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« Il bluffe » : l’opposition réagit aux accusations de « sabotage économique »

Après le large rejet, à l’assemblée, d’un collectif technique de report des crédits de l’année précédente, Moetai Brotherson a dénoncé un « sabotage économique » à des fins politiciennes. Le président du Pays, qui a répété qu’il ne démissionnerait pas, explique que les élus Tavini, Tapura et Ahip, par leur vote, vont empêcher le Pays de payer ses prestataires, mettant à risque de nombreux chantiers, y compris ceux des Jeux du Pacifique, dont la tenue serait même menacée. « Complètement faux », répond l’opposition, qui dément tout blocage budgétaire, assume d’avoir voulu envoyer un « signal fort » à l’exécutif, et lui demande, dans un contexte budgétaire confortable, de revenir vers l’assemblée avec des mesures pour « traiter les urgences du Pays », notamment du côté de la vie chère, et de faire baisser la pression fiscale.

Une « première » à l’assemblée vendredi. Et au passage un bond de plus dans l’escalade de la crise politique. En marge de l’adoption du compte administratif 2025 du Pays, l’assemblée étudiait deux projets de délibération formalisant le report des crédits de paiement vers les budgets 2026. Chaque année, Tarahoi doit valider ces reports dans un collectif où sont listés les reliquats de chaque mission et programme autorisés par le passé, parfois sur plusieurs années. Un exercice technique, annuel, parfois l’occasion de débat sur l’action du gouvernement. L’issue du vote, elle, est inédite : par 41 voix issues du Tavini, du Tapura et de A here ia Porinetia, l’assemblée a rejeté les deux délibérations. Seul le groupe A Fano ti’a a voté pour.

Dans leurs discours, les « contres » ont mis en avant, à peu de choses près, la même argumentation : assis sur des réserves « très confortables » et bénéficiant de recettes fiscales « exceptionnellement bonnes », l’exécutif n’en fait pas assez pour développer le pays et tenir ses engagements, en particulier sur la lutte contre la vie chère. Nuihau Laurey parle d’un « décalage entre le monde des gros chiffres et le monde réel », Édouard Fritch tacle un exécutif immobile. Quant au Tavini, on y appelle le gouvernement à « arrêter d’être aveugle et sourd face à la misère de la population ».

« Ils vont empêcher le gouvernement de payer les entreprises. »

En séance, sur les bancs du gouvernement, on se limite à répondre poliment aux questions des représentants. C’est Moetai Brotherson, qui n’était pas présent à Tarahoi vendredi, qui a réagi au vote dans un live Facebook en fin de journée, après une « réunion de crise » de l’exécutif. Avec un discours qui a fait du bruit durant le weekend : le vote « politicien » de vendredi n’est pas un « acte logique, mais un acte de sabotage pur et simple ». En bloquant les reports de crédits, les élus de Tarahoi – A Fano Ti’a mis à part – vont « empêcher le gouvernement de payer les entreprises ». Et déclencher une cascade de conséquences néfastes pour l’économie : risque d’arrêt des chantiers dans les communes, les établissements scolaires, les travaux des Jeux du Pacifique, dont la tenue même serait « menacée », sans compter les risques de devoir augmenter les prix à la pompe par incapacité à mettre en œuvre les mesures d’amortissement des cours envisagées.  « On est dans un sabotage économique plus qu’institutionnel. Je laisserai à ceux qui ont pris cette décision, surtout ceux qui l’ont prise alors qu’ils connaissent les rouages budgétaires, qui ne peuvent pas venir encore prétendre que ce ‘matelas’ existe et que le gouvernement refuse de s’en servir, alors que ce sont des sommes qui sont dues aux entreprises, qui du coup ne pourront pas être payées, je leur laisserai la responsabilité de leurs actes », dit-il.

