ACTUS LOCALESÉCONOMIEPOLITIQUETRANSPORTS Air Moana, DSP, Guérin… Les syndicats d’Air Tahiti « indignés » par la politique aérienne du Pays Charlie Réné 2026-02-24 24 Fév 2026 Charlie Réné Dans une lettre adressée à Moetai Brotherson et à de nombreux élus et responsables institutionnels, une large intersyndicale de Air Tahiti confie « l’incompréhension, l’indignation et l’inquiétude » du personnel face à la situation que traverse le plus gros employeur privé du fenua. Les déficits qui s’accumulent et « l’incertitude » sur l’emploi, le collectif les attribue au soutien « inconditionnel » et « déséquilibré » du Pays à Air Moana. Sont dénoncés au passage les atermoiements sur la DSP des îles et l’acceptation de la double casquette de Lionel Guérin entre ATN et Natireva. Au président du Pays, les représentants des quelques 1600 employés demandent une rencontre, un « soutien public clair » et un changement de cap. On savait que les salariés d’Air Tahiti étaient inquiets, ils sont même « indignés », et ils veulent le faire savoir. Une intersyndicale de la compagnie domestique – incluant les syndicats du personnel au sol (SPSA), du personnel aéronautique (Sapai), du transport aérien (Sata) et de ses cadres (Sacta), le Saegat ainsi que A ti’a i mua – a adressé une lettre ouverte à Moetai Brotherson, ainsi qu’aux élus de l’assemblée, et à plusieurs responsables institutionnels, depuis l’aviation civile jusqu’au SPCPF. Un courrier dans lequel les représentants des salariés pointent leur « profonde inquiétude et indignation » concernant la situation actuelle de la compagnie privée, qui a accumulé quelques 7 milliards de francs de déficit depuis le Covid et l’arrivée de la concurrence. Une concurrence à laquelle les syndicats assurent ne pas s’opposer – « Nous comprenons donc que l’arrivée de nouveaux concurrents et des prix plus bas puissent être bien accueillis par la population » – à condition qu’elle s’exerce « dans des conditions justes ». Comme l’avait fait le directeur d’Air Tahiti, auprès du gouvernement, devant le tribunal ou sur nos ondes, les syndicats dénoncent le « déséquilibre » dans l’aide de la collectivité à Air Moana, chiffrée, entre les prêts, garanties de prêt et la défiscalisation, à « plus de 5 milliards » de francs. Une aide qui permet à Air Moana, « de proposer des tarifs artificiellement très bas » engendrant « une concurrence déloyale », insistent les syndicats. Ce « soutien inconditionnel », « financier » comme « médiatique », est directement attribué à Moetai Brotherson et la « différence de traitement » est « ressentie depuis plusieurs mois par les salariés et leurs familles ». DSP et double casquette Les signataires du courrier interpellent aussi sur « l’absence de décision » du Pays sur la DSP des îles, accordée à Air Tahiti depuis 2021 et qui arrive à échéance en juin prochain. Aucun nouvel appel d’offres n’a été lancé par le gouvernement, qui veut d’abord en réétudier les termes, sur la bases d’une étude pas encore livrée. Moetai Brotherson avait été pris à partie, lors du dernier Salon du tourisme, par des prestataires des îles concernés par cette DSP, inquiets de l’avenir de leur desserte et du manque de visibilité qui bloque les réservations. Une prolongation de la délégation de service public avait bien été envisagée entre le Pays et Air Tahiti, mais elle n’a pour l’instant pas été signée. Si le gouvernement ne s’est pas officiellement exprimé sur ses plans pour la future DSP, beaucoup s’attendent à ce que les nouvelles conditions fixées poussent vers un partage du marché de désenclavement entre Air Tahiti et ses concurrents. Enfin, la lettre interpelle sur la nomination de Lionel Guérin, toujours président de la société d’exploitation de Air Moana, Natireva, au poste de Directeur général de Air Tahiti Nui. Cette « double casquette » avait très discutée lors du Conseil d’administration de la compagnie internationale du 11 février et même dénoncée par Air Tahiti et les autres actionnaires privés de la compagnie au tiare, toutefois largement minoritaires face au 85% de parts du Pays. Le président du CA Hiro Arbelot, avait assuré qu’un mécanisme de « cloisons étanches » avait été mis en place pour garantir que Lionel Guérin ne pourrait se servir de ses nouvelles fonctions pour favoriser le développement d’Air Moana au détriment de Air Tahiti, important partenaire commercial d’ATN. Une « utopie », et la porte ouverte aux « conflits d’intérêt », regrettent les syndicats, qui rappellent que la DGA commerciale d’Air Moana est aussi l’épouse de Lionel Guérin. Les syndicats s’interrogent sur la « légalité de ce cumul de fonctions », le jugeant « dans tous les cas profondément immoral ». Un « soutien clair » pour la compagnie aux 1600 employés Dès lors les demandes de l’intersyndicale d’Air Tahiti au Pays sont claires : imposer le non-cumul de fonction à Lionel Guérin, s’astreindre à « une égalité dans l’attribution des aides publiques » et afficher « un soutien public clair au personnel de la société Air Tahiti, garant du transport quotidien vers toutes les îles », que l’on parle des familles, des élèves, des malades evasanés, des professionnels en mission dans les îles pour l’administration ou les entreprises ou des touristes. Des points que l’intersyndicale demande à discuter avec la présidence lors d’une rencontre qui traitera de « l’avenir de la compagnie, la préservation des emplois, et la protection des salariés ». Air Tahiti compte 1600 collaborateurs, dont 450 répartis hors des îles du Vent. Lors de son passage sur notre plateau en décembre, Édouard Wong Fat avait assuré que son « obsession » était la « sauvegarde des emplois ». Mais l’accumulation des déficits n’est pas tenable au long terme pour l’opérateur privé : « Je pense qu’il faut prendre conscience que 2026 voire 2027 seront des années clés, des années charnières dans l’histoire d’Air Tahiti et pour tout vous dire il me semble que la réponse elle est plus entre les mains du Pays, qui au cours de ces deux exercices aura à faire des choix, aura à prendre des décisions, avait précisé le directeur général de la compagnie. Mais en effet si la situation devait durer, si le soutien du pays devait se poursuivre sans équivalent du côté d’Air Moana, forcément on aura du mal, malgré toutes les initiatives que l’on prend ».