ACTUS LOCALESPOLITIQUE Un risque de dissolution à Paris, beaucoup de questions en Polynésie Charlie Réné 2026-01-09 09 Jan 2026 Charlie Réné Menacé de censure, le Premier ministre Sébastien Lecornu a demandé à son gouvernement de se préparer à l’éventualité d’une nouvelle dissolution. Si l’Élysée était contraint de la déclencher, des législatives anticipées pourraient se tenir en même temps ou au lendemain des municipales, prévues les 15 et 22 mars. Une perspective qui soulève des interrogations au fenua : comment ces campagnes si différentes vont-elles se superposer ? Les partis autonomistes dépasseront-ils leurs affrontements locaux pour s’allier et faire réélire leurs députés ? Le Tavini, qui contemplait un boycott du scrutin national, sera-t-il de la partie ? Certains candidats, en cas de double scrutin, devront en tout cas faire des choix. La rumeur courait depuis plusieurs semaines à Paris. Mais elle a pris une toute autre ampleur ce vendredi, quand l’AFP et Le Monde ont révélé que le Premier ministre Sébastien Lecornu avait donné instruction au ministre de l’Intérieur de préparer d’éventuelles élections législatives aux mêmes dates que les municipales, les 15 et 22 mars. Il s’agit d’être paré au risque de dissolution de l’assemblée, alors que les débats sur le budget, qui n’a pas pu être voté fin décembre, doivent reprendre ce mardi 13 janvier. Des débats qui s’annoncent difficiles, et sur lesquels pèsent le spectre du « 49.3 », article de la Constitution qui permet à l’exécutif de faire adopter une loi sans vote, mais en engageant sa responsabilité, et que Sébastien Lecornu s’était engagé avant sa prise de fonctions, en octobre, à ne pas dégainer. Le maintien de son gouvernement pourrait se jouer très rapidement : deux motions de censure, déposées par la France Insoumise et le Rassemblement national, doivent être étudiée à l’assemblée nationale dès mardi. En cas de vote de ces motions, ou d’une censure ultérieure du gouvernement, Emmanuel Macron, qui a déjà nommé cinq premiers ministres depuis sa réélection en 2022, et qui a eu des difficultés à former un nouvel exécutif voilà trois mois, n’aurait pas beaucoup d’autres choix que de dissoudre. Le Premier ministre agite-t-il à dessein le spectre d’une dissolution pour faire rentrer dans le rang certains parlementaires ? Certains le pensent, quand d’autres, vu les tensions nationales estiment la dissolution inévitable. « Parasitage » et brouillage de message Un scénario qui soulève beaucoup d’interrogations politiques, au fenua comme ailleurs. Notamment sur la superposition de deux scrutins aux enjeux et aux ressorts très différents. « Les municipales sont censées être un moment de démocratie de proximité, un moment où l’on parle de communes, de projets locaux, de services rendus aux administrés. Organiser des législatives en même temps, c’est importer de force les crises politiques parisiennes dans les urnes locales !, s’est ainsi agacé publiquement Tepuanui Snow ce vendredi. Le conseiller municipal et candidat à Arue assure que ce calendrier avait déjà été évoqué, débattu et contesté lors du congrès des maires de décembre en métropole. À l’entendre, les législatives, si elles ne sont pas décalées dans le temps vont « parasiter » le scrutin municipal et « brouiller » les pistes pour les électeurs polynésiens : « Certaines communes sont déjà empêtrées dans des alliances locales incohérentes, parfois en totale contradiction avec les positions affichées à l’Assemblée de la Polynésie… Ce mélange des genres sera encore moins compris », continue le meneur de la liste Ia Ora Arue. Beaucoup d’autres élus s’interrogent, en cas de double scrutin, sur l’attitude des partis, qui pilotent généralement les campagnes pendant les législatives, et n’apportent que des soutiens plus discrets pendant les municipales, où plusieurs listes locales s’apparentent fréquemment au même mouvement. Mais tout le monde n’est pas aussi pessimiste sur le risque de « parasitage ». Certains estiment que les municipales, traditionnellement les élections les plus populaires au fenua, prendront le pas sur le scrutin national, dont la campagne perdra en intérêt. Paradoxalement, les législatives pourraient y gagner en nombre d’électeurs si les votes étaient organisés le même jour : les dernières municipales avaient attiré 60 à 70% des inscrits, 20 points de plus que les dernières législatives. Le Amui Tatou peut-il être ressuscité ? C’est surtout la stratégie électorale qui a de quoi interroger dans ce contexte particulier et dans les délais restreints – un vote 20 à 30 jours après la dissolution – de législatives anticipées. Deux des trois députés élus en 2024, Nicole Sanquer et Moerani Frebault avaient repris leur circonscription au Tavini grâce à une plateforme autonomiste, le Amui Tatou, qui était déjà sur les rails depuis de longs mois au moment de la dissolution. Or cette plateforme n’a été très peu animée depuis un an et demi. Et il sera difficile de retrouver un accord de programme et des candidats consensuels dans le temps imparti… Qui