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Arrêts de travail : « Sur quoi se baser pour dire qu’on abuse ? »

Les arrêts de travail font beaucoup parler d’eux, avec la question des jours de carence qui a motivé la grève dans le commerce, et plus récemment avec la CPME qui veut en faire une de ses priorités. Le patronat pointe du doigt les abus de la part des salariés… mais aussi des médecins. Le docteur Didier Bondoux, président du Syndicat des médecins libéraux, répond aux accusations et revient sur les propositions en cours pour limiter les arrêts dits de convenance. Il rappelle la pénurie de psychiatres sur le territoire, s’oppose au contrôle médical patronal, s’interroge sur le management dans certaines entreprises. Et sur la santé des Polynésiens, qui empire avec le vieillissement de la population et l’absence de prévention.

Radio 1 : Les entrepreneurs et le patronat parlent d’une augmentation des arrêts de travail de complaisance, est-ce que vous comprenez le débat ?

Docteur Didier Bondoux : Ce débat a toujours existé depuis un nombre d’années incalculable, y compris en métropole. Le seul problème, c’est que c’est très compliqué de pouvoir juger de l’extérieur de la véracité ou de la réalité d’un arrêt de travail qui serait de complaisance ou pas. Je ne nie pas le fait qu’il y en ait, j’en suis persuadé, mais ça reste très à la marge. Une décision d’arrêt de travail découle de ce que nous constatons au cabinet avec le patient, et de la relation de confiance qui s’établit entre le patient et le médecin.

J’ai demandé à la CPS s’il n’y avait pas certaines entreprises où il y avait plus d’arrêts de travail que dans d’autres, et ils m’ont confirmé que c’était le cas. Donc on peut aussi se poser la question pour les fameux arrêts psy, s’il n’y a pas plutôt un problème de management et de relations humaines dans les entreprises du fenua, comme en métropole. Ce qui aboutit parfois à des arrêts de travail, qu’on ne peut pas considérer comme abusifs.

Est-ce qu’il y a des abus du côté des médecins ?

Et sur quoi se baser pour dire qu’on abuse ? L’arrêt est donné en fonction du travail des gens. Un fonctionnaire derrière son bureau ne sera pas géré de la même façon qu’un maçon, ou quelqu’un qui est dans les travaux publics, c’est une évidence.

J’entendais M. Plée (secrétaire général de la Confédération des petites et moyennes entreprises CPME) dire qu’on transformait parfois des congés non obtenus en arrêt maladie. Mais, pour que ça soit le cas, il faudrait que le patient vienne chez le médecin en disant : « Voilà, mon patron ne veut pas me donner mes congés, est-ce que je peux avoir un arrêt ? » Là, on n’est pas du tout dans la même lignée. Le patient va certainement se plaindre d’une pathologie pour obtenir son arrêt, mais comment faire pour vérifier la véracité des faits ?

Et puis, il y a les salariés qui nous exposent leurs problèmes, qui parfois ne rentrent pas forcément dans la réalité d’un arrêt de travail. Par exemple : j’ai quelqu’un qui était enfant fa’a’amu, et quand celui qui l’a élevé est décédé, comme ce n’était pas de la famille directe, il ne devait pas avoir de jours de congés pour les obsèques. Humainement parlant, j’ai accepté son arrêt de travail, même si l’employeur ne voulait pas lui donner des jours de congés. Donc, il y a des situations comme ça, mais elles sont marginales, je pense qu’il ne faut pas généraliser.

La CPME évoquait la diminution de trois à deux semaines des arrêts psy prescrits par un généraliste. Qu’en pensez-vous ?

C’est possible, mais à la condition qu’il y ait plus de psychiatres sur le fenua. Sur Tahiti, il y en a moins d’une dizaine, et les patients n’ont pas d’autres choix que de se retourner vers nous, médecins généralistes, faute de consultations possibles chez les spécialistes. Donc on est amené à faire des arrêts psy parce qu’on ne peut pas faire autrement.

Que pensez-vous de la proposition de Patrick Galenon, lors du conseil du conseil d’administration de la CPS, de mettre en place un contrôle médical patronal, à l’instar de la Nouvelle-Calédonie ?

Je pense que c’est surtout beaucoup de frais pour pas grand-chose.

Votre avis sur la suppression de la prise en charge des trois premiers jours de carence à partir du troisième arrêt de l’année, à l’origine de la grève dans le secteur du commerce ?

Je ne suis pas contre, ça peut limiter effectivement les abus éventuels. Par contre il faut que ça soit uniformisé pour tout le monde. Mais après, on est dans une situation où, depuis la période covid, tout employé qui se mouche ou éternue vaguement, on lui dit : « Va voir ton médecin, qu’il te mette en arrêt ». Donc, il faut savoir un petit peu ce qu’on veut. C’est-à-dire que d’un côté, certains employeurs se plaignent du trop-plein d’arrêts de travail. Et de l’autre côté, tu as des situations où les gens ne sont pas fébriles ou particulièrement contagieux, mais le patron ne veut pas prendre le risque. Donc, on se trouve dans une spirale un peu infernale où, d’un côté, on prescrirait trop d’arrêts de travail. Mais de l’autre côté, les patrons nous demandent d’en prescrire.

La CPME demande que les petits arrêts de travail (jusqu’à trois jours) soient transmis directement par le médecin à l’employeur. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Il y a un cadre informatique, qui fait que maintenant tout est informatisé. On envoie via l’application A Turu – le médecin doit être adhérent à l’espace en ligne Rima, le service pour les professionnels de santé, pour pouvoir saisir électroniquement l’arrêt de travail – directement sur le téléphone des patients, à la CPS et à l’employeur. On le fait déjà depuis deux ans. On est nombreux à le faire, mais il faut encore rendre le système un peu plus fonctionnel, et un peu plus pratique et facile. Et surtout, réinformer les gens sur le fait que cette application existe.

Est-ce qu’il y a réellement trop d’arrêts maladie ?

Il faut faire attention aux conclusions hâtives, et se poser la question du pourquoi il y a tant d’arrêts. La population vieillit et elle est de plus en plus malade parce qu’il y a de moins en moins de prévention. Donc, il ne faut pas uniquement se plaindre des conséquences d’une situation. Il faut essayer de faire de la prévention. C’est-à-dire faire en sorte que les gens soient peut-être moins malades, en surpoids, ou exposés à certains risques au niveau professionnel. On pointe systématiquement le fait qu’on en prescrit trop, mais peut-être qu’on en prescrit beaucoup parce qu’il y a des raisons.

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