ACTUS LOCALESÉCONOMIESECTEUR PRIMAIRE Millions de dollars des ONG dans la ZEE : « C’est nous qui gérons » assure Taivini Teai La rédaction 2026-02-03 03 Fév 2026 La rédaction Salués par le gouvernement comme un grand pas dans sa stratégie de protection de la ZEE, les 1,5 milliard de francs promis par un collectif d’ONG, dont Pew Bertarelli ou le Bezos Earth Fund, soulèvent aussi des interrogations. Pourquoi ces organisations, financées par des grandes fortunes de la tech ou de l’industrie, s’intéressent aux eaux polynésiennes ? Cherchent-elles, comme le suspectait le gouvernement précédent, à imposer leur vision et leur présence dans les comités de gestion ? Comment le Pays disposera de ces financements, qui restent encore à se matérialiser ? Le ministre l’Environnement Taivini Teai, sans dissiper tous les flous, veut rassurer sur la place de chacun dans ce partenariat. Lors de l’annonce, l’année dernière, de la transformation de l’aire marine gérée Tainui Atea, qui couvre l’ensemble de la ZEE polynésienne depuis 2018, en aire marine protégée, le gouvernement de Moetai Brotherson insistait sur l’idée que cette nouvelle forme juridique permettrait d’attirer des financements internationaux. Aussi, l’engagement du Te Moana collective le 23 janvier dernier, à soutenir la protection environnementale dans la zone à hauteur d’au moins 15 millions de dollars – soit 1,5 milliard de francs – a été présenté comme un premier succès de cette démarche. Et comme un renfort de la « souveraineté bleue » de la Polynésie. La somme doit servir jusqu’à 2027 à « consolider les moyens opérationnels dédiés à la politique sectorielle des aires marines protégées », précise le Pays, évoquant notamment « la sécurité, la pêche, la souveraineté alimentaire ou encore des programmes scientifiques ». Invité de la rédaction de Radio 1 et Tiare FM ce lundi, Taivini Teai, ministre de l’Agriculture, des Ressources marines et de l’Environnement, est revenu sur cet engagement mais aussi sur les nombreuses interrogations qu’il soulève. Pourquoi les eaux polynésiennes intéressent des grandes fortunes américaines ? D’abord sur la provenance de ces promesses de don, actées d’après Moetai Brotherson dans un « Memorandum of Understanding ». Face au Pays, le Te Moana Collective, créé il y a quelques mois par Pew Bertarelli Ocean Legacy (un programme liant depuis 2017 le Pew Charitable Trust et la fondation Bertarelli), la Blue Nature Alliance (qui réunit elle-même, depuis 2020 des grandes fondations internationales) la Fondation Wyss (créée par un milliardaire suisse), ou encore Oceans5 (qui rassemble, là encore, des organisations philanthropiques pour l’essentiel originaires d’Amérique du Nord). Se sont ajoutés plus récemment le Bezos Earth Fund (du fondateur d’Amazon Jeff Bezos), ainsi que le Bloomberg Ocean Fund, lui aussi lié à un milliardaire américain. Les liens de plusieurs de ces structures à des grandes fortunes bâties dans les secteurs de la tech, des médias, de l’industrie pétrolière ou pharmaceutique, n’a pas manqué de faire réagir. Quel est l’intérêt de grands groupes, américains pour beaucoup, ou des fondations qu’ils financent, à apporter un soutien à la politique environnementale ou maritime de la Polynésie ? Là où certains voient de la diplomatie économique ou des jeux d’influence dans une région aux importantes ressources marines, pour Taivini Teai, il s’agit simplement « de contribuer à la protection de la planète ». Le ministre dit avoir confiance en ce collectif, explique avoir rencontré certaines de ses organisations membres à Nice avec le président du Pays, les avoir revu à nouveau ici à Tahiti… Certains l’ont même accompagné jusqu’à Rikitea. « Ils ont rencontré les acteurs du développement de l’économie bleue, les pêcheurs hauturiers, artisanaux, les associations. Nous ne les faisons pas venir ici pour gérer, non, c’est nous qui gérons, sur les propositions amenées par le président Brotherson à Nice, insiste-t-il. C’est justement toute cette discussion que nous avons avec eux, pour être sûr que les financements qui vont être déployés concordent avec nos objectifs premiers, et à leur vision. » https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/02/TAIVINI-TEAI-–-interet-groupes-americains-.wav « Colonialisme bleu » et « externalisation des coûts écologiques » L’action de grandes ONG environnementales en Polynésie