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Assises : une affaire de coups mortels entre SDF sans témoins directs

Un homme de 56 ans, sans domicile fixe, est jugé depuis ce mercredi sous le chef de violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Avec cette circonstance que les faits ont été commis sur une personne qu’il savait particulièrement vulnérable en raison de son âge, de son état physique et de sa précarité. La victime, un septuagénaire, SDF lui aussi, avait été retrouvée dans la rue inconsciente, le visage portant une ecchymose à l’œil gauche. Hospitalisé, il était décédé trois jours plus tard. L’accusé encourt 20 ans  de réclusion criminelle.

C’est un drame de la rue où des condamnés à vivre dans la précarité survivent comme ils le peuvent. Parmi ces SDF, certains le sont par choix, d’autres parce que sans emploi, ni foyer. Certains ont toutes leurs facultés, d’autres non. À l’image de Gabriel, 56 ans, l’accusé. Suivi par la Cotorep depuis l’âge de 20 ans, puis placé sous tutelle en 1995 pour troubles psychotiques, il souffre de schizophrénie, une pathologie « hautement criminogène » selon un psychiatre. Sa victime, André, surnommé « Poulet » lui aussi, un laissé pour compte, septuagénaire originaire des Marquises, souffrait de séquelles mentales suite à un accident de la route survenu quand il avait 19 ans. Gravement blessé, il avait été trépané.

Une affaire qui met en exergue le manque de structures d’accueil pour accueillir les personnes en errance, souffrant de lourdes pathologies, et devant lesquels le pays et les autorités municipales semblent désemparés, laissant l’initiative à des structures comme celle du Père Christophe de les accueillir temporairement.

Une enquête diligentée trois jours après les faits

Les faits se sont déroulés en avril 2023. André, âgé de 70 ans avait été retrouvé dans la rue, au petit matin, torse nu, allongé et inconscient et le visage portant une ecchymose sur l’œil gauche qui aurait pu être « consécutive à une chute » selon une infirmière qui se trouvait sur les lieux. Il respirait encore mais était en état d’hypothermie. Il avait plu toute la nuit. Emmené au CHPF, il décédera trois jours plus tard. C’est suite au signalement de ce décès par le centre hospitalier qu’une enquête a été diligentée.

Les enquêteurs recueillent des témoignages de SDF, selon lesquels l’auteur des coups serait un autre sans domicile fixe, Gabriel. Réputé comme pouvant être violent quand il ne prenait pas son traitement pour sa schizophrénie. Un couple de sans-abri, vivant en face du parking que squattait l’accusé, érigé comme gardien des lieux, déclarait l’avoir vu parler bruyamment à un homme étendu sur le sol. Un autre témoin déclarait l’avoir vu, plus tard tirer la victime par les pieds pour le sortir du parking et le laisser sur le trottoir.

Interpellé dix jours après les faits, puis placé en garde à vue, Gabriel assurait qu’André était déjà blessé, puisqu’il l’aurait trouvé allongé dans le parking et il l’en aurait sorti pour que quelqu’un puisse le voir et appeler les secours. Les vêtements saisis sur l’accusé n’ont pas révélé de traces de sang. À noter que c’est Gabriel qui les a désignés comme étant ceux qu’il portait le jour des faits. Quant à ces autres effets, ils n’ont pas été saisis. À noter aussi que sur les caméras de surveillance, les images montrent la victime déambulant près du Fare Tony, et selon les enquêteurs, il ne semble pas blessé. Pour autant difficile, sur les images, d’apercevoir son visage, caché par une casquette.

De nombreux et longs séjours en psychiatrie

Dans le box, Gabriel en impose. Environ 1.85 m, bien bâti, il a le regard doux mais parfois celui-ci se fige et vire à l’inquiétant. Interrogé sur son passé on apprendra qu’à 20 ans, il quitte Katiu où il était coprahculteur, pour se rendre à Tahiti. La raison ? Il l’a oublié. Sur ses parents, décédés, il ne se rappelle plus du prénom de sa mère. Il se souvient qu’il a huit frères et quatre sœurs, mais n’a plus de contact avec eux depuis qu’il a quitté son île. En 1990, à Tahiti, il se marie, mais au bout de trois ans, divorce. De cette union naîtront trois enfants dont l’un décédera à l’âge de six mois. Quant aux deux autres, un fils militaire en métropole et une fille restée à Tahiti, il n’a pas de contact avec eux.

Vivant dans la rue depuis 23 ans, il a effectué de nombreux longs séjours en psychiatrie. « Parfois six mois, après on me lâche dehors. »  Sur son casier judiciaire, quatre condamnations pour violences, échelonnées sur une quinzaine d’années. Aucun séjour en prison, ses condamnations ayant toutes abouti sur du sursis. Quant à la victime, qui vivait en grande partie au parc Bougainville, il était connu comme quelqu’un de discret, solitaire et sociable et en aucun cas bagarreur étant donné son gabarit : 1m62 et de constitution fluette.

« Je l’ai vu allongé sur le parking. Je me suis approché et j’ai reconnu mon ami. » 

Interrogé sur la veille de la découverte du corps par des passants, Gabriel se lance, les mots se bousculant dans sa bouche. Si jusqu’à présent il s’était montré calme, là on note une certaine excitation. « Vers 17h54, j’étais dans mon abri et je suis sorti chercher une bouteille d’eau. Je l’ai vu allongé sur le parking. Je me suis approché et j’ai reconnu mon ami. Parce que c’était mon ami, André. Je lui ai parlé, crié dessus pour le réveiller, il ne répond pas. »

Il explique lui avoir versé de l’eau sur la tête, mais qu’André ne réagissait pas, « il y avait des bulles de sang qui sortait de sa bouche. » Il poursuit, « après, il s’est assis. Je lui ai parlé, crié dessus, mais il répondait pas. Alors je me suis recouché car à cause de mes cachets, je suis fatigué. » Ses yeux, partent dans tous les sens, il s’emballe. « Quand je me suis réveillé, il s’était déplacé et il était allongé. Je lui ai pris la main, il me l’a serré et je l’ai sorti du parking, le seul moyen pour trouver de l’aide. Je l’ai laissé pour aller à la messe et quand je suis revenu, il n’était plus là. »

Une version des faits qui diffère avec celle donnée en garde à vue, qui s’est déroulée sans avocat car il n’en avait pas demandé. Dans celle-ci, il avait indiqué avoir poussé André et qu’il était tombé, mais qu’il était déjà blessé. Quand la présidente de la cour le lui fait remarquer, il réfléchit puis assure, « ah ça, c’était des jours avant. »

Les débats se poursuivront demain avec les auditions du médecin légiste, de l’expert psychiatre et du psychologue, ainsi que des plaidoiries et des réquisitions. Le verdict sera rendu en fin de journée.

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