« L’irresponsabilité », même, pour le président qui taxe en outre le Tavini d’hypocrisie pour avoir donné un avis favorable au texte en commission. Le chef du gouvernement dit avoir missionné ses ministres pour faire un « état des lieux précis » des « conséquences » de ce vote de l’assemblée, et assure que son équipe travaille « en responsabilité » à des « options techniques » pour les « atténuer ». Enfin, Moetai Brotherson suggère que la manœuvre est destinée à le pousser à la démission. « Je n’ai pas l’intention de démissionner », répond-il. J’assumerai jusqu’au bout mes responsabilités avec mon gouvernement. La pression pourrait avoir un autre but : pousser le président du Pays à accepter ou demander une dissolution de l’assemblée, pour rappeler les Polynésiens aux urnes de façon anticipée. Un scénario qu’Édouard Fritch avait dit « envisager » sur le plateau de Radio 1 la semaine dernière.

 » Il y a des urgences dans ce pays »

Reste que l’opposition ne compte pas se laisser accuser de sabotage. Chez les autonomistes, on n’y va pas par quatre chemins : Moetai Brotherson « bluffe ». « Pour l’année 2026, on a voté un budget, et ce budget, il prévoit déjà la rémunération des fonctionnaires, le paiement des factures des entreprises, et il y a plus de 40 milliards en ce moment dans les caisses du pays », lance Édouard Fritch. « Moetai Brotherson fait peur à la population, mais c’est faux. Il aurait dû s’organiser pour que les choses aillent mieux, insiste le président du Tapura. Ce collectif n’étant qu’une copie conforme des engagements pris l’année dernière, on lui a dit ‘non’. Il y a des urgences dans ce pays, et il faut prévoir les remèdes pour réparer ce qui ne va pas. Mais monsieur n’était pas là. Il aurait pu au moins avoir la délicatesse de se présenter à l’assemblée vendredi matin pour venir justifier son collectif budgétaire.

Le gouvernement, de son côté, explique que les gouvernements ont toujours procédé à un collectif technique de report des crédits avant de présenter un autre collectif – c’est une modification du budget de l’année en cours – plus politique. C’est ce qui a été fait : le collectif numéro trois, qui flèche des sommes importantes vers des projets d’aménagement ou des actions sectorielles, a été déposé il y a quelques jours à l’assemblée et doit être étudié en commission cette semaine.

Un « électrochoc » ? 

Mais il s’agissait surtout pour les élus de l’assemblée « d’envoyer un message fort » au gouvernement, de créer un « électrochoc », comme l’a dit Tepuaraurii Teriitahi. « Le rejet de ce collectif est un signal envoyé à M. Brotherson pour dire qu’il ne peut pas diriger seul. Il faut qu’il tienne compte de ce que les élus et la population disent, puisqu’il n’a pas de majorité à l’assemblée, explique Nicole Sanquer qui dément elle aussi tout blocage budgétaire du pays. Il a dix jours pour revenir vers nous, et pour revoir sa copie. (…) Le ministre des Finances lui-même a expliqué que les niveaux de recettes étaient largement au-dessus des prévisions. C’est maintenant qu’il faut agir. On lui a demandé de baisser la pression fiscale. C’est le seul moyen aujourd’hui pour faire baisser le coût de la vie. »

La présidente de A here ia Porinetia, au vu de la vidéo publiée par Moetai Brotherson, a « bien l’impression que le président compte s’obstiner ». « Ça me rappelle la réforme du RNS, c’est la même chose », dit-elle. On cherche à faire peur, plutôt qu’à écouter les demandes de l’assemblée. » Quant aux chantiers de Tahiti 2027, Édouard Fritch craint que le gouvernement n’essaie de trouver des prétextes aux retards accumulés ces dernières années. « C’est l’incompétence de ce gouvernement qui va nous coûter les Jeux du Pacifique. Qu’il ne mette pas sur le dos de l’opposition », s’agace l’ancien président du Pays. Le Tavini, de son côté, ne s’est une nouvelle fois pas exprimé sur ce nouvel épisode de la guerre de tranchée formée à l’assemblée, et qui, en abordant le domaine budgétaire, emmène un peu plus le pays dans l’impasse politique.

 

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