plus est dans le contexte d’un affrontement de bannières dans les communes. Du côté des députés élus – et donc probablement candidats – l’esprit de la plateforme est-il toujours là ? « On a vu que j’avais pas la même position que Moerani sur certains dossiers (notamment sur la censure du gouvernement Bayrou, ndr) mais ça, dès le départ on n’avait pas cette obligation de voter pareil ou de siéger dans les mêmes groupes », explique Nicole Sanquer, favorable à une dissolution pour « clarifier » les choses à Paris, où le travail parlementaire est rendu confus et moins efficace par l’instabilité politique. À l’entendre, c’est surtout la « configuration » de la plateforme Amui Tatou qui a évolué, avec la scission du Amuitahira’a, désormais dirigé par Bruno Sandras et la création du Tahoe Tatou par Gaston Flosse et Pascale Haiti, alors candidate dans la troisième circonscription. La présidente de A here ia Porinetia, comme certains cadres du Tapura, se dit « toujours d’accord pour discuter sur une possible réunification des autonomistes comme en 2024 », mais à condition de ne « pas confondre l’élection municipale et l’élection législative ». Les verts, qui ont encouragé la formation de listes locales concurrentes à certains maires sortants pas prompts à renouveler leurs candidats, assument leur stratégie. « La plateforme, ça a toujours été spécifiquement pour les législatives », insiste la députée, qui cherchera à se représenter pour « poursuivre les nombreux travaux lancés » en cas de dissolution. Le Tavini toujours entre deux eaux sur les élections nationales Le Tavini devra aussi répondre à des questions rapidement en cas de dissolution. Car certains cadres du parti, à commencer par Tony Géros, ont plusieurs fois interrogé, ces derniers mois, la participation indépendantiste aux scrutins nationaux. Le vice-président des bleu ciel avait même tenu à « interroger la base », en mars, sur la présentation de candidats officiels aux prochaines élections de député : « On doit rendre à la France ce qui est à la France et garder à la Polynésie ce qui est à la Polynésie, avait-il expliqué au congrès du Motu Ovini. Se présenter à une élection nationale, c’est accepter le principe de voter des lois nationales qui sont réfléchies pour l’intérêt de la nation, qui sont écrites pour les besoins de l’intérêt général de la nation, et qui concourent à un seul objectif, c’est de promouvoir cette nation. Et comme on se reconnait pas là-dedans, ce serait un peu discourtois de notre part de dire qu’on aspire à notre propre souveraineté et de s’immiscer dans les affaires de la France et contribuer à l’écriture de ses textes ». Aucun vote n’avait été lancé sur cette idée, qui semble être partagée par Oscar Temaru. Chez les élus bleu ciel, on rappelle tout de même que, malgré les ordres réguliers de boycott des élections nationales, le Tavini a toujours participé aux législatives, qui fournit aux candidats du temps sur le terrain, aux vainqueurs une tribune importante, et aux partis des financements nationaux. Se posera ensuite la question des candidats : outre Mereana Reid Arbelot, qui précisait en octobre avoir, elle aussi, « beaucoup de travail lancé » et à poursuivre à Paris, Steve Chailloux et Tematai le Gayic étaient candidats lors des dernières élections nationales. Il se pourrait que leurs ambitions aient évolué, notamment pour l’ancien plus jeune député de France, désormais candidat à la mairie de Papeete. Car la plus grande interrogation concernera les candidats : les députés ne peuvent pas être maires, et il est difficile, devant les électeurs, de justifier une double course au mandat. Doubles urnes, ou « mois électoral »… D’épineuses questions logistiques La perspective d’une dissolution interroge aussi sur le plan de la logistique électorale. Notamment si les deux scrutins ont lieu en même, temps : « il faudra deux urnes par bureau, des bulletins pour élire les députés d’un côté, et d’autres pour les conseillers municipaux, probablement davantage de monde dans chaque bureau », imagine un habitué des protocoles électoraux. C’est complètement inédit et on s’est jamais vraiment demandé si on était capable de le faire ». Les volontés d’économie pourraient pousser l’État à faire ce choix. Mais Lana Tetuanui, qui explique que cette éventualité de double scrutin a déjà été discutée dans les couloirs du Sénat à Paris, n’y croit pas : « je pense que ça serait trop complexe et qu’il y aurait une levée de bouclier face à l’idée. Si ça arrivait, l’État décidera d’organiser les deux élections en décalé ». La possibilité de législatives les 1er et 8 mars a d’ailleurs été évoquée, ces derniers jours, dans la presse nationale. Ce qui voudrait dire que les électeurs seraient appelés aux urnes tous les dimanches pendant un mois. Hormis les conséquences en termes d’abstention, ce scénario pose la question de la disponibilité des agents communaux, qui sont en grande partie mobilisés – et pour certains payés en heures supplémentaires – pour les élections… Mais jamais sur une si longue période.