ACTUS LOCALESENVIRONNEMENT Derrière la multiplication des AMP, les pêcheurs voient « l’ingérence » des ONG Charlie Réné 2026-06-08 08 Juin 2026 Charlie Réné La nouvelle carte des AMP dans l’aire marine Tainui Atea, qui couvre toute la ZEE. ©GouvPF Au delà de leurs inquiétudes sur l’impact des nouvelles aires marines protégées, les pêcheurs voient dans les décisions du gouvernement et les demandes des élus locaux, aux Marquises ou aux Australes, « l’influence » d’organisations internationales conservationnistes. Dans le viseur, le Te Moana Collective, qui réunit Pew Bertarelli, Blue Nature ou le Bezos Earth Fund, et qui a formé un partenariat à 15 millions de dollars avec le Pays. Des fonds qui doivent permettre de développer la surveillance de la ZEE ou l’activité dans les îles assure l’exécutif, mais qui reviennent, pour les armateurs, à « vendre la souveraineté » de la Polynésie. Pour ces professionnels, aucun doute les intérêts de ces ONG, accusées de « phagocyter » les administrations ou les associations locales, ne sont pas ceux du Pays. Lire aussi : AMP : « On est en train de se couper une jambe » pour les pêcheurs Pour Moetai Brotherson, les AMP « n’impactent pas négativement la pêche polynésienne » Millions des ONG dans la ZEE : « C’est nous qui gérons », assure Taivini Teai Peu d’accusations directes, aucun nom d’organisations… Mais beaucoup d’interrogations et de sous-entendus, ce lundi matin, lors de la prise de parole des armateurs, capitaines et marins hauturiers, à propos du rôles des ONG dans la politique du gouvernement en matière d’aires marines protégées. Le gouvernement, pour expliquer l’extension des protections côtières autour de certaines îles des Australes et des Marquises, et la création de deux nouvelles réserves aux frontières Nord et Sud de la ZEE, met en avant la protection de la ressource et des écosystème, « l’exemplarité » internationale dont doit faire preuve l’Océanie en matière environnementales, ainsi que le poids que cette exemplarité doit donner aux demandes de régulation plus globale de la pêche dans le Pacifique. Rien de convaincant pour les pêcheurs, qui estiment que la lutte contre les grandes flottes de senneurs n’avance pas, et que la pêche locale palangrière, contrairement à ces armements étrangers, ne met pas en danger l’environnement ou la durabilité de la pêche. Mais les professionnels s’attardent aussi sur un autre argument développé par le Pays : ces AMP doivent permettre d’attirer des financements, notamment ceux des grandes ONG internationales. Et une enveloppe a bien été annoncée ces derniers mois, celle de 15 millions de dollars promis sur la période 2025 – 2027 par le Te Moana Collective, alliance d’organisations non gouvernementales américaines et européennes pour la plupart liées à des grandes fortunes de la tech ou de l’industrie, tels que Pew Bertarelli Ocean Legacy, Blue Nature Alliance, la Fondation Wyss, Oceans5, le Bezos Earth Fund et le Bloomberg Ocean Fund. 1,5 milliard de francs pour 1,6 million de kilomètres carrés mis sous cloche : « Faites le calcul et voyez pour quel prix on a vendu notre souveraineté », lâche Vatea Moarii, du groupe Ocean Products Tahiti. « On sacrifie la population polynésienne, on ne sait pas pour qui » Le chef d’entreprise n’est pas le seul, au port de pêche, à voir d’un mauvais œil les rapports entre ces ONG et les élus polynésiens. Et pas seulement ceux du Pays : à entendre les pêcheurs, les demandes de gigantesques AMP formulées par les hakaiki des Marquises ou les maires des Australes l’ont été après un long travail de lobbying de ces ONG, notamment de Pew Bertarelli. « Ils leur ont expliqué que les palangriers de Tahiti mettaient en danger leur ressources », regrette Yann Ching, directeur de Vini Vini et président de l’association des armateurs hauturiers. Le gouvernement n’a pas accédé à toutes les demandes des élus locaux, loin de là, mais les pêcheurs, qui demandaient une pause dans de nouvelles AMP le temps d’évaluer leur impact et de résoudre les difficultés de la filière, estiment être les grands perdants du « compromis » trouvé. « Ces décisions là impactent toute la filière, et les emplois qui sont derrière, pointe le responsable. On représente plus de 2000 emplois, et ils sont aujourd’hui menacés. Et au nom de qui, en fait ? On sacrifie la population polynésienne, on ne sait pas pour qui ». https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/06/ONG-PECHE-Yan-ching-pour-qui.wav Ce n’est pas la première fois que des critiques sont formulées à l’encontre des ONG internationales qui promeuvent de fortes mesures de conservation loin de leur pays d’origine. L’ancien ministre de l’Environnement Heremoana Maamaatuaiahutapu, en prise notamment avec Pew, les avait accusés d’imposer leurs idées de grands rahui en manipulant les populations locales, et même parlé de « comportement colonialiste ». La chercheuse Nathalie Ros avait mis en garde en 2022 contre les partenariats public-privé proposés par ces organisations et qui « peut aboutir à priver purement et simplement l’État côtier de la jouissance de ses droits souverains et ce pour une période indéterminée ». Une idée qui, sans être particulièrement mis en avant, est partagé par les armateurs, qui notent que « plusieurs pays du Pacifique font demi-tour » dans leur travail avec ces ONG après avoir été « trop loin » dans la « perte de souveraineté ». « Ces ONG peuvent phagocyter des systèmes administratifs, associatifs » Les professionnels s’interrogent en outre sur les « conflits d’intérêt » créés par l’intégration, au sein des cabinets ministériels ou de certaines directions du Pays, de personnel recruté et payé par des ONG comme Pew Bertarelli. Des formes de partenariats que le ministre des Ressources marines Taivini Teai avait eu l’occasion d’expliquer sur notre plateau, assurant que le gouvernement gardait le plein contrôle sur sa politique environnementale, mais essayait de profiter au mieux des compétences, du réseau et des capacités financières de ces grandes structures. Les pêcheurs, eux, se « méfient » des « doubles discours » et des « études déjà toutes prêtes » proposés aux dirigeants par ces ONG avec qui ils entretiennent des relations « assez froides ». Sans vouloir mettre « tout le monde dans le même sac ». Vatea Moarii précise que sa société a « travaillé » avec certaines organisations internationales « qui ont une dynamique de développement durable, qui savent accompagner les filières pour faire mieux, mais pas nous mettre des contraintes qu’on n’est pas en mesure d’absorber ». Mais le chef d’entreprise « considère qu’il y a une certaine forme d’ingérence ». Et pas seulement via le Pays. « Ces ONG peuvent phagocyter des systèmes administratifs, associatifs, tout ce que vous voulez. Et oui, aujourd’hui, elles ont une influence, qui va orienter certaines décisions. Et on estime que ces décisions aujourd’hui vont à l’encontre des intérêts de la filière et des Polynésiens de façon générale. » https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/06/ONG-PECHE-vatea.wav Dimanche, Moetai Brotherson avait profité du festival Tainui Atea, justement coorganisé avec Le Te Moana Collective, pour faire le point sur l’utilisation des 15 millions de dollars promis et dont l’utilisation devaient être pilotée avec les ONG, via un « véhicule financier » encore en discussion en février. Pas de précision sur ce « véhicule », mais les fonds ont tout de même commencé à être utilisés, a assuré le président du Pays, citant des « outils de monitoring » de la ZEE, et le « développement de modèles économiques alternatifs qui viendraient compenser les restrictions qui sont associées aux AMP ».