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Trafic de drogue international : la justice adapte sa stratégie

Concentrer les efforts sur les trafics locaux. C’est désormais le mot d’ordre des autorités, confrontées à une « autoroute de la drogue » toujours plus active qui traverse la Polynésie pour toucher le marché australien. Alors que les 14 marins du Raymi, thonier qui transportait 524 kilos de cocaïne fin 2024, ont vu leurs peines de prison ferme confirmées ce jeudi, l’équipage du navire intercepté avec 5 tonnes de drogue mi-janvier ne sera jamais présenté à la barre à Papeete. Du côté du parquet, on assume ces choix, réfléchis de longue date, et déjà pratiqués aux Caraïbes ou ailleurs : il s’agit de préserver les moyens sécuritaires, judiciaires et pénitentiaires sur des trafiquants qui visent le marché polynésien.

Ce jeudi, quatorze marins équatoriens arrêtés à bord du Raymi en décembre 2024 étaient présentés devant la cour d’appel. Des hommes âgés de 36 à 65 ans qui n’avaient opposé aucune résistance lorsque le Bougainville avait arraisonné leur bateau de pêche à 1 500 km de Tahiti, dans les eaux internationales à l’ouest des îles Australes. À bord, les militaires avaient retrouvé 11 ballots de cocaïne d’environ 50 kilos chacun. Après feu vert des autorités espagnoles, dont le navire battait le pavillon, tous avaient été placés en détention provisoire, et avaient été condamnés neuf mois plus tard à des peines allant de six à huit ans de prison.

« Libérez-nous, nous ne sommes pas des trafiquants, on n’appartient à aucun cartel »

Et comme en première instance, l’équipage a nié être lié de près ou de loin au narcotrafic. « Libérez-nous, nous ne sommes pas des trafiquants, on n’appartient à aucun cartel, nous sommes d’humbles travailleurs, des pêcheurs avec des familles à nourrir », assure l’un d’entre eux. Tous jurent que les 500 kilos de cocaïne, pure à 86%, n’étaient pas au programme du voyage lancé depuis Guayaquil, principal port d’Équateur. « Ce serait de la folie, personne ne partirait pour trois mois avec une telle cargaison à bord » déclare le capitaine, assurant comme les autres que les ballots ont été malencontreusement hameçonnés et ramenés à bord du navire alors qu’ils pêchaient à la palangre. « Ils étaient à l’intérieur d’un filet que l’on a accroché. »

En garde à vue, pourtant, un marin avait reconnu que les ballots avaient été transbordés en pleine mer à partir de zodiacs venus à leur rencontre. Des aveux sur lesquels il était plus tard revenu et qui seraient dus « aux pressions exercées par les gendarmes. » Quant à l’absence de poissons dans les cales du bateau, ce serait à cause d’une panne des frigos qui avait obligé l’équipage à jeter par-dessus bord plus de 10 tonnes de prises. Pour autant aucun matériel de pêche n’avait été trouvé à bord du Raymi… Et après examen, les frigos fonctionnaient correctement.

« Le Pacifique est devenu la super autoroute de la drogue »

Pour le procureur, « le Pacifique est devenu la super autoroute de la drogue » : « 70% du trafic de cocaïne passe par cette voie », assure-t-il. « La pêche miraculeuse n’est pas crédible » pointe le magistrat, qui requiert une peine de neuf ans pour le capitaine, huit pour le second et sept pour les hommes d’équipage. Il réclame aussi l’interdiction définitive du territoire français pour tous. Du coté de la défense, les six avocats ont plaidé la relaxe au bénéfice du doute, estimant que le tribunal n’avait aucune preuve matérielle que tous les membres d’équipage étaient au courant qu’ils allaient transporter de la drogue, assurant qu’ils avaient été mis devant le fait accompli.

Les conseillers des marins mettent aussi en avant l’absence d’investigations, prenant en exemple le manque d’exploitation des téléphones. Des arguments que n’ont pas retenus les magistrats puisque les prévenus se sont vus confirmer les peines de première instance, à savoir huit et sept ans pour le capitaine et son second, et six ans pour le reste des hommes d’équipage. Tous sont interdits de territoire français pendant une période de dix ans.

