ACTUS LOCALESPOLITIQUE Évincé du gouvernement, Ronny Teriipaia n’a « pas envie de faire semblant » Charlie Réné 2026-02-08 08 Fév 2026 Charlie Réné En marge d’une réunion du Tavini où il a été invité sur scène aux côtés d’Oscar Temaru, le ministre de l’Éducation confie son incompréhension de la décision de Moetai Brotherson de le remplacer, vendredi prochain. « C’est jamais clair », dit-il, mais l’agrégé de langue tahitienne n’est pas étonné : les tensions étaient fortes, notamment depuis le départ forcé de sa cheffe de cabinet. Ronny Teriipaia s’explique sur la licence perdue du CMA, la suspension de Willy Vaiho, ou encore sur sa communication extérieure souvent jugée peu diplomatique. Il dit espérer que la prochaine équipe assurera une continuité sur les dossiers en attente – dont la charte de l’éducation, la convention décennale ou les calendriers scolaires, qui ont pris du retard – et qu’elle aura le « courage » de « défendre les Polynésiens ». « Il en faut quand on a en face de soi l’État », assure-t-il. « Je ne comprends pas » la décision de Moetai Brotherson, mais elle « ne m’étonne pas ». C’est ainsi que Ronny Teriipaia a commenté samedi, en marge d’une réunion du Tavini où il a été invité à siéger sur scène, aux côtés d’Oscar Temaru, Tony Géros et Vito Maamaatuaiahutapu, son éviction annoncée du gouvernement. La veille, Tahiti Infos avait eu confirmation par le président du Pays lui-même d’une rumeur de remaniement : le ministre de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur et de la Culture sera bien remplacé, le vendredi 13 février. « Je m’y attendais, depuis que ma cheffe de cabinet a été remerciée, enfin a démissionné », explique l’ancien enseignant agrégé de reo Tahiti. Un conseil interministériel « tribunal » En novembre dernier, Titaina Lehartel, accusée d’entretenir des relations tendues avec une partie de l’administration, avait été poussée à la démission par la présidence. Ronny Teriipaia avait alors tenté de mettre sa propre démission dans la balance pour sauver cet « élément incontournable du ministère de l’Éducation ». « J’étais déçu et j’avais voulu manifester mon mécontentement. Mais après j’ai décidé de rester, parce que j’ai beaucoup de projets à mettre en place, à terminer, la convention décennale, la charte de l’éducation… Et tous les projets qui vont avec. Après c’est le président qui décide ». https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/02/RONNY-1.wav Cet épisode, bien entendu, a été l’occasion d’une discussion entre Moetai Brotherson et son ministre. Mais « on n’a pas pu trouver un terrain d’accord », explique Ronny Teriipaia, qui continue de louer Titaina Lehartel et de regretter « qu’on l’ait traitée de cette manière » : « les mesures qui ont profité aux élèves dans les internats, les Polynésiens qu’on a réussi à faire revenir en France », c’est « en grande partie grâce à elle » assure-t-il, « je lui suis éternellement reconnaissant ». Autre élément précurseur à ce débarquement : une « série de demandes intempestives » du gouvernement et une foule de reproches qui lui ont été adressés lors d’un conseil interministériel spécialement consacré aux questions d’éducation, « ce qui ne s’est jamais vu ». « C’était un CIM tribunal, tout simplement », lâche le ministre sur le départ. Parmi les dossiers évoqués celui des « CDI » : « J’ai décidé d’afficher les postes des enseignants contractuels à durée indéterminée dans le second degré », ce qui était jusqu’à présent fait uniquement pour le premier degré. « Ça veut dire que les titulaires passent après les CDI, et je ne suis pas d’accord, se défend le ministre. Les CDI n’ont pas fait d’étude, pas de concours, c’est une aberration ». Ronny Teriipaia croyait avoir convaincu le gouvernement et son président de suivre son avis. « Et du jour au lendemain, ça change, sans discussion », regrette-t-il. « Je n’ai pas envie de faire semblant » Le ministre évoque aussi des accrocs sur les cantines scolaires, ou encore sur la licence « DN Made », consacrée aux métiers d’art et design du fenua, qui avait été créée en 2022 par le Centre des métiers d’arts, mais qui sera finalement suspendue après l’année universitaire 2027-2028. « Lorsqu’on accueille des élèves, il faut absolument que les conditions de sécurité soient réunies, explique aujourd’hui le ministre. Or , ce n’est pas le cas, depuis des années au CMA », sans compter le fait que cette formation passait à la fois par le CMA, le lycée Raapoto et l’UPF. « C’était