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Cour d’assises : le frère de la victime tiraillé entre vérité et loyauté filiale

Deuxième journée du procès du père incestueux. Une journée où psychologue et témoins se sont succédé à la barre devant un accusé toujours aussi virulent envers ses enfants. Une journée marquée par des moments forts, dont deux témoignages. Celui de la belle-fille de l’accusé, qui a aussi subi des attouchements et celui du frère aîné de la victime qui contre vents et marées veut rester loyal envers son père. Le procès se terminera mercredi avec les réquisitions et les plaidoiries de la défense. Le verdict devrait être rendu en fin de journée.

La journée a débuté par l’audition d’une psychologue clinicienne qui s’est entretenue avec Corinne*, victime de viols incestueux de la part d’un père qui invoque un complot, une vengeance de sa part. Pour l’experte, la victime s’est montrée « ouverte, spontanée dans l’échange, avec un besoin de dire et d’être entendue. » Elle relève que Corinne ne fabule pas, note « une parole structurée. » Elle explique qu’à l’époque des faits, Corinne était « impuissante, démunie et perdue » et « ce qu’elle ne pouvait mettre en mots, elle le faisait par des scarifications. »  Concernant le traumatisme, elle avance que les syndromes post-traumatiques peuvent surgir à n’importe quel moment, à l’adolescence ou à l’âge adulte : « sa vie peut devenir très compliquée. »

Mise au courant par la magistrate de la situation actuelle de Corinne, à savoir qu’elle a quitté le foyer, interrompu ses études et qu’elle vit chez les parents de son petit ami, un foyer où la aussi, il y a eu de l’inceste et des violences, la réponse de la psychologue est sans appel : « elle est dans l’autodestruction, son corps n’existe plus, elle se met en grand danger, elle a vécu une violence rare (…). Elle met à l’épreuve les adultes autour d’elle, les institutions. » Elle constate, « elle a 16 ans, il nous reste deux ans pour l’accompagner. C’est court, très court pour poser une première marche, qu’elle voie autre chose. »

Un pronostic sombre qui n’échappe pas à l’éducateur de Corinne, que l’on sent profondément touché par la détresse de l’adolescente et aussi par son impuissance à inverser cette tendance autodestructrice. Quant à René*, l’accusé, il ne montre aucune émotion. Un mur sans aspérités.

« L’inceste chez nous, c’est normalisé »

La magistrate appelle à la barre la belle-fille de l’accusé, elle aussi victime d’attouchements de l’accusé quand elle était enfant. Mais avant de l’entendre, elle fait sortir René. Il râle. La femme pénètre dans la salle et jette un regard inquiet au box. « Je l’ai fait sortir », lui dit la présidente de la cour.

La trentenaire prend sur elle et se lance : « l’inceste chez nous, c’est normalisé, et il faut que l’on ne dise rien. » Revenant sur son trauma, « il m’a fait subir des attouchements entre l’âge de 5 ans jusqu’à mes treize ans. Mais il ne m’a jamais pénétrée. » Elle explique qu’elle avait porté plainte à l’époque, avec sa mère, mais qu’elle n’avait jamais eu de nouvelles depuis.

Placée après les faits chez son père, elle y subira aussi des attouchements – son père purge 15 ans de prison pour viols sur une autre de ses filles – et à cette évocation, elle a cette phrase terrible : « la justice n’est pas faite pour moi. » Sa seule échappatoire, « partir en métropole. » C’est là-bas qu’elle apprendra par un gendarme que sa demi-sœur Corinne a été violée par l’accusé. « Je la crois et je veux que justice soit faite pour elle. » Elle va se rasseoir en larmes auprès de sa demi-sœur.

« Je dis pas que c’est une menteuse mais c’est des conneries »

Au tour du grand-frère de Corinne de venir témoigner. Depuis le début du procès, on a vu un jeune homme en colère, taiseux et renfrogné qui errait dans la salle des pas perdus. Une colère que l’on pourrait croire dirigée contre son père, mais son attitude à la barre démontre le contraire. Il est en colère contre lui-même. Partagé entre la loyauté envers son père, « il m’a tout appris » et aussi envers sa sœur, le jeune homme de vingt ans dit :  « je ne dis pas que c’est une menteuse, mais elle dit des conneries. »

« Pourquoi ton père est là ? » demande la juge. « Il a fait une connerie. » « Quoi comme connerie ? » « Une connerie. » La magistrate rentre dans le fond du sujet : « Votre sœur dit qu’elle a été violée par votre père et votre père dit que non. Qui vous croyez ? » « Je ne sais pas, je suis bloqué. » Elle insiste, « Qui vous croyez ? » « Je suis neutre. »

La présidente de la cour change son fusil d’épaule : « C’est quoi un viol ? »  Gêné, il marmonne « c’est sans consentement. » Puis il relève la tête et demande en désignant le box des accusés « Pourquoi il est pas là? » « Comme votre père a fait pression sur vous tous au début du procès j’ai préféré le faire sortir. » « Je veux parler devant lui. »

