ACTUS LOCALES

Comment « la Chine fait la promotion de son système » dans le Pacifique


Deux experts de l’Institut Lowy, un important think tank basé à Sydney, ont enchaîné les interventions sur la géopolitique régionale ces derniers jours à Papeete. L’occasion de livrer leur analyse sur l’évolution des aides au développement dans le Pacifique, qui ont tendance à se raréfier, malgré une concurrence diplomatique de plus en plus intense. La stratégie chinoise a été au centre des discussions : après les accords économiques, Pékin négocie des partenariat de sécurité, qui sont une façon d’exporter son « système de valeurs ». Pour les experts, les pays démocratiques comme la France ou l’Australie doivent mieux se coordonner pour peser.

À la Présidence, au Haut-commissariat, devant un parterre de chefs d’entreprise ou les groupes politiques de l’assemblée, auprès de Forces armées ou à l’université… Mihai Sora et Alexandre Dayant ont enchaîné les présentations, la semaine dernière à Tahiti. Les deux experts du Lowy Institute, un think tank basé à Sydney, et considéré comme l’un des influents au monde en dehors des États-Unis, ont été invités par le consulat d’Australie pour ce Speaking tour, centré sur la géopolitique régionale. Des présentations basées en grande partie sur les rapports périodiques diffusés par l’Institut, et qui ont fait un focus particulier sur la question des aides au développement.

Un sujet majeur pour les états de la région, qui s’appuient beaucoup sur ces aides accordées par des différentes puissances et institutions internationales (Banque asiatique de développement, Banque mondiale…) pour mener leurs grands projets. Alexandre Dayant, directeur adjoint du « IndoPacific Development Center » de l’institut, en a fait sa spécialité. « Le Pacifique, c’est une région majoritairement constituée de pays en voie de développement lorsqu’on exclut bien sûr les territoires français et américains. Quand on parle de la Papouasie, des Salomon, du Vanuatu… Ce sont des pays indépendants mais aussi qui ont besoin de supports financiers pour assurer leur développement, rappelle-t-il.  Et il est intéressant d’analyser qui investit des ressources dans ces pays-là et comment cela évolue ».

Les financements internationaux en baisse dans la région

Le premier constat c’est que ces financements publics au développement sont en baisse dans la région : 3,6 milliards de dollars en 2023, principalement des dons, c’est 16% de moins que l’année précédente. La fin des programmes Covid explique la tendance, de même que les besoins de la guerre en Ukraine, et la situation budgétaire de nombreux donateurs. Cette baisse pourrait se poursuivre d’après les projections de l’institut Lowy : les coupes mondiales dans l’aide au développement, côté américain, mais aussi en Asie et en Europe, pourraient priver la région de 8% de ses financements d’ici 2026. Soit 250 millions de dollars (25 milliards de francs) annuels de perdu.

L’autre constat, c’est que les pays de la région sont très inégalement dotés : 1,3 milliard de dollars d’aide en 2023 pour la Papouasie-Nouvelle-Guinée, entre 100 et 300 millions pour les Salomon, le Vanuatu, Fidji ou la Micronésie, quelques dizaines de millions tout au plus pour Niue ou Kiribati. Ramenés à la population, ce sont tout de même les petits territoires qui s’en sortent le mieux : Tuvalu reçoit 8 000 dollars d’aide par habitant, Palaos 6 500, contre quelques centaines pour la Papouasie, Fidji, les Samoa ou les Salomon. Lors des présentations, les représentants du Lowy Institute ont placé sur leur graphique les transferts directs de la France. Résultat : le fenua, avec plus de 2,2 milliards de dollars de transferts annuels, est tout en haut des classements régionaux, ce qui n’a pas manqué d’étonner certains responsables polynésiens présents aux présentations. « Je crois qu’il n’y a pas forcément une compréhension claire du total des flux financiers reçus depuis Paris », note Alexandre Dayant, qui relève que le niveau de ces flux est bien visible dans le niveau d’équipement du pays par rapport à celui de ses voisins :

Une stratégie chinoise plus « sophistiquée »

C’est l’Australie qui tient confortablement la place du plus gros pourvoyeur du fonds dans le Pacifique, avec une vingtaine de milliards de dollars injectés entre 2008 et 2023, loin des États-Unis, de l’UE, du Japon ou de la Nouvelle-Zélande, qui ont accordé entre 3 et 5 milliards sur la période. La France est au quinzième rang de l’aide publique au développement régional – hors intervention dans ses territoires, bien sûr – mais reste le premier partenaire bilatéral européen pour le pays de la zone. Mais c’est surtout sur le rôle de la Chine que portent l’analyse des experts, et, d’ailleurs, les questions de la plupart des interlocuteurs. L’aide au financement de Pékin, deuxième bailleur bilatéral entre 2008 et 2023 avec plus de 5 milliards de dollars injectés, a tendance à ralentir, mais aussi à se « sophistiquer », explique l’institut.

Moins de prêts, et davantage de subventions directes, un nombre record de projets financés, mais souvent de moindre ampleur… Surtout, les partenariats signés par la Chine, longtemps concentrés sur les volets commerciaux, financiers, s’ouvrent de plus en plus aux thématiques sécuritaires. « Le commerce, les projets, c’est le premier pas, mais ça évolue, étape par étape », pointe Mihai Sora, qui rappelle que Pékin a déjà réussi, côté diplomatique, à limiter le soutien à Taïwan à deux pays de la région. Le directeur du « Pacific Islands Programme » de l’Institut Lowy a beaucoup sensibilisé dans ses interventions, sur la portée de ces accords. « Ils paraissent assez communs, mais quand on regarde dans le détail les répercussions de ces accords dans les pays concernés, on voit que c’est une façon pour la Chine de faire la promotion de son propre système de sécurité, de son propre système de gouvernance », reprend Alexandre Dayant. Il prend notamment l’exemple des accords de coopération et formation policière, qui ont été signés par les îles Salomon, et qui sont en discussions dans d’autres pays. « La police chinoise, c’est avant tout l’ordre, et le respect commun des règles, qui passe bien au delà du respect des libertés individuelles, explique le franco-australien. C’est la sécurité au prix d’une liberté encadrée. »

« Système de valeurs » différent

Les autres puissances, et notamment l’Australie, n’utilisent-elles pas elles aussi leurs accords pour promouvoir leur modèle ? Si, reconnaissent les deux porte-parole du think tank « indépendant » mais financé entre autres par Canberra. Mais l’Australie exporte un « système de valeurs » bien différent. « On le voit dans les faits, la coopération policière australienne, par exemple, fait la promotion des valeurs démocratiques de ces pays là », assure Alexandre Dayant, dont le rapport note aussi que les programmes centrés sur la défense de l’environnement, la lutte contre les changements climatiques ou les problématiques sociales, n’intéressent encore que peu Pékin.

Lors de leurs rencontres à Tahiti, les deux experts ont insisté sur la « concurrence croissante » à laquelle faisaient face Canberra, mais aussi les autres états démocratiques sur ces questions dans le Pacifique. Et sur la nécessité de mieux « coordonner » leur action. À leurs côtés pendant la visite, la consule d’Australie Greta Whyte ne prend pas part aux débats engendrés par ces présentations. Mais se félicite du niveau de la discussion :

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