trop lourd, ça n’a pas été assez bien réfléchi », dit le responsable, reconnaissant qu’il aurait « dû en parler » au gouvernement et au président avant que cette disparition ne s’ébruite dans la presse et sur le campus. Autre dossier dont la gestion lui a été reprochée : la suspension de Willy Vaiho au collège de Tubuai. « Ce n’est pas moi, c’est l’État qui décide », répète le ministre, qui a tout de même formulé un avis sur la suspension sur rapport de ses services. « La décision est prise à la direction de l’encadrement à Montreuil », ajoute-t-il, précisant que le principal suspendu est aujourd’hui simplement en attente d’une « rencontre » pour « lui dire où est-ce qu’on doit l’affecter ». Reste que l’affaire a laissé beaucoup de monde dans l’incompréhension, aux Australes, mais aussi chez les élus de Tarahoi qui n’ont pas été satisfaits ni de la communication du ministère dans ce dossier, ni des réponses apportées devant l’assemblée. « Certains élus », corrige le ministre, pas ceux qui « sont éclairés et qui comprennent le fonctionnement ». « Quand on ne sait pas on demande », tacle-t-il. Ronny Teriipaia s’est fait une certaine réputation, durant ce mandat, pour des sorties incisives jugées par certains, dans son propre camp, peu diplomatiques voire prétentieuses – le « bingo » des parents d’élèves n’est qu’un exemple de polémiques parmi d’autres. Ont-elles, elles aussi, participé à tendre les relations avec le reste de l’exécutif ? Qu’importe : « Je n’ai pas envie de faire semblant, et je dis les choses comme elles sont. Souvent on me dit Faaterehau, tu dis les choses que tout le monde pense tout bas. Si ça plait pas, tant pis ». https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/02/RONNY-2-dire-les-choses-comme-elles-sont.wav « Il faut avoir le a’au, il faut avoir le courage quand on a en face de soi l’État » Moetai Brotherson précisait vendredi à Tahiti infos que sa décision, qui sera officialisée vendredi en même temps que le nom du nouveau ministre de l’Éducation avait été « pesée » et qu’elle résultait de l’analyse de « l’action des ministres » et de « leur capacité à livrer ce qui doit l’être ». Quels dossiers ont traîné du côté de Ronny Teriipaia ? « C’est jamais clair, on sait jamais de quel dossier il s’agit » répond le principal intéressé, qui répète son incompréhension et regrette de ne pas avoir eu suffisamment de réponse du président du Pays. À aucun moment, le ministre ne cite les dossiers du portefeuille de la Culture, qu’il avait récupéré au départ de Eliane Tevahitua en mai 2024, et sur lesquels certains professionnels du secteur dénoncent, ces derniers mois, une forme de « désintérêt ». Le ministre sur le départ n’exprime que peu de regrets sur son action, estime que lui et ses collaborateurs ont « bien travaillé ». Cette éviction, « c’est décevant bien sûr ». « mais vous savez, moi je suis venu pour les enfants, tout simplement. Je ne suis pas venu pour être ministre spécialement. Parce que quand je vais retrouver mon poste de prof, je vais faire soit 12 soit 15 heures de cours, à côté des heures interminables qu’on passe au ministère, je gagnerai plus – parce que je gagne beaucoup moins, il faut le savoir, et je vais avoir plus de temps pour moi ». https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/02/RONNY-3-venu-pour-les-enfants.wav « J’espère juste que ceux qui vont prendre ma succession, vont défendre les Polynésiens, ajoute tout de même l’agrégé en langue tahitienne. Il faut avoir le a’au, il faut avoir le courage parce que c’est pas facile quand on a en face de soi l’État. Notamment quand il s’agit de négocier les postes pour faire revenir les Polynésiens… C’est pas évident. Mais je compte sur l’équipe suivante pour poursuivre les chantiers, pour nos enfants d’abord ». https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/02/RONNY-3-jespere-quils-auront-le-courage.wav Parmi les chantiers lancés : la nouvelle version de la charte de l’Éducation, actuellement en rédaction, et qui doit être votée avant le milieu d’année pour ouvrir la négociation de la nouvelle convention décennale État-Pays pour le secteur. Le ministère travaille aussi depuis plusieurs mois sur les calendriers scolaires triennaux, dont la publication – et c’est un autre point qui a pu provoquer des tensions – a pris du retard : ils doivent encore passer plusieurs stades de concertation avec les représentants du monde enseignant, les partenaires sociaux et les élus, avant d’être publiés.