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Comment la pollution sonore appauvrit les lagons

©Yannick Chancerelle

Depuis quatre ans, la doctorante Lana Minier mesure la pollution sonore dans le lagon de Bora Bora et évalue son impact sur l’écosystème. Un logiciel de traitement des données bioacoustiques a même été créé, le premier outil du genre dans le monde pour les récifs coralliens. Ses travaux montrent que les bruits de moteurs, de plus en plus envahissants, poussent certains poissons à moins s’alimenter, moins se reproduire, et peuvent avoir, en « effet cascade », des conséquences sur le développement du corail. La chercheuse soutiendra sa thèse ce mardi à la mairie de Bora Bora, une première.

On sait depuis longtemps maintenant que le monde du silence, comme l’appelait le commandant Cousteau, est très loin d’être silencieux. Le lagon est un monde qui bruisse de beaucoup de sons différents : un paysage sonore délicat qui se trouve de plus en plus perturbé par nos activités. Depuis quatre ans, Lana Minier travaille sur l’impact de la pollution sonore sur les organismes vivants dans le lagon de Bora Bora. Une thèse menée avec le Criobe et avec la Polynésienne des Eaux dans le cadre d’un Cifre (Convention industrielle de formation par la recherche), qu’elle va soutenir ce mardi 18 mars. Et c’est une première : le jury fera le déplacement sur la Perle du Pacifique pour assister à sa soutenance qui va se dérouler à la mairie. Il faut dire que le travail de la doctorante a de quoi inspirer les élus locaux.

Trop de bruit : moins de poissons

La chercheuse, formée aux sciences de l’ingénieur et plus particulièrement à l’acoustique à l’université du Mans, a d’abord pu constater que le niveau sonore dans le lagon a bel et bien augmenté : 12 décibels en plus depuis 20 ans. En 2005, on ne mesurait pas encore le bruit des eaux de Bora Bora mais on connaissait les niveaux dans d’autres lagons du monde, et c’est en se basant sur ces mesures que Lana Minier a pu faire ces comparaisons.

Des études ont déjà été publiées sur les effets du bruit du trafic maritime sur les poissons : c’est une source de perturbation majeure avec des effets sur l’anatomie, la physiologie et leur comportement. « Ça augmente leur stress, on les voit ventiler beaucoup plus, leurs organes sonores et auditifs se modifient aussi », résume Lana Minier, qui a axé son propre travail sur leur comportement alimentaire. Et notamment sur les comportements alimentaires de deux espèces de poissons : la demoiselle Dascyllus enamo ou ‘atoti, et le poisson-chirurgien Acanthurus triostegus ou manini. C’est sans appel : quand il y a trop de bateaux, ces espèces se nourrissent moins. Ce qui a des conséquences : ils grossissent et grandissent moins et se reproduisent moins également. Bref, trop de bruits, ça signifie moins de poissons :

D’autres conséquences découlent de ces perturbations, par « effet cascade ». Le changement de comportement du manini, un herbivore, a par exemple un impact sur son milieu quand il est dérangé par le bruit : « Il va manger moins d’algues, elles vont donc proliférer et ça peut empêcher le corail de se développer. »

Un logiciel créé spécialement pour les récifs coralliens

C’est grâce à des hydrophones plongés dans le lagon et le développement d’un logiciel pensé spécialement pour traiter toutes les données enregistrées, que Lana Minier a pu faire ses mesures. « Coral Sound Explorer », c’est le nom de ce programme en « open source », a été développé en collaboration avec d’autres universitaires et spécialistes, et il est unique au monde. Il permet de simplifier et d’aller beaucoup plus vite dans les analyses sonores des récifs. « On a utilisé l’intelligence artificielle, précise Lana Minier. Ce logiciel est une innovation, il marche très bien. Il existe d’autres systèmes pour les milieux océaniques ou d’eau douce mais celui-ci est une première mondiale pour les récifs coralliens. »

Coral Sound Explorer permet d’observer les modifications du paysage sonore. « S’il n’est pas perturbé, il sera toujours identique à peu près tous les jours. Après, il va varier car les poissons sont présents ou non en fonction des saisons, de la lune, etc. Mais normalement on garde à peu près le même ‘pattern’. Quand le paysage est différent, il y a une perturbation. Peu importe le type de perturbation, ça peut être d’origine humaine, mais ça peut aussi être une forte pluie. C’est ensuite à nous d’intervenir pour dire s’il y a trop de bateaux, il va falloir réduire ou alors si c’était juste une pluie. »

Pour pérenniser le système, trois bouées acoustiques doivent être installées dans le lagon. Elles enregistreraient en continu le bruit au fond de l’eau et des alertes seraient envoyées directement à la commune ou aux associations gestionnaires de la zone. Bora Bora, qui a entrepris d’importantes réflexions sur la préservation de son lagon,  et qui a soutenu depuis le début les travaux de la doctorante, est bien sûr la première intéressée. La Polynésienne des eaux, déjà partenaire de la mairie de Gaston Tong Sang sur des projets environnementaux innovants, reste un soutien important du projet. Des subventions sont probablement à trouver auprès d’autres acteurs institutionnels, du local à l’international. Et Lana Minier espère intéresser d’autres collectivités, voire d’autres pays qui ont à gérer des lagons ou d’autres plan d’eau à l’écosystème fragile.

Ce sera donc après sa soutenance de thèse, ce mardi, devant le jury rassemblé à l’hôtel de ville de Vaitape. Avant de se lancer dans ces nouveaux projets la jeune chercheuse commencera d’abord par prendre quelques jours de vacances. Bien mérités après quatre ans de thèse d’écoute du lagon.

Tendez l’oreille 

En tant qu’auditeur, on peut facilement se rendre compte de la différence de bruit dans le lagon. Voici un « paysage sonore » classique, enregistré par Lara Minier. Il faut tendre l’oreille :

Et voici le passage d’un bateau à moteur essence :

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