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Colloque sur le CEP : comment enseigner le fait nucléaire ?

Enseignants et chercheurs ont pu échanger et débattre, ce vendredi, sur de la meilleure façon d’aborder l’histoire du nucléaire en Polynésie, de la primaire au lycée. Un travail vital a estimé Édouard Fritch qui a dénoncé, en introduction de la journée, la confusion de plus en plus grande entre opinions et vérités scientifiques sur ce sujet comme sur d’autres.

Comment enseigner le fait nucléaire ? C’est la question qui se posait ce matin à l’occasion de la troisième et dernière journée du colloque sur l’histoire et la mémoire du CEP à l’Université. Une journée ouverte par le président Édouard Fritch qui s’est félicité plus largement de l’effort de recherche universitaire sur la période, issu, entre autres, d’une convention passée en 2018 par le Pays avec la Maison des sciences de l’homme du Pacifique. « Après un si long silence, nous commençons à percevoir les premiers résultats concrets de la démarche de vérité que nous avons souhaitée, chacun à notre manière », s’est-il réjoui, insistant sur l’importance de la transmission d’un savoir scientifique et dépassionné sur la période aux générations futures : « Ce que nous avons à transmettre, c’est l’Histoire avec un grand H ».

Enseignements pluridisciplinaires

Car outre le travail de recherche sur l’histoire et l’héritage des essais, le secteur éducatif polynésien s’est lui aussi mobilisé sur la question ces quatre dernières années, complète Christelle Lehartel. L’objectif est d’affiner et compléter les programmes, trouver les outils pédagogiques pour permettre aux enseignants de les aborder en classe et aux enfants de se saisir de cette élément majeur de l’histoire contemporaine du fenua. « Il reste beaucoup de travail, reconnait la ministre de l’Éducation. Mais depuis 2018, on a trouvé des enseignants volontaires, impliqués dans ces enseignement, au premier comme au second degré ». Et pas uniquement en histoire-géographie : le fait nucléaire peut être évoqué dans les programmes scolaires de « sciences,  d’arts plastiques ou d’art musical, et même l’éducation physique et sportive ».

Dans la salle ce matin, c’était donc le corps éducatif qui avait la parole. La quinzaine de chercheurs qui ont participé, ces trois dernières années au travail de synthèse des connaissances historiques sur le CEP – l’ouvrage Des bombes en Polynésie en est un premier point d’étape – étaient de leurs côtés « à l’écoute » des retours du terrain ». Présents aussi dans le petit amphithéâtre de Outumaoro, comme depuis le début du colloque, des victimes des essais et des militants anti-nucléaires qui ont encore uns fois pointé les « incohérences » de la démarche entreprise par les autorités. « Vous voulez enseigner à nos enfants, mais les victimes sont toujours là et ne sont pas reconnues », a ainsi dénoncé un participant. D’autres ont de nouveau souligné les désaccords qui existaient sur certains points de la chronologie des évènements, notamment sur les raisons de l’arrestation de Pouvanaa a Oopa.

« Distinguer les faits de ce qui relève de l’interprétation des faits »

Peut-on bien enseigner une histoire si sensible et si débattue ? Oui, répond Yvette Tommasini, inspectrice d’académie : « Ce sujet est émotionnel, suscite beaucoup de réactions chez tout le monde, mais notre travail c’est d’être le plus objectif possible, de permettre aux élèves de comprendre les éléments, de distinguer ce qui relève de l’interprétation des faits, explique-t-elle. On peut tout étudier, mais il faut savoir ce que l’on a entre les mains. Et les enseignants ont besoin d’être formés et d’avoir des outils pour parler aux élèves ».

Former les enseignants, c’était le point central de cette journée où les ateliers et tables rondes se sont enchaînés. L’occasion de faire un retour d’expérience des problèmes rencontrés ou des initiatives prises par les enseignants dans le cadre de l’enseignement du fait nucléaire. Les enseignants polynésiens ont une contrainte supplémentaire : « dépasser leur émotion » sur ces faits qui ont touché toutes les familles, et qui n’étaient pas évoqués en cours dans leur jeunesse. Malgré ces défis, Olivier Apollon, se félicite d’un mouvement très volontaire au sein des équipes : « Nous sommes allés dans les écoles, sur le terrain, partout en Polynésie pour faire des formations sur le sujet, et les retours sont positifs, explique-t-il. On sent que maintenant les enseignants sont prêts à aborder cette question avec leurs élèves et c’est rassurant pour tout le monde ».

Les prises de parole et des débats de ce colloque doivent faire l’objet d’une publication dans les prochains mois. Les vidéos des présentations sont à retrouver sur la chaîne Youtube de l’université.

Édouard Fritch dénonce un « débat public qui se radicalise » et des opinions déconnectés de la « science »

« Je peux comprendre qu’il est compliqué pour un Polynésien d’aborder ce sujet avec froideur, objectivité et rigueur scientifique, a expliqué Édouard Fritch dans son propos introductif. Tous les Polynésiens se sentent frustrés voire floués par le fait nucléaire. Après un demi-siècle de dissimulation, il n’est pas étonnant que la confiance soit mise à mal entre notre Pays et la République ». Mais c’est surtout des tensions internes au fenua sur ce sujet, 25 ans après la fin des essais, que s’inquiète Édouard Fritch. « Désormais la parole s’est libérée. Or, curieusement, à mesure que la chape de plomb avec l’Etat se dissipe, il devient de plus en plus compliqué d’en discuter entre nous », explique-t-il. La « vérité scientifique », neutre et objective, sur l’histoire du CEP devrait aider à apaiser le débat, mais à entendre le président du Pays, elle se confronte à des opinions « qui comportent souvent des préjugés ou des impressions ». « Le brouhaha des informations plonge le citoyen dans la perplexité, décrit-il. Le débat public se radicalise et s’enferme dans des chimères, des théories dénuées de fondement scientifique ». Une analyse qui fait écho aux discours tenus pendant la crise Covid sur les oppositions à la campagne vaccinale. « Le phénomène est planétaire. Il se cristallise ici et là autour de sujets à la fois sensibles pour la société et scientifiquement complexes, poursuit Édouard Fritch. Internet et les réseaux sociaux lui offrent une caisse de résonance inédite dans l’histoire de l’humanité ». Des « dérèglements cognitifs » qui menacent « l’état de droit et la paix sociale », assure le responsable, pour qui l’école « est le premier rempart de ces folies sociétales ». « Former et exercer l’esprit critique de chaque citoyen, lui faciliter l’accès à l’information objective, factuelle et vérifiable, l’accompagner à se forger une opinion par lui-même, à distinguer les faits de leurs interprétations, telles sont, dans nos démocraties, les enjeux et les responsabilités de ces acteurs. Voilà, à mon sens un des grands enjeux de nos querelles »

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1 Commentaire

  1. simone+Grand
    14 mai 2022 à 7h42 — Répondre

    Aiaiaiaaaaaaaa Il n’y a pas de vérité en sciences, uniquement des résultats avec une marge d’erreur.

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