ACTUS LOCALESÉCONOMIEPOLITIQUESOCIÉTÉ Un projet « d’infrastructure flottante » expérimentale entre Bora Bora et Tupai Charlie Réné 2025-05-02 02 Mai 2025 Charlie Réné Illustration du projet « Motu Matau », réalisé par Civilisation indigo avec Plastic Odyssey, et qui a terminé finaliste du concours international de design et d’architecture de la Fondation Jacques Rougerie en 2024. Il ne s’agit pas du projet destiné à Bora Bora, mais ce dernier pourrait s’en inspirer. La mairie de Bora Bora a signé un partenariat avec l’ONG Civilisation indigo pour développer un « écosystème offshore intelligent ». Cette plateforme, qui pourrait, au très long terme, s’installer entre Bora et Tupai, serait à la fois une station de recherche sur les technologies nécessaires à la vie en communauté au large, et un hub d’éco-tourisme et de développement économique. Le retour des « îles flottantes » ? Non, assure le porteur du projet Frédéric Pons, qui y voit davantage, comme le tavana de l’île, un « laboratoire du futur » et du développement durable, dont le calendrier et le financement restent à préciser. Lire aussi : Agrisolaire, ETM, bateau à hydrogène… Bora Bora accélère sur le développement durable Gaston Tong Sang candidat pour porter les « immenses projets » de Bora Bora Une « infrastructure flottante, non invasive, zéro pollution, sûre et autonome, multifonctionnelle, réaliste et modulable ». C’est par cette longue formule que l’ONG Civilisation Indigo décrit son projet de Smart Offshore Ecosystem (SOE), ou « écosystème offshore intelligent ». Un projet « au très long terme » mais qui s’est déjà trouvé un point d’ancrage : Bora Bora, et ses environs maritimes. Le tavana Gaston Tong Sang, de l’agrivoltaïque aux bateaux à hydrogène en passant par l’Energie thermique des mers, n’en est pas à son coup d’essai en matière d’ambitions d’innovation ou de « développement durable » . Et c’est avec enthousiasme qu’il a signé il y a quelques semaines un « protocole d’entente » avec Civilisation Indigo pour faire de la perle du Pacifique la « commune support d’un projet futuriste ». « On veut montrer ensemble que la vie sur une plateforme en mer est possible technologiquement, socialement, et même culturellement », résumait le maire sur le plateau de Radio1 en mars. « Je travaille pour la deuxième partie du siècle, pas pour l’urgence » Lancé en 2023, Civilisation indigo est née de l’idée que la raréfaction de l’espace et des ressources terrestres allait pousser les hommes à entreprendre davantage sur les espaces marins, dont le potentiel, en matière d’alimentation ou d’énergie, est encore sous-exploité. Le temps les pousserait même de plus en plus loin des côtes, déjà « presque saturées », polluées, et menacées par les changements climatiques. Cette vision, c’est celle de Frédéric Pons, un ancien dirigeant du privé au CV bien étoffé dans les milieux de la « tech », du marketing sportif ou du luxe. Une carrière commerciale à laquelle il a donné un coup d’arrêt après une « expérience presque fatale » : le quinquagénaire consacre désormais l’essentiel de son temps à cette ONG qui doit, justement, préparer la vie au large et ainsi proposer des solutions pour « alléger la pression environnementale sur les côtes ». « Vivre en symbiose avec les océans », aider les territoires insulaires ou côtiers à se « réinventer »… Voilà les propositions de Civilisation indigo, sous titrée « ocean dwellers » pour les « habitants de l’océan », qui a proposé à Bora Bora d’être un partenaire privilégié – mais pas exclusif – pour développer ses « écosystèmes offshore intelligents ». Pas question d’y « reproduire les mêmes erreurs qui ont été commises à terre » et donc pas question de se presser dans la réflexion : « Je travaille pour la deuxième partie du siècle, pas pour l’urgence. Il y a déjà assez de monde qui réfléchit à ça, explique Frédéric Pons contacté au téléphone en Belgique, où il réside. Je me dis : demain, pourquoi l’homme n’apprendrait pas à travailler et à vivre en symbiose avec la mer et sur la mer ». https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2025/04/BORA-PONS-1-vivre-en-symbiose-long-terme.wav Le président de l’ONG dit ainsi avoir commencé à s’entourer « d’experts de la mer » issus « d’institutions de renom », et qualifiés dans « des disciplines variées », de l’océanographie à l’ingénierie navale en passant par l’aquaculture, les énergies renouvelables, les déchets, l’architecture, les questions de gouvernance et de droit et même la philosophie. Les contributions sont pour l’instant bénévoles, comme la sienne. « Je ne gagne rien à travailler là-dessus, si ce n’est l’amour de l’art », assure l’ancien dirigeant d’entreprises. Une autre déclinaison artistique du projet Motu Matau, qui n’est pas le projet qui fait l’objet d’un accord avec Bora Bora, mais dont le nom suggère qu’il a été pensé pour la Polynésie. ©Civilisation Indigo Énergie, aquaculture, recherche… et tourisme haut-de-gamme Ces « écosystèmes intelligents » ne sont pas finalisés, ni en mer, ni sur le papier. Mais l’ONG assure avoir structuré le « concept » et a déjà soumis, dans un concours de design et d’architecture spécialisé dans le développement durable, différentes vues d’artistes d’un « Motu Matau », dont le nom suggère qu’il a été pensé pour la Polynésie. Ces illustrations ne caractérisent pas directement le projet développé avec Bora Bora, précise tout de même Frédéric Pons qui parle du fond plutôt que la forme. Cette infrastructure habitée serait conçue comme d’un « centre de recherche » entouré d’un « récif artificiel » et à la pointe des technologies renouvelables. Il cite, pêle-mêle, des nouvelles sources d’énergie, comme l’ETM notamment, des techniques d’aquaculture basées, « peut-être », sur les nutriments profonds de l’océan ou sur ceux issus des rejets de Bora Bora, des techniques innovantes de gestion de l’eau, de stockage de CO2 ou de production d’hydrogène… Mais le « SEO » serait aussi un « hub logistique vert » ou serait développé des activités de « tourisme éco-culturel ». « C’est assez novateur : les gens qui viendraient là ne viendraient pas pour se baigner, même si potentiellement ça pourrait être une magnifique station de plongée pélagique, explique-t-il. Mais ce serait aussi pour découvrir tous les travaux des scientifiques sur place. Donc c’est un tourisme assez haut-de-gamme, sur les plans sportif et intellectuel ». https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2025/04/BORA-PONS-3-ecotourisme.wav ©Civilisation Indigo Le tout avec la contrainte de la « beauté », ajoute le président : l’ONG est membre du New European Bauhaus, un programme de l’Union européenne destinée à associer le développement durable à des travaux esthétiques poussés. Et, en l’occurrence, « cohérents avec la culture polynésienne ». Forcément de quoi attirer Bora Bora, où le tavana, en plus de rêver son île en « laboratoire du futur », connait les défis auquel sont confrontés ses 40 km2 de terre et 80 km2 de lagon. C’est d’ailleurs parce que la commune travaille déjà sur ces enjeux que Civilisation indigo s’est rapproché d’elle dans sa recherche de « territoires d’expérimentation ». « Ils ont une problématique d’autonomie alimentaire, énergétique, d’eau douce aussi, de diversification économique, qu’ils ont bien réalisé pendant la pandémie. Et puis une problématique de résilience socio-culturelle en lame de fond, décrit Frédéric Pons. Le Smart offshore ecosystem vise à répondre à toutes ces problématiques en même temps, et de manière synergique. » https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2025/04/BORA-PONS-2-bora-bora.wav L’idée d’une implantation entre Bora Bora et Tupai, atoll lui aussi promis à un avenir touristique, a plu des deux côtés. Théorie, prototype et construction Pour l’ONG, l’heure est aujourd’hui à la « construction d’équipe », à la « budgétisation ». Ce n’est qu’une fois la première levée de fonds lancée, réalisée, entre le mois de mai et la fin d’année, que la « phase 1 » sera lancée. Une phase de « recherche appliquée » qui doit aboutir, un an et demi à deux ans plus tard, à un projet « modélisé et simulé à tous les niveaux », de façon à « avoir toutes les cartes en main » pour le présenter aux autorités, au public ou aux investisseurs. Car il faudra des fonds pour passer -« s’il y a adhésion, enthousiasme social » – à la phase 2, celle du « prototypage ». « On validera en pratique ce que l’on a modélisé théoriquement, mais à petite échelle, on le prototype, pour pouvoir l’expérimenter dans le temps, pendant plusieurs années, voir les erreurs qu’on a pu faire, les corriger, prouver que ça peut créer de la richesse localement, et avancer », reprend le président de Civilisation indigo. Le dimensionnement ou les matériaux de ce prototype, qui pourrait commencer à naître en 2028, reste à être précisés – comme ceux de « l’écosystème » final – mais il doit pouvoir être « entièrement assemblé à Bora Bora ». Et accueillir, d’après le magazine Le Marin, qui a aussi interrogé l’ONG, 200 à 300 personnes. À chaque stade, donc, des besoins de fonds, pas encore estimés, mais qui devrait atteindre rapidement de « gros budgets ». Frédéric Pons n’exclut d’obtenir des aides publiques, mais croit surtout pouvoir se baser sur de la philanthropie privée. « Il y a des contacts, des intérêts », notamment du côté de grandes entreprises, assure-t-il. Ce système, qui permet les premières phases « d’avoir une liberté de pensée totale », laissera ensuite la place à des partenariat à un « consortium public – privé » voire, à termes à une « société d’économie mixte » pour le déploiement final du projet, entre 2035 et 2050. https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2025/04/BORA-PONS-4-philantropie.wav Le calendrier est volontairement large, les questions financière volontaires vagues. Frédéric Pons se soucie davantage, à l’heure actuelle, de l’acceptation par le grand public, et les habitants de Bora en particulier, de ces grandes ambitions. « C’est pour ça qu’on a un programme très phasé, très progressif, pour ne pas choqué, pour engager les gens plutôt que les effrayer », dit-il. Les projets du Seasteading Institute « mégalomanes » et « pas réalistes » C’est pour ça, aussi, qu’il tient à marquer la différence avec les « îles flottantes » qui ont déjà été projetées par le passé en Polynésie. Frédéric Pons s’était d’ailleurs « rapproché », un temps, et avant le lancement de son ONG, du Seasteading Institute qui avait signé un accord très polémique avec le gouvernement Fritch à propos de ces îles artificielles. « Je me suis vite rendu compte que je n’était pas d’accord du tout avec leur vision, leurs projets », assure-t-il décrivant des promoteurs qui ne cherchaient pas à donner de sens à leur idée, ni à inclure les populations locales. « C’était perçu comme une invasion impérialistes de milliardaires américains qui voulaient juste assouvir leur vision libertarienne et s’affranchir des taxes et du joug du gouvernement américain, explique-t-il. Et donc c’était un projet immobilier au sein d’un atoll – donc rien à voir avec le challenge d’ingénierie qui nous concerne aujourd’hui. Je ne partage pas du tout ces illustrations d’îles flottantes mégalomanes où on met 50 000 personnes dessus, qui ne sont pour moi pas réalistes, et qui sont des projets vraiment partiels, pris en silo. C’est pas du tout la philosophie de la civilisation indigo ». https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2025/04/BORA-PONS-5-iles-flottantes.wav L’ONG assure ne pas chercher à créer un pays dans le Pays, ou un état dans l’État : le partenariat avec les autorités, et l’application du droit local, est « primordial », assure Frédéric Pons. « Je ne suis pas là à essayer de redéfinir la géopolitique du Pacifique, appuie-t-il. J’essaie de trouver une solution qui peut être déclinée, transposée ailleurs. » Reste que ce projet de « micro-monde sur l’eau » a de quoi soulever des interrogations à Bora comme ailleurs. Le tavana Gaston Tong Sang – qui faisait d’ailleurs partie de ceux qui avaient refusé les projets précédents d’îles flottantes – promet de l’information et des consultation « à chaque stade ».