n’est pas, en soit, une nouveauté. Pew, désormais allié à la fondation de Donna Bertarelli, qui était présente à la présidence le 23 janvier, s’est installé au fenua dès 2013. Comme dans d’autres pays du Pacifique, elle y développe l’idée que les régions océaniques encore préservées de la surpêche doivent être couvertes par des aires marines à fort degré de protection, en guise « d’héritage » pour les générations futures. Mais son action n’a pas toujours été si appréciée. On se souvient notamment que Heremoana Maamaatuaiahutapu affichait sa méfiance à l’égard de l’ONG, accusée de court-circuiter les autorités politiques, et multiplier les promesses locales, pour arriver à ses fins. Le ministre de l’Environnement du gouvernement Fritch avait même parlé de « comportement colonialiste » concernant les projets de Pew, qui a beaucoup œuvré auprès des maires des Australes et des Marquises sur des projets de grands « Rahui ». D’autres observateurs, au niveau international, ont parlé de « colonialisme bleu » pour critiquer l’action d’organismes non gouvernementaux, lancent de grandes campagnes de lobbying ou de financement pour créer ces immenses zones protégées dont elles intègrent les comités de gestion. C’est le cas notamment de Nathalie Ros, professeure à l’université de Tours et vice-présidente et secrétaire générale de l’Association internationale du droit de la mer, qui mettait en garde contre ces ONG, dans un article daté de 2022 et consacré justement à l’aire marine gérée de Polynésie française. « Sous prétexte d’endiguer la surpêche et de conserver la biodiversité mais aussi de lutter contre le changement climatique, les États se voient incités, et pour certains même contraints (…), à transformer tout ou partie de leur ZEE en AMP no take (qui interdit tout prélèvement dans le milieu, notamment en matière de pêche, ndlr), et à en confier la gestion à un trust, via un partenariat public-privé avec une ou plusieurs ONG, un processus qui peut aboutir à priver purement et simplement l’État côtier de la jouissance de ses droits souverains et ce pour une période indéterminée ». La professeure, qui cite l’exemple de plusieurs états insulaires qui avaient sauté le pas, des Seychelles aux Kiribati, insiste sur l’idée que ces organisations sont souvent liées, de par leur origine ou leur financement, à des activités extractives et polluantes. Leur action reviendrait, à l’entendre, à « externaliser des coûts écologiques, permettant de faire supporter aux autres la contrepartie dommageable de leurs propres bénéfices économiques ». « L’important étant ce qu’on va faire de cet argent » Plusieurs de ces ONG ont eu l’occasion de répondre à de telles accusations. Après les critiques de Heremoana Maamaatuaiahutapu, en 2016, Pew avait par exemple précisé être une structure « non-lucrative, non-politique », indépendante de « tout intérêt privé et public » autre que celui de la protection des océans. Un discours qui convainc Taivini Teai : pour cet ancien chercheur de l’UPF, les financements doivent se chercher partout, « l’important étant ce qu’on va faire de cet argent ». Pour mieux préserver, il faut « mieux connaitre », insiste-t-il et les campagnes de recherches en mer coûtent chères. Ce 1,5 milliard du Te Moana Collective va avant tout aider à les financer, de même que des programmes de suivi des écosystèmes face au changement climatique. Les fonds doivent aussi être mobilisés en matière de « culture et de gouvernance locale » avec notamment le soutien à l’animation des comités de gestion des différentes zones de protection créées, et au sein desquelles les ONG devraient développer leur vision ; en matière de « pêche durable », même si la filière thonière dénonce depuis longtemps les ambitions conservationnistes de ces organisation ; de « souveraineté alimentaire », encore, avec la promotion du modèle de pêche artisanale ; il s’agit aussi de structurer une « filière de plongée scientifique » aux Gambier notamment avec la mise en place d’un caisson hyperbare. Il s’agit surtout de « mieux surveiller » les eaux protégées, grâce à l’acquisition d’outils électroniques, d’équipements de suivi maritime et même de « formation des mutoi et référents locaux ». Étonnant puisque la surveillance de la ZEE est une compétence de l’État. Lors de la récente cérémonie des trophées To’a Reef, le Haut-commissaire Alexandre