ACTUS LOCALESENVIRONNEMENT Taivini Teai : « On ne doit pas opposer nos pêcheurs côtiers et hauturiers » La rédaction 2026-03-05 05 Mar 2026 La rédaction Les nouvelles règles sur la protection de la ZEE ne sont « pas contradictoires » avec le développement de la filière pêche. Les deux ambitions sont même « complémentaires » pour le ministre de l’Environnement et des Ressources marines, interpellé, au travers d’une pétition, par le syndicat des pêcheurs professionnels de haute mer. S’il ne compte pas revenir sur la règle des 30 milles sans palangriers autour des îles de la Société, qui évite les « conflits d’usage » avec les pêcheurs côtiers, Taivini Teai dit avoir entendu les inquiétudes sur les grandes aires marines des Marquises et des Australes. Des « scénarios simplement à l’étude », rassure le ministre, qui veut avant tout concrétiser les aires marines internationales dans le cadre du traité BBNJ, et avancer dans la lutte et la récupération des DCP dérivants qui « arrosent » la ZEE. Lire aussi : Les pêcheurs hauturiers en campagne contre la « surenchère de zones protégées » Vous avez reçu une pétition de la part d’une partie des pêcheurs hauturiers remettant en cause la protection côtière des 30 milles nautiques autour des îles de la Société. Cette protection avait pourtant été actée en septembre dernier par arrêté, après des débats à l’Assemblée mais aussi des discussions en amont avec les pêcheurs côtiers et hauturiers… Tout à fait, on avait reçu à la présidence l’intégralité de la filière des pêcheurs côtiers et hauturiers, qui étaient tombés d’accord sur un gentlemen’s agreement pour délimiter un zonage à 30 miles sur les îles de la Société, afin de permettre à nos pêcheurs côtiers de pouvoir continuer leur pêche traditionnelle et, pour les pêcheurs hauturiers, de ne pêcher qu’à l’extérieur de ces 30 milles. L’objectif était d’éviter les conflits d’usage parce que, sur la Société, on a davantage de pêcheurs professionnels en poti marara et poti auhopu, donc on avait systématiquement des problèmes. Par exemple, des pêcheurs côtiers coupaient les long-lines des pêcheurs hauturiers quand ils les voyaient s’approcher trop près des côtes. S’il y a des frustrations qui naissent aujourd’hui, est-ce parce que ces règles commencent à être appliquées de façon plus contraignante aujourd’hui, bien qu’elles soient inscrites dans la réglementation depuis septembre dernier ? En effet, notre service de la Direction des ressources marines qui suit nos navires hauturiers dotés de balises de positionnement VMS et AIS a constaté, en ce début d’année, que certains navires hauturiers rentraient à l’intérieur de ce zonage côtier. J’ai sollicité le service pour que des messages d’information soit transmis aux capitaines et aux armateurs, comme quoi leur bateau avait été vu dans ces zones pour qu’ensuite, à partir du 1er mars, la réglementation s’applique. https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/03/TAIVINI-1.wav « Les armateurs de la pêche hauturière veulent que l’on temporise la mise en place des aires marines protégées. » Aujourd’hui, il n’est pas question de remettre en cause cette zone des 30 milles autour des îles de la Société. Mais vous dîtes quand même que la porte est ouverte pour en discuter, c’est qu’il y a des choses à régler ? Immanquablement, cette pétition met en évidence que l’information n’a pas forcément été relayée de façon optimale vers nos marins pêcheurs qui s’interrogent aujourd’hui. Ce qui est légitime s’ils n’ont pas toutes les bonnes informations. Au-delà de la question de la zone des 30 milles autour de la Société, on a l’impression qu’il y a un ras-le-bol sur la création de zones protégées dans la ZEE et que ces pêcheurs disent « stop, on n’en veut pas plus« . C’est un message que vous avez entendu ? Cela a en effet fait partie de la réunion que nous avons eu à la présidence avec l’ensemble des armateurs de la pêche hauturière, lors de laquelle ils nous ont sollicités afin de temporiser un peu la mise en place d’aires marines protégées. Celles qui existent actuellement sur les îles de la Société et les Gambier, plus le zonage, leur paraissent suffisantes dans l’immédiat car il est important, pour eux, d’évaluer maintenant l’état de santé de cette filière qui nous permet d’être autonomes, au niveau de notre pays, sur notre alimentation en poissons pélagiques. « On veut montrer notre exemplarité pour pouvoir ensuite mener le combat auprès des instances internationales vis-à-vis des pêcheries industrielles mais surtout des DCP dérivants dont on souhaite pouvoir visualiser le positionnement. » Dans le fond, la réflexion que font toujours les armateurs, c’est de demander : « Pourquoi nous mettre des zones protégées alors qu’on a une pêcherie responsable, à la palangre, contrairement aux navires senneurs qui font des dégâts dans les eaux voisines et dans les eaux internationales ». Cette réflexion est-elle justifiée ? Ce qu’ils disent est tout à fait vrai. C’est la raison pour laquelle, dès mes prises de fonctions, j’ai voulu véritablement faire se rencontrer nos pêcheurs côtiers et hauturiers, parce qu’on ne doit pas opposer notre pêcherie locale. Elle est respectueuse de l’environnement. Par contre, le combat que l’on doit mener, c’est vis-à-vis de la pêcherie extérieure qui nous affecte de milliers de dispositifs de concentration de poissons (DCP) dérivants, qui viennent s’échouer