 « Je pense qu’elle fait des reproches à mon père, sinon elle ne serait pas comme cela »

On va chercher l’accusé. À peine dans le box, il interpelle à nouveau la juge sur son incarcération  : « faut réfléchir avant de mettre des gens en prison. » Sur sa fille et sa belle-fille, « c’est que des reproches pour me mettre en prison. » Il s’apitoie encore sur son sort : « quand leur mère était malade, c’est moi qui me suis occupé d’eux. J’ai tout fait tout seul. » Il enchaîne, « maintenant j’ai un cancer – un simple calcul rénal – et j’ai envie de mourir » Il regarde ses enfants, « plutôt que de me ramener en prison, donnez-moi un truc pour mourir. »

« C’est vrai ce qu’il a dit, intervient le fils, il a raison, quand maman était malade il s’occupait de nous. » La magistrate revient à la charge, « est ce que votre sœur est une menteuse ? » « Je pense qu’elle fait des reproches à mon père, sinon elle ne serait pas comme cela. Je pense qu’elle raconte des conneries. » Puis désignant son père, « c’est lui qui a fait de moi ce que je suis. Il m’a appris le travail. » « Je comprends que vous aimez votre père, c’est normal, mais il faut dire la vérité » enjoint la juge. « J’ai dit la vérité ! » « Vous aimez votre sœur ? », « Oui. Je ne dis pas que c’est une menteuse mais c’est des conneries. » « Et votre père c’est un menteur ? » « Non. » Comme le relevait une éducatrice hier, « les enfants sont partagés entre la loyauté qu’ils croient devoir au père et les faits qui lui sont reprochés. »

 « C’est quoi le plus grave ? Les gendarmes qui posent des questions ou un père qui viole son enfant ? »

La cour diffuse alors les vidéos des auditions du petit frère et de la petite sœur de Corinne, âgés de 8 et 9 ans, à la gendarmerie. C’est le moment que choisit le grand frère pour quitter la salle. La magistrate le fait revenir, elle tient à sa présence pour le confronter aux faits. Après les auditions, la juge rappelle le grand frère à la barre. « Tu les as entendus, ils ont clairement dit qu’ils avaient vu ton papa faire l’amour à ta sœur avec leurs mots à eux. Tu en penses quoi ? » « Je suis choqué de voir ça, poser des questions comme ça à des petits.» « Tu crois qu’ils ont inventé ? » « Ça s’invente pas, c’est pas joli à entendre. Je suis choqué. » « Ils disent la vérité ? » « Je ne sais pas. Je suis perdu. »

L’avocate générale n’en peut plus, elle veut crever l’abcès, le faire réagir. « C’est quoi le plus grave ? Les gendarmes qui posent des questions ou un père qui viole son enfant ? » Le grand frère sous pression est prêt à éclater. Les policiers le sentent et l’entourent. La juge prend le relais, « si votre père vous avait violé, vous auriez aimé que votre sœur ne dise rien ? » Il s’énerve « Je suis pas un pédé. S’il m’avait fait ça je serais un pédé là devant vous. » Il insiste pour parler à son père, la magistrate lui dit que là, ce n’est pas possible, « mais qu’est ce que tu veux lui dire à ton père ? » Il se retourne vers le box, s’adresse à son père :« C’est vrai ou c’est faux ? » «  Donne ton avis. » « Je sais pas, je suis perdu. »

« Je me suis battue pour survivre et je ne suis pas morte, m’a confié Corinne » 

Pour l’avocate des parties civiles, Me Da Silveira, c’est un dossier lourd et compliqué. « Les crimes les plus odieux sont ceux que l’on commet dans l’intimité. Les enfants ont vécu dans la violence et dans la survie.  Je me suis battue pour survivre et je ne suis pas morte, m’a confié Corinne. » Elle poursuit, « l’accusé est connu depuis 2008 pour être violent envers sa compagne et ses enfants. C’est pour cela que des éducateurs sont intervenus. »

Elle revient sur l’enfance de Corinne : « Elle avait six ans quand il a commencé à la toucher et huit ans quand il l’a pénétrée. Sa parole est vraie, authentique. Son hymen est déchiré… » L’accusé marmonne et conteste, Me Da Silveira ne se démonte pas. Elle poursuit : « cette jeune fille a été fracassée. Elle pensait à le tuer. Et c’est comme cela qu’elle a survécu. »

Revenant sur le traumatisme que les faits ont causé sur la fratrie, elle s’exclame, « est-ce cela que l’on attend d’un père ? Il n’a pas eu un seul mot pour ses enfants. La seule chose qu’on l’a  entendu dire c’est sa vie en prison et qu’il allait se suicider. » Elle fixe les jurés. « La peine que vous allez prononcer va les renforcer dans leur sentiment de victimes. Je vous demande de les recevoir en tant que telles. Dans cette histoire, il n’y a pas de mensonges ni dissimulation. »

Le procès se conclura demain avec les réquisitions de l’accusation et les plaidoiries de la défense. Le verdict devrait être rendu en fin de journée.

*Prénoms d’emprunt

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