Nouvelle stratégie sur la judiciarisation des saisies 

Le Palais de justice de Papeete a déjà vu passer ces dernières années plusieurs affaires de ce type, dans lesquelles les cargaisons de stupéfiants, plus ou moins importantes, n’étaient pas destinées au marché polynésien. Mais elles pourraient se faire de plus en plus rares. Pour preuve : la dernière saisie de 4,87 tonnes de cocaïne – un record – opérée le 16 janvier dernier à bord d’un navire battant pavillon togolais, n’a pas fait l’objet de poursuites de la part de la justice française. Les autorités de l’État s’étaient limitées à ordonner à la Marine nationale, dans le cadre des possibilités offertes par le droit international, une fouille du bateau pendant laquelle les hommes d’équipage ont été placés en rétention administrative. À l’issue de l’opération, comme l’avait appris Polynésie la 1ere, la drogue avait été immergée en haute mer, et les marins, ressortissants du Honduras et de l’Équateur, laissés libre à bord de leur bateau. Aucune poursuite ? À voir. Plusieurs autres autorités pourraient les engager : le pays sous lequel le navire bat pavillon, le pays destinataire de la cargaison, celui d’où a été embarqué la drogue, ou encore les pays d’origine des matelots. Autant d’États qui échangent des informations entre eux et coopèrent avec les autorités françaises.

Cette décision de non-judiciarisation, une première au fenua, s’explique avant tout par l’absence de lien avec la Polynésie. « Notre mission première, c’est d’empêcher la drogue d’arriver dans le pays, de lutter contre le trafic en Polynésie », insiste la procureur de la République Solène Belaouar. Mais alors que « de plus en plus de trafiquants transitent dans nos eaux », en direction des grands marchés du Pacifique sud-ouest, « il faut se poser la question de la gestion de ce flux nouveau », et « anticiper », pointe la représentante du parquet. « Ça ne sera pas l’unique bateau dans les prochaines années, il faut qu’on se créé une jurisprudence ». D’autant que ces affaires, de plus en plus importantes en nombre et en quantité de produits illicites, mobilisent énormément de ressources, tant au niveau des enquêteurs que des magistrats.

« La jurisprudence n’est jamais rigide »

Autre argument qui pèse sans doute lourd dans la balance, le manque de place dans les prisons et le coût de revient d’un détenu. En moyenne 12 000 francs par jour au niveau national. L’affaire du Raymi, qui a déjà occupé 14 places à Nuutania pendant plus d’un an, et qui abouti à des 6 à 8 ans, est la preuve que les moyens en jeu ne sont pas négligeables. À noter enfin que ce type de procès n’apprend pas grand-chose aux enquêteurs : les prévenus nient les faits ou gardent le silence de peur de représailles sur eux ou leurs proches. Ce qui peut se concevoir lorsque l’on sait qu’en Équateur en 2025, 9 216 homicides liés en partie aux cartels de la drogue ont été recensés plaçant en tête ce pays d’Amérique latine devant le Mexique et la Colombie.

« La jurisprudence n’est jamais rigide » prévient la procureure, et rien n’indique que toutes les affaires de trafics internationaux se solderont par des décisions comparables. Elles seront prises au cas par cas et dans le cadre d’une « coopération large dans le Pacifique ». C’est en 2016 que la loi française a accepté le principe de « dissociation », qui permet de traiter séparément la cargaison, le navire et l’équipage et donc, pour la Marine nationale, avec accord du procureur de la République, de détruire des stupéfiants sans devoir ramener le navire et l’équipage à quai. Une façon aussi d’augmenter le temps de surveillance et d’intervention en mer. La Polynésie est loin d’être le premier territoire à appliquer cette méthodologie, développée justement pour s’adapter aux nouvelles réalités du narcotrafic : elle est déjà très courante en zone atlantique ou Caraïbes.

Pascal Bastianaggi et Charlie Réné

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