Rochatte a d’ailleurs pris soin de rappeler que cette surveillance a « su montrer son efficacité à préserver la ZEE des activités de pêche illégale, depuis près de vingt ans » et que les moyens qui y sont alloués « se sont renforcés depuis l’année dernière, et vont continuer leur montée en puissance cette année et les suivantes. » Mais pour Taivini Teai, là encore, tout est bon à prendre. « Ces fonds vont permettre de mieux protéger notre grande aire marine et de financer des moyens, du personnel et des formations. » https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/02/TAIVINI-TEAI-surveillance-ZEE.wav Protéger de grandes zones marines répond aux objectifs que la France elle-même s’est fixés : couvrir 30% du territoire en aires protégées et 10% en protection forte. D’ailleurs Paris s’est à plusieurs reprise félicité d’avoir atteint ces chiffres, grâce, entre autres à la Polynésie. Quant aux volontés d’agrandissement des zones de forte protection par les ONG, la présidence a elle-même fixé la feuille de route : la « mise en œuvre effective des aires marines protégées existantes aux Gambier et dans les îles de la Société » et la création, d’ici le 8 juin prochain « d’au moins 500 000 km² d’AMP de protection stricte supplémentaires autour des îles Australes et des îles Marquises », qui font déjà l’objet de discussion ces derniers mois. Des postes payés par les ONG au sein des ministères Mais avant de lancer ces projets, encore faut-il toucher ces fonds. Car ces 1,5 milliard de francs, le Pays n’en dispose pas aujourd’hui. Et rien n’indique qu’ils lui seront transférés directement : les discussions sont en cours pour trouver « le véhicule juridique et financier » adapté, précise le ministre. La présidence parle d’une « structure financière locale dédiée », un « outil souverain qui garantira que les financements soient alloués efficacement aux besoins du terrain et à la pérennité des actions ». « Ces 15 millions de dollars seront investis via nos propres mécanismes financiers » avait pris soin de préciser Moetai Brotherson le 23 janvier. Mais les modalités d’utilisation de cet argent restent tout de même à définir : « c’est sur tout ça que porte la réflexion », confirme Taivini Teai. Par le passé, les ONG comme Pew Bertarelli ont utilisé diverses formes de soutien financier : subventions aux associations intervenant dans des programmes de protection – notamment au sein de la Fape -, offre de matériel… Mais aussi rémunération d’agents directement intégrés à l’administration. Pew Bertarelli a ainsi lancé des appels à candidature, ces derniers mois, pour des postes payés par ses soins au sein du ministère de l’Environnement, notamment un « consultant aires marines protégées ». « Ça fait partie en effet des éléments de financement des ressources humaines, reconnait le ministre. À partir du moment où vous avez un financement, si vous n’avez pas derrière des femmes et des hommes pour suivre ces programmes, on ne va pas avancer. » Le ministre assure que ce ne sont pas des personnes de la fondation qui sont recrutées mais des « personnes extérieures » qui sont effectivement, payées par Pew pour travailler au sein de l’administration du Pays. https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/02/TAIVINI-TEAI-employes-payes-par-Pew.wav Si, là encore, ce genre de partenariats interroge sur l’influence que peuvent avoir les ONG environnementales sur la politique du Pays, Tavini Teai répète qu’elles n’ont pas vocation à être décisionnaires dans la gestion de la ZEE. Un représentant de Pew est certes présent au sein du comité de gestion de Tainui Atea, mais seulement parce que la Fape l’a choisi pour l’y représenter. Moetai Brotherson, lui, s’est félicité de voir que les organisations non-gouvernementales avançaient dans leur engagement auprès du Pays, là où l’État tardait à concrétiser le financement des décisions prises à l’Unoc. « On attend que l’État se manifeste. On avait un certain nombre de programmes scientifiques, de programmes d’exploration qui devaient inclure évidemment la Polynésie, avait expliqué le président à nos confrères de Outremers 360° depuis Paris. Pour l’instant, on ne voit rien venir. » Le président du Pays, qui n’a pas précisé les engagements exacts qui avaient été pris par l’État, estime que ce délai sont liés au retard de l’adoption du budget. Charlie Réné et Lucie Rabréaud