ACTUS LOCALESCULTURENUMERIQUE IA au Heiva des écoles : danger ou passage obligé ? Lucie Rabreaud 2026-06-17 17 Juin 2026 Lucie Rabreaud Certaines écoles au Ta’upiti Ana’e étaient, elles, bien accompagnées d’un orchestre traditionnel. ©TFTN Déjà au centre de beaucoup de débats chez les musiciens locaux, l’utilisation de l’intelligence artificielle a fait polémique chez les groupes de ‘ori Tahiti. En cause : l’utilisation de musiques et de voix générées par IA pour accompagner la prestation d’une école lors du récent Ta’upiti Ana’e. Sa responsable défend l’usage, quand il est fait avec « intelligence », d’un «outil numérique comme un autre ». Alors que l’IA « se répand partout », la danse traditionnelle devra aussi l’accepter ? Pas question pour Marguerite Lai, pour qui l’IA, aussi utilisée pour concevoir des costumes, met en danger la culture et le savoir-faire polynésien. La cheffe de O Tahiti E appelle même le ministère de la Culture à réagir. Stupeur dans les tribunes au Heiva des écoles début juin. Des mots en tahitien écorchés, des voix qu’on ne reconnait pas… Pas de doute pour le public, c’est de l’IA. De quoi alimenter les discussions une fois le show terminé. Amener de l’IA sur To’ata peut paraître osé quand on sait à quel point le débat fait déjà rage sur les pas de danse, entre ce qui relève de la tradition et de la modernité, chaque année lors du concours de danse et de chant. « La culture va être produite par l’IA ? Non, ça ne m’intéresse pas du tout » Si l’innovation ou la modernité sont peut-être plus acceptables lors du Heiva des écoles, l’utilisation de l’intelligence artificielle a quand même étonné mais surtout énervé des experts de la culture. La cheffe de O Tahiti E, Marguerite Lai en tête : « Des groupes de danse, des écoles de danse qui commencent à utiliser l’intelligence artificielle pour créer leurs chants, pour les aider à confectionner les costumes, qui demandent même à l’intelligence artificielle des explications, parce qu’il y a beaucoup moins de gens qui parlent le tahitien, donc ils demandent en anglais ou en français, à l’intelligence artificielle de répondre au tahitien. Moi, je ne veux pas de l’intelligence artificielle pour créer les chants, mais où on va, là ? La culture va être produite par l’IA ? Non, ça ne m’intéresse pas du tout. » https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/06/IA-HEIVA-Marguerite-des-groupes-des-ecoles-qui-utilisent-IA.wav Une cheffe de groupe et également directrice d’école, qui souhaite rester anonyme, confirme que l’intelligence artificielle a bien été utilisée sur son spectacle présenté au Ta’upiti Ana’e. La mélodie et les voix ont été fabriquées avec l’aide de l’IA sur trois chansons, dont les textes étaient bien signé d’un humain, certifie-t-elle. Elle défend l’utilisation de l’IA comme un outil d’accompagnement à la création, comme peuvent l’être les consoles, les ordinateurs, les synthétiseurs. En somme, « une évolution avec son temps », qui sera, en plus, difficile à combattre tant l’IA envahit tous les domaines de nos vies. « C’est là, ça existe, on ne peut pas aller contre, ça se répand partout, donc autant l’utiliser », explique-t-elle, tout en comprenant « les peurs » qui ont toujours surgi à chaque évolution technologique mais trouvant que c’est aussi « un manque de foi en l’intelligence des artistes de ce pays ». Pas question effectivement de fabriquer un spectacle entier avec l’IA, ce qui « n’aurait aucun sens ». L’IA n’a été qu’une petite partie de son spectacle : trois chansons sur un show entier. Il ne faut pas non plus croire que la création de ces trois chansons a été simple. « Certains imaginent que l’ordinateur a tout fait mais c’est faux. Ça n’arrive pas comme ça tout cru. Ce n’est pas si simple. » Une autre réalité a aussi déterminé l’utilisation de l’intelligence artificielle : le manque de temps. Une chanteuse avait bien été sollicité pour reprendre le chant mais elle n’était pas disponible. Et le manque d’argent : la cheffe de troupe pointe toutes les difficultés auxquelles ils font face pour avoir un enregistrement propre en studio. Quant à cette question d’utilisation de la production artistique par ces intelligences artificielles qui siphonnent la création humaine sans avoir à verser de droits, ce qu’ont dénoncé des musiciens et des DJ polynésiens ces derniers mois, la directrice de l’école les balaye parlant d’inspirations mutuelles, entre chefs de groupes de danse et artistes de manière générale, avec ou sans IA. Elle rappelle aussi qu’il ne s’agissait pas du Heiva i Tahiti mais du Ta’upiti Ana’e, un événement bien différent puisque ce n’est pas un concours mais un ensemble de prestations d’écoles de danse. Un appel au ministère de la Culture Tout le monde ne souscrit pas au discours, loin de là. Un autre chorégraphe dit « préférer transpirer pour faire les musiques » et surtout aimer ce travail en équipe pour un spectacle de danse. C’est « ce rassemblement d’artistes qui fait aussi vivre la communauté », même si bien sûr c’est sans doute « plus simple » de faire des compositions avec l’IA, sans avoir à trouver un compositeur disponible, fixer un rendez-vous, se mettre d’accord… Un autre chef de groupe est catégorique : « Je n’utilise pas d’IA. Je fais confiance à l’humain. » Il appelle d’ailleurs les artistes à bien déclarer leurs productions à la Sacem pour les protéger. Pour Marguerite Lai, c’est indiscutable, « je n’ai pas besoin de l’intelligence artificielle ». Et elle souhaite même que le ministère de la Culture s’empare du sujet : « Voulez-vous que l’intelligence artificielle fabrique toutes nos créations musicales, nos costumes… ? » La goutte d’eau pour celle qui dénonce déjà le déclin de la langue tahitienne. https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/06/IA-HEIVA-Marguerite-je-nai-pas-besoins-de-IA.wav