ACTUS LOCALESSOCIAL

« La protection de l’enfance ne doit pas être un champ de bataille » entre institutions


La Polynésie est-elle « sous-outillée » en matière de suivi des mineurs victimes de violences ? C’est ce qu’estime le procureur général de Papeete Frédéric Benet-Chambellan. L’association Pare Ora ne remet pas en cause le constat, mais rappelle qu’elle attend depuis déjà deux ans une signature de l’État, et de la Justice en particulier, pour pérenniser son Unité d’accueil pédiatrique enfant en danger. Un UAPED aujourd’hui financé entièrement par le Pays, alors que les textes nationaux recommandent de lui donner une place centrale dans les procédures judiciaires. Pare Ora invite ainsi « chaque acteur » à examiner ses « propres pratiques » et se concerter « dans l’intérêt des droits de l’enfant » plutôt que de « mettre en cause unilatéralement » les autres institutions. 

C’est une petite phrase qui n’est pas passée inaperçue. En fin de semaine dernière, le procureur général près de la cour d’appel de Papeete, Frédéric Benet-Chambellan, répondait aux questions de Radio 1 sur le travail de la justice en matière de protection des mineurs, notamment en ce qui concerne les violences sexuelles. Le magistrat détaillait l’effort en cours pour recenser, analyser et éventuellement réactiver, à la demande du Garde des Sceaux et dans la lignée de l’affaire Lyhanna, les centaines de dossiers qui se sont empilés sur les bureaux du palais de justice et des forces de l’ordre de Polynésie. Mais le chef du parquet polynésien posait aussi des constats plus larges sur les violences sexuelles sur mineurs au fenua.

D’abord en pointant l’omerta qui continue souvent d’être la règle dans les familles : « On a encore un gros chemin à faire à cet égard », précisait le procureur général, qui veut notamment travailler avec les congrégations religieuses sur ce sujet. Et aussi en constatant que la Polynésie était « très sous-outillée » en matière de « structures médicales de suivi psychologique et de pédopsychiatrie », qui relèvent de la compétence du Pays. « Déjà qu’en France, ce n’est pas brillant, mais en Polynésie, c’est assez catastrophique », appuyait-il. Un constat auquel Pare Ora a voulu répondre, non pas par un démenti, mais par un « rappel » de certains faits.

Deux ans d’attente

L’association créée en 2021 pour aider à « mettre fin au cycle de la violence » envers les enfants gère depuis 2024 une unité d’accueil pédiatrique enfance en danger, située à quelques pas du CHPF. Une UAPED – la seule du Pacifique – animée par une équipe pluridisciplinaire (pédiatre formé à la médecine légale, psychologue, infirmière puéricultrice, éducateur spécialisé…) et conçue pour travailler tant avec les services sociaux qu’avec les forces de l’ordre et la justice. Les enquêteurs peuvent en effet mener, sur place, des auditions filmées et enregistrées, dans une salle « Mélanie » spécialement équipée, et là aussi, unique en son genre au fenua. L’idée de l’unité est simple : améliorer et centraliser la prise en charge des jeunes victimes de violences, notamment de violences sexuelles, simplifier leur parcours, et leur éviter une multiplication des témoignages « sur-traumatisants ». La création de cette structure, rappelle Pare Ora, a été accompagnée par la fédération nationale. La Voix de l’enfant avait été appelée de ses vœux par l’ancien procureur général, et validée, côté Pays, par l’Arras.

Et pourtant, voilà deux ans déjà que l’association attend la signature d’une convention tripartite avec le Pays et l’État, au travers de son ministère de la Justice. Une convention qui doit permettre de formaliser le rôle de l’UAPED, qui prend déjà en charge de jeunes victimes sur demande de l’administration, de professionnels du médico-social ou de familles, mais qui pourrait ainsi être systématiquement mobilisée lors des procédures judiciaires. Une convention, aussi, pour pérenniser les financements, toujours fragiles, de l’unité. « On attend surtout une signature du côté de la justice, puisqu’aujourd’hui, de fait, le Pays finance la structure », au titre de la santé et du social, explique Laurence Bonnac, la présidente de l’association, qui rappelle qu’une circulaire nationale de 2022 recommande que chaque tribunal de France puisse travailler avec une UAPED « pour auditionner les mineurs dans des conditions favorables à la libération de la parole ». La responsable, par ailleurs médecin et directrice du Fare Tama hau, regrette de ne pas avoir été reçue par le procureur général en poste depuis deux ans, et que les courriers adressés au parquet soient restés « sans réponse ».

