ACTUS LOCALES À l’UPF, un huis clos sur la souveraineté et des chercheurs « indignés » Charlie Réné 2026-03-10 10 Mar 2026 Charlie Réné Un colloque de trois jours sur les questions de souveraineté dans le Pacifique s’est ouvert ce lundi sur le campus d’Outumaoro, en présence d’une vingtaine de chercheurs locaux et internationaux. Le sujet est propice aux débats historiques et politiques, brûlant d’actualité… Mais l’Université de Polynésie française a décidé de ne pas communiquer sur l’évènement et même de le tenir à huis clos. Une décision inédite considérée par une bonne partie des intervenants comme une « atteinte aux libertés académiques ». Les universitaires dénoncent une intervention de l’État, co-financeur du colloque au travers du Fonds Pacifique. L’ambiance aurait pu être plus légère, ce lundi dans l’auditorium du pôle de recherche de l’UPF. Cet espace, inauguré voilà deux ans, a déjà vu passer nombre de tables rondes, forums et autres débats universitaires, et il a été réservé pour les trois jours à venir à un colloque baptisé « La souveraineté en question ». Un thème autour duquel Sémir Al Wardi, organisateur de l’évènement avec le président de l’université Jean-Paul Pastorel, a rassemblé des politologues, anthropologues, historiens, économistes, juristes… Des chercheurs polynésiens, bien sûr, mais aussi des experts calédoniens, métropolitains, néo-zélandais, attachés à des universités d’Europe ou des Antilles. Une vingtaine d’intervenants, pour beaucoup spécialisés sur le Pacifique et sur l’outre-mer français, invités à s’exprimer sur la « pesanteur historique », les « défis du présent » ou les « incertitudes d’avenir » en matière de souveraineté. La dernière journée au programme, ce mercredi, est consacrée à la crise calédonienne, sujet brûlant à l’heure où l’Assemblée nationale se prépare à des débats tendus sur l’accord de Bougival et son projet de loi constitutionnel. Mais malgré ce plateau académique relevé et ces questions d’actualité, le colloque n’a fait, chose rare, l’objet d’aucune communication de la part de l’université. Et pour cause : comme l’ont appris les chercheurs participants dans les jours précédant son ouverture, le colloque doit se tenir à huis clos. « Restriction sérieuse des libertés académiques » Dans les rangs des intervenants, c’est d’abord la stupéfaction : les colloques universitaires ont, par essence, vocation à partager le plus largement possible la réflexion, à confronter les points de vue publiquement, et à « éclairer le débat » public, rappellent certains d’entre eux. Difficile de douter que le sujet de la souveraineté, vu son importance politique et historique dans les collectivités françaises du Pacifique, avait de quoi attirer du public bien au delà de la petite liste d’invités et de conférenciers. C’est donc rapidement l’indignation qui prend le pas : ce huis clos, il a été acté « à la demande de l’État français », pointe, dans une déclaration liminaire, l’anthropologue Patrice Godin, au nom de certains des intervenants du colloque. « Aucune motivation explicite ne nous a été communiquée, même si beaucoup parmi nous en devinent les raisons, précise alors le chercheur de l’université de Nouvelle-Calédonie en lisant un texte travaillé collectivement avant l’ouverture des débats. Nous voulons dire ici, avec calme mais avec gravité, que cette décision nous choque profondément. Nous tenons à exprimer publiquement notre préoccupation et notre inquiétude face à une décision qui constitue une restriction sérieuse des libertés académiques ». Voire même une « atteinte » à cette « liberté fondamentale » dénoncée « sans réserve » par le collectif qui mêle des universitaires locaux et extérieurs : « il n’est pas de petite entrave aux principes de l’État de droit ». Le même texte, qui rappelle que les chercheurs ne sont « ni des acteurs politiques, ni des autorités publiques », et que la souveraineté, dans la région, n’est pas « une abstraction théorique », a d’ailleurs été lu par le directeur de la Maison des sciences de l’homme du Pacifique Jacques Vernaudon devant la commission de la recherche de l’université. Une commission réunie elle aussi ce lundi matin, en présence du président de l’UPF Jean-Paul Pastorel, qui n’a donc pas pu participer à l’ouverture du colloque, et en préparation d’un conseil d’administration ce mardi. Cette préoccupation est aussi partagée par Moetai Brotherson, qui, invité à ouvrir les débats, a souligné que l’Université doit être « l’un des lieux de la démocratie par excellence », « un espace fécond d’échange, d’imagination, de réflexion critique, où les idées se confrontent librement, et où les paroles autochtones peuvent pleinement s’exprimer ». « Le cadre de cette rencontre qui se tient à huis clos, pour des raisons que je ne m’explique pas, en 2026, au sein de la République française nous interroge forcément au regard de cette vocation de l’université, a pointé le président, qui a, plus tard dans la journée, publié son discours sur les réseaux sociaux. Si l’État aujourd’hui, en 2026, se sent mis en danger par un colloque universitaire…C’est que quelque chose ne va pas dans notre système Républicain, démocratique, aujourd’hui ». La « période de réserve » mise en avant du côté de l’État Pointé du doigt, l’État n’était, lui, pas représenté lors du colloque. Et pour une raison simple, glisse-t-on au Haut-commissariat : la période de réserve observée dans toutes les préfectures à l’approche de chaque scrutin, en l’occurrence les élections municipales. La décision de mener ce colloque hautement politique à huis clos est, elle, renvoyée vers l’université, qui en a aussi choisi la date et établi le programme. Parmi les chercheurs, cette question de la période électorale et du devoir de réserve, qui ne concerne pas le milieu universitaire, est jugée « hors sujet », et on croit savoir que le programme du colloque, avec son focus sur l’explosif dossier calédonien, a déplu à certains responsables de l’État… Qui ont pu intervenir auprès de l’université en qualité de cofinanceur. Car ce colloque sur la souveraineté a été largement soutenu par le Fonds Pacifique, créé par le ministère des affaires étrangères pour accompagner des projets de coopération impliquant les collectivités françaises et les états indépendants de la région. Le fonds est coordonné par la représentante permanente de la France auprès de la Communauté du Pacifique et ambassadrice pour la région Véronique Roger-Lacan, et les projets en question, rappelle Moetai Brotherson, sont choisis au sein d’un comité directeur mêlant les représentants de l’État, de la Polynésie, la Nouvelle-Calédonie et Wallis-et-Futuna. « Ayant eu l’honneur de présider le comité directeur du Fonds Pacifique, je peux rappeler ici que la subvention accordée à ce colloque l’a été à l’unanimité, note le président qui a tout de même, à l’époque, dû apporter un appui particulier au projet. Ce qui fait que je comprends encore moins la nécessité de ce huis clos ». « En tout état de cause, ce colloque, j’espère, j’en suis sûr, sera riche. Il aurait pu l’être plus encore s’il avait été ouvert, précise-t-il. Je pense que de nombreux jeunes Polynésiens, ou jeunes du Pacifique, auraient aimé pouvoir venir s’exprimer, venir échanger sur la réalité de ce qu’ils vivent, de ce qu’ils ressentent, de ce qu’ils espèrent. Ils auront malgré tout la possibilité de lire les actes du colloque qui j’espère ne seront pas censurés ».