ACTUS LOCALESJUSTICE Assises : infanticide au pays de l’enfant roi Pascal Bastianaggi 2025-02-21 21 Fév 2025 Pascal Bastianaggi Le procès d’un infanticide, crime rare voire inédit en Polynésie française, a démarré ce vendredi aux assises. L’accusé, un homme de 44 ans est accusé d’avoir étranglé son fils âgé de trois ans. Des faits qu’il reconnaît avoir prémédité, refusant de « laisser son fils dans ce monde » et voulant « partir avec lui en avalant des somnifères ». Les enquêteurs ne croit, eux, pas à sa tentative de suicide : « Il a sacrifié son fils sur l’autel de son égocentrisme ». L’assassin encourt la réclusion criminelle à perpétuité. En octobre 2022 une femme appelle la gendarmerie pour signaler la mort de son fils âgé de trois ans. Elle affirme que c’est son concubin, Gaël, qui est à l’origine de ces faits. Les forces de l’ordre se rendent sur place et pénètrent dans la chambre, lieu de l’infanticide. Ils découvrent l’homme endormi sur le lit et à ses côtés le corps inerte de Bryan, 3 ans. Sur la table de nuit deux tubes de somnifères vides*. La journée avait pourtant débuté sous de bons augures. L’accusé, qui depuis quelques temps montrait des signes d’agressivité et passait pas mal de temps à visionner des émissions style « Faites entrer l’accusé », semble s’éloigner de ses idées noires. Il part avec Bryan à la rivière, rejoint un peu plus tard par sa concubine, Sylvana accompagnée de sa fille née d’un premier lit. Celles-ci quittent les lieux un peu plus tard pour aller chercher de la glace. Lorsqu’elles reviennent, Gaël et Bryan ne sont plus là. Après être passée une première fois au domicile familial et avoir trouvé la porte de la chambre fermée, Sylvana se rend alors à la Pointe Vénus. Personne. De retour au fare elle tente d’ouvrir la porte de la chambre. N’y parvenant pas, elle entre par la fenêtre. « Et là j’ai trouvé Gaël allongé sur le dos, inerte et Bryan allongé aussi sur le dos la tête sur le ventre de Gaël » déclare-t-elle aux gendarmes qui font le même constat quand ils pénètrent dans la chambre. Ce crime tout aussi impensable et monstrueux qu’il soit n’est pas pour autant l’œuvre d’un homme à la violence chevillée au corps. Certes il y a eu des échanges de coups avec l’une de ses ex sur fond d’alcool et de jalousie. Mais pas de manière récurrente. Le jour du drame, il n’était pas sous l’emprise de l’alcool ou de stupéfiants. « Je ne voulais pas laisser mon fils dans ce monde. Je l’ai étranglé. » De fait, Il avouera au gendarme qui prend sa déposition avoir prémédité cet acte depuis deux mois environ. « Je voulais partir avec lui en avalant des somnifères, comme dans les films. Je ne voulais pas laisser mon fils dans ce monde. Je l’ai étranglé. » Il a pensé aussi à un accident de voiture mais ne voulait pas abîmer son corps. Au gendarme qui note qu’il n’exprime ni regrets ni remords, il justifie : « Comme Sylvana n’a plus le temps pour nous, je reprends tout et je m’en vais. » Selon ses déclarations, il se sentait délaissé par sa compagne qu’il soupçonnait de le tromper avec son ex qui a vécu quelque temps avec le couple au début de leur relation. Autre motivation, l’élément déclencheur, selon lui, de ce mécanisme meurtrier, un attrape-rêve que Sylvana a jeté à la poubelle. « Il représentait le symbole de notre amour et quand je l’ai vu dans la poubelle, j’ai su que tout était fini. » Un amour tourmenté car dans le couple qu’il formait avec Sylvana, les relations sont tumultueuses. Plusieurs fois ils se séparent pour se remettre ensemble. Debout dans le box des accusés, Gaël est calme, détaché. Il répond aux questions d’une voix claire et ferme. Il n’a qu’une hâte, « que le procès se fasse. » Et comme pour en finir rapidement, « les faits sont exacts. » Interrogé sur son enfance, il explique ne pas avoir connu son père et avoir été adopté en bas âge puis rendu à sa mère qui le réclamait alors qu’il avait 8 ans. Il se rappelle qu’elle était colérique qu’elle le battait et qu’il n’avait pas de souvenirs de geste de tendresse. Après une scolarité sans problème il décroche un BEP de cuisine et travaille aussitôt. Sur son couple, il avoue avoir été surpris par la naissance de Bryan, deux mois environ après le début de leur relation. « J’ai accepté cet enfant », dit-il. Sur les relations avec Sylvana , « on s’est séparé plusieurs fois mais je me suis remis avec elle pour mon fils. Il devait grandir avec un père et une mère. » Sur la supposée infidélité de sa femme, «qu’elle fasse des galipettes à gauche ou à droite cela ne m’atteint plus.» Le couple buvait, d’ailleurs