En décembre 2025, le garde des Sceaux Gérald Darmanin avait été interpellé sur ce sujet par Lana Tetuanui, et avait expliqué que le parquet de Papeete lui avait assuré ne pas être à l’origine du blocage, renvoyant vers le Pays… Ce qui avait été immédiatement démenti par Moetai Brotherson parlant d’une convention « en attente de finalisation côté État, sur des sujets qui relèvent de ses compétences judiciaires et médico-légales ». Un débat de compétences qui se mêle à des questions financières, le Pays et l’État ayant déjà eu des sujets d’accrocs dans les rapports entre la justice et la santé publique.

À chaque acteur d’interroger ses pratiques.

Dans son communiqué de réponse à Frédéric Benet-Chambellan, Pare Ora prend soin de rappeler qu’en dehors de l’UAPED, le Pays finance de nombreuses structures actives dans la protection de l’enfance. dont le Fare Tama hau, créé dès 2004 pour assurer gratuitement la prise en charge médico-sociale des moins de 25 ans, la DSFE, qui malgré des difficultés récurrentes de moyens humains, est en « première ligne » de la lutte contre les violences faites aux mineurs, sans oublier l’hôpital, dont l’offre en santé mentale, depuis longtemps pointée du doigt comme lacunaire, se développe avec le nouveau pôle du Taaone… En faisant cette liste, l’association ne défend pas un système sans faille, loin de là. Mais les défaillances du système, particulièrement pointées du doigt depuis le drame d’Ayden, ne peuvent, pour ses responsables, être attribuées qu’au « silence des familles », et, côté institutions, « au seul Pays ». « À hauteur de ses moyens », la collectivité polynésienne a été « la seule à avoir toujours répondu présent lorsqu’il s’agit de prendre en charge et de protéger spécifiquement les mineurs », reprend Pare Ora. Dans l’autre sens, « l’institution judiciaire elle-même a découvert un stock de 623 procédures de violences sexuelles sur mineurs, certaines vieilles de plus de trois ans ».

Pas question de renvoyer la balle, mais plutôt d’appeler « chaque acteur » à interroger ses « propres pratiques », dans un esprit « d’humilité et de responsabilité partagée », « plutôt qu’à une mise en cause unilatérale des autres ». « La protection de l’enfance, et le droit de l’enfant ne doivent pas être un champ de bataille, où l’on reporte la faute sur l’un, sur l’autre, sur les institutions ou les associations qui font ou qui ne font pas, pointe Laurence Bonnac. On doit tous aller frontalement, dans l’intérêt de l’enfant, vers une amélioration de toutes nos structures, de nos actions. C’est le sens de ce communiqué. Il faut qu’on œuvre pour que le droit de l’enfant puisse être respecté, mis en œuvre, déployé avec un maximum d’efficacité.

Pare Ora rappelle au passage que le Cesec a adopté, pas plus tard qu’en juin, un rapport sur les violences intrafamiliales. L’institution consultative y préconisait entre autres une clarification des responsabilités entre le Pays et l’État et l’élaboration d’un Schéma territorial concerté de prise en charge des victimes.

Article précedent

Grands fonds : Trump veut vendre des droits miniers dans la ZEE des Samoa américaines

Article suivant

Quatre enfants blessés, dont un gravement, dans un manège d'Outumaoro

Aucun Commentaire

Laisser une réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

PARTAGER

« La protection de l’enfance ne doit pas être un champ de bataille » entre institutions