sur nos rives mais, surtout, qui contribuent à morceler les grands bancs de thons et de bonites que nous avions l’habitude d’observer auparavant. Ça a un impact négatif sur notre pêcherie locale. Donc, au niveau du gouvernement, on veut d’abord montrer notre exemplarité pour pouvoir ensuite mener ce combat auprès des instances internationales, vis-à-vis de ces pêcheries industrielles mais surtout vis-à-vis de ces DCP dérivants dont on souhaite pouvoir visualiser le positionnement. Cela a d’ailleurs été obtenu lors des dernières organisations régionales de gestion de la pêche (ORGP) et doit maintenant être mis en application pour notre pêcherie locale, en proposant à nos pêcheurs d’aller récupérer ces DCP grâce à des financements. Il y a un fond qui va être mis en place pour cela. https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/03/TAIVINI-2.wav « Les aires marines des Marquises et des Australes sont, dans l’immédiat, simplement à l’étude. » Quant aux grandes aires marines des Marquises et des Tuhaa Pae, elles ne figurent pas dans les objectifs à court terme ? Ce sont des scénarios qui, dans l’immédiat, sont simplement à l’étude. Nous nous concentrons actuellement surtout sur le zonage, et aussi sur la mise en place des comités de gestion des deux grandes aires marines de la Société et des Gambier. Ce qui inquiète le plus dans les aires aux Marquises et aux Australes, c’est qu’elles concernent les espèces les plus valorisables ? Tout à fait, c’est le thon rouge qui est essentiellement présent aux Marquises et l’espadon qu’on retrouve préférentiellement dans l’archipel des Tuhaa Pae. C’est ce qui préoccupe les pêcheurs hauturiers à l’heure actuelle, au vu de l’économie mondiale. Si l’on veut augmenter la valeur ajoutée de notre pêcherie locale, c’est sur ces espèces qui ont justement une haute valeur ajoutée. https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/03/TAIVINI-3.wav Le fait de temporiser sur ces deux grandes aires-là, ça doit rassurer les pêcheurs hauturiers, mais en face, les tavana et les hakaiki, eux, veulent avancer. Vous allez réussir à concilier les deux ? Cela fait partie de toutes les réunions que j’ai pu avoir avec les tavana des Australes et les hakaiki de Henua Enana. Les échanges sont bien aboutis, chacun comprend la situation des uns et des autres et qu’il est important, dans l’immédiat, de préserver la filière hauturière. Aller trop vite peut avoir un impact que l’on ne souhaiterait pas sur cette filière. « Nous souhaitons protéger la poche de haute mer frontalière avec les îles Cook et Kiribati, située juste à côté de notre aire marine protégée de la Société, afin d’empêcher les bateaux senneurs d’y venir et de nous arroser de DCP. » Il y a un axe de travail qui est important, vous en avez parlé vendredi dernier lors de la réunion de rentrée en opération de l’accord sur la biodiversité biologique marine des zones ne relevant pas de la juridiction nationale (BBNJ) : il s’agit de la création d’aires marines protégées internationales… Tout à fait, c’est vraiment un travail de longue haleine que je souhaite voir mener. Il s’agit de protéger la poche de haute mer frontalière avec les îles Cook et Kiribati, située juste à côté de notre aire marine protégée de la Société, afin d’empêcher les bateaux senneurs de venir dans cette zone et de nous arroser de DCP. Et du même acabit, on souhaite faire en sorte qu’à l’extérieur de la ZEE soit mise en place une zone tampon pour permettre la récupération des DCP de ces pêcheries industrielles. https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/03/TAIVINI-4.wav Dans la pétition et dans les prises de parole de ses auteurs, il est dit que le Pays met des centaines de millions de francs dans la protection et les études des raies manta, mais qu’à côté de ça, il n’aide pas suffisamment la filière de la pêche hauturière. Qu’est-ce que vous leur répondez ? C’est tronqué de dire cela parce que le Pays aide déjà la filière hauturière, au niveau de la défiscalisation sur la construction des bateaux, de la prise en charge du mazout et de l’essence pour qu’ils aillent sur leur zone de pêche, de la prise en charge d’une partie des cotisations avec le statut du marin pêcheur… On travaille également avec l’alliance Te Moana Collective pour que les financements qui viennent des ONG puissent être utilisés pour nos pêcheurs hauturiers, afin de mettre en place du e-monitoring et des observateurs sur les bateaux qui confirmeront les bonnes pratiques de pêche. Par exemple, de ne pas ramener à bord des requins, des raies ou des tortues, qu’ils soient bien relâchés. On a besoin d’avoir ces informations importantes de la part de la pêche hauturière, qui dispose du label MSC de pêcherie durable. Pour pouvoir le maintenir, il est important de se conformer à cette réglementation. En résumé, il y a deux ambitions assez fortes du Pays qui sont affichées. Celle d’avoir une exemplarité internationale sur la protection de la ZEE avec le nouveau statut de protection, les nouvelles zones de pêche, le travail avec les ONG, et, d’autre part, il y a les ambitions sur le développement de la filière avec des objectifs importants de doubler voire tripler la valeur ajoutée de la pêche. Ces deux objectifs ne sont-ils pas contradictoires ? Ils ne sont pas contradictoires, ils sont à mener de front et sont au contraire complémentaires. Propos recueillis par Charlie Réné