lui-même à été condamné à quatre reprises pour conduite en état d’ivresse, et de temps à autres il fumait du paka. Il affirme que sa compagne fumait de l’ice. « Parfois elle était tendue et parfois indifférente.» « Il avait changé de caractère, il se foutait un peu de tout. » Les témoins appelés à la barre peignent le portrait d’un homme gentil, affectueux. « Une bonne personne, toujours présent au travail » affirme un ex-employeur qui note cependant que quelques temps avant les faits, « il avait changé de caractère, il se foutait un peu de tout. Je l’avais convoqué d’ailleurs car il n’avait plus la tête au travail. Il était ailleurs. » Son beau-père, le seul à lui rendre visite en prison affirme que Gaël « aimait son enfant, il avait fait une demande pour sa garde (…) sur son téléphone il a plein de photos avec son fils. Il avait un amour immodéré pour lui. » Mais au portrait plutôt positif de l’accusé viennent s’ajouter des teintes plus sombres quand une ex-compagne de Gaël est appelée à la barre. Ils sont restés 10 ans ensemble avec « des hauts et des bas » et déclare avoir reçu des coups quand elle parlait à des tane. « Il était jaloux et possessif mais par contre il allait voir ailleurs. Il voulait faire ce qu’il voulait. » Quant à sa décision de se tuer après avoir commis son acte elle pense que ce n’est pas possible. « Il s’aimait de trop, et quand on veut vraiment se tuer on y arrive. (…) Quand j’ai décidé de me séparer de lui il l’a mal vécu. Il m’a dit qu’il ne pensait pas que cela lui arriverait un jour. » Interrogée sur les relations qu’il entretenait avec Bryan, elle l’assure, « il était gaga de lui.» Autre témoignage celui de l’ex-concubin de Sylvana avec qui il a vécu 16 ans et eu quatre enfants. Il a vécu avec Gaël et Sylvana durant un an. C’est lui qui a construit la maison dans laquelle Gaël est venu vivre. Ce colosse à la voix rauque et au ton doux, fait son mea-culpa. « C’est de ma faute si elle est partie avec Gaël. Comme je la tapais elle a décidé d’aller voir ailleurs. » Il assure que Sylvana était une bonne mère, même si elle était « bipolaire ». Sur sa cohabitation avec Gaël, « il pensait que j’avais toujours des relations sexuelles avec Sylvana, mais non. Sinon je ne lui voyais pas de défaut. À part qu’ils s’enguelaient souvent.» Sur Bryan, « je le gardais quand Gaël travaillait j’étais en quelque sorte son tonton. » Puis gagné par l’émotion, « je ne pensais pas qu’un jour il ferait cela à son fils. » « Il a sacrifié son fils sur l’autel de son égocentrisme. » Enfin le rapport du directeur d’enquête à la barre donne le coup de grâce. Il plante le décor. « Le drame est survenu dans un contexte social peu valorisant. Alcool et paka. Une situation dégradée avec des bagarres continuelles. L’accusé est jaloux, il fait crise sur crise et se sent exploité financièrement. » Il cite le témoignage de Sylvana, « il ne m’aimait pas. Je n’étais qu’un plan cul. C’est un détraqué du sexe, il est bestial. Ce qui l’intéresse c’est lui, son fils, mon cul. » L’homme du haut de ses 20 ans de service à la section recherche de la gendarmerie assure, « Gaël a programmé son acte. Il a profité d’un moment d’isolement. Il a donné un dernier biberon à Bryan avant de lui donner la mort. » Il s’y reprend par trois fois pour étrangler son fils, « Bryan revenant à la vie par deux fois » relate le gendarme avec émotion. « Il lui a fallu 20 minutes pour lui donner la mort. » Il rejette avec force la tentative de suicide Gaël. « Les somnifères sont là pour noyer le poisson. Je ne crois pas qu’il ait voulu se donner la mort. Ce sont des hypnotiques sans dangerosité létale et il savait que les secours allaient arriver.» À la question de la présidente de la cour, « l’enfant étant atteint de trouble autistique, peut-être est-ce cela qui a motivé son acte. ? » Le gendarme nie et a cette phrase terrible : « C’est par orgueil et par amour de soi. Il a sacrifié son fils sur l’autel de son égocentrisme. » Durant toute la journée l’accusé n’a pas montré la moindre émotion, écoutant les témoignages d’un air absent, donnant l’impression d’être dans le box des accusés pour une affaire mineure. Il est totalement détaché des faits. Alors que vers la fin de l’audience, la cour diffuse des photos de Bryan, là aussi rien, à peine les yeux qui brillent. Le procès se poursuivra lundi avec le témoignage de l’accusé. Peut-être qu’enfin il manifestera un semblant de regret, d’humanité. *Donormyl : somnifères vendus sans ordonnance qui traite l’insomnie occasionnelle mais ne présente pas de dangerosité létale.