marines protégées, mais je trouve qu’il serait très pertinent qu’on ait une proposition État-Pays dans le Pacifique. La France, qui siège dans les deux ORGP du Pacifique, a-t-elle arrêté sa position sur la question des DCP dérivants ? C’est une vraie problématique, qui n’est pas évidente parce qu’une fois que vous les avez identifiés, ces DCP, se pose la question de les ramener, de les éliminer. On en a parlé avec la Marine nationale, les affaires maritimes (…) Je pense que maintenant qu’on a fait cette visite, avec Teva Rohfritsch, on a listé les sujets sur lesquels il fallait qu’on accélère. Il y a des inspirations, l’idée c’est aussi de la transférer dans les autres outre-mer. Et puis les sujets dont on a perçu les problématiques, on va regarder comment on peut les traiter. À ce stade, on n’a pas de stratégie (sur les DCP dérivants, ndr), mais il va falloir en trouver une.