ACTUS LOCALESEMPLOISANTÉ

« On n’y arrive plus » : Tony Tekuataoa et la CME alertent sur la crise de recrutement au Taaone

La Commission médicale d’établissement du CHPF, par la voix de son président Tony Tekuataoa, alerte sur une crise profonde du recrutement qui met en danger l’ensemble du système de santé. De plus en plus de postes de praticiens hospitaliers, notamment de spécialistes, restent non pourvus, tandis que le recours croissant à des contractuels ne suffit plus à stabiliser les services. Résultat : des consultations annulées, des délais allongés, des evasans qui auraient pu être évitées… Face à cette situation « inacceptable », et un certain immobilisme des autorités du Pays – « dans le post-Covid, tout le monde a bougé, sauf nous » – les responsables médicaux appellent à des réformes structurelles d’urgence pour améliorer l’attractivité médicale du territoire et garantir la continuité et la qualité des soins pour la population.

« Nous, ce qu’on souhaite, c’est prendre soin de la population et qu’on nous en donne les moyens ». La Commission médicale d’établissement (CME) du Centre hospitalier de la Polynésie française alerte sur une crise de recrutement médical qui compromet la prise en charge des patients. Les chiffres avancés par la CME témoignent d’une situation préoccupante. Lors du dernier concours de praticien hospitalier, 57 % des postes proposés en Polynésie n’ont pas trouvé preneur. Ce taux grimpe à 87 % à la Direction de la santé. Au CHPF, 21 des 229 postes de praticiens hospitaliers sont actuellement vacants, tandis que 95 sont occupés par des médecins non titulaires. En parallèle, le recours à des praticiens dits « hors-sol », recrutés sur des contrats temporaires, a fortement augmenté : 215 contrats ont été recensés en 2025 contre 93 deux ans plus tôt.

« Là où je suis inquiet, c’est qu’on n’arrive plus à capter de la ressource médicale à l’extérieur », constate le docteur Tony Tekuataoa, chef des urgences du Taaone et président de la CME. « On a aussi une fuite des praticiens et effectivement, il nous faut des médecins pour soigner la population. Donc, c’est vraiment dans l’intérêt du système de santé publique qu’on tire la sonnette d’alarme parce que nous, ce qui nous importe, c’est la sécurité des patients et bien sûr, la qualité des soins, mais on n’y arrive plus », déplore-t-il.

Tony Tekuataoa explique avoir organisé des réunions de task force, (c’est-à-dire, mettre en place un groupe de travail chargé de résoudre un problème précis et rapidement, NDLR), mais « il n’y a pas de mesure suffisamment puissante pour renverser la vapeur. On est vraiment, vraiment loin du compte », poursuit le médecin-urgentiste. 

Des spécialités sous tension

Pour la CME, les conséquences de cette pénurie ne sont plus théoriques. Elles se traduisent déjà par des consultations annulées, des délais d’attente allongés, des évacuations sanitaires qui auraient pu être évitées et, dans certains cas, des pertes de chance pour les patients. Le CHPF ne dispose par ailleurs plus, depuis plus de trois ans, de spécialiste des pathologies de l’oreille en ORL. En cardiologie, certains délais d’accès aux consultations spécialisées atteignent désormais des niveaux jugés « inacceptables » par les médecins.

La commission évoque également une situation particulièrement préoccupante en cancérologie : en oncologie, la succession de contrats courts fragilise la continuité du suivi des patients atteints de cancers. En radiothérapie, les deux postes de praticien hospitalier seront vacants à partir d’octobre 2026. L’activité ne pourra alors être maintenue que grâce au soutien de la radiothérapeute de l’Institut du cancer de Polynésie française (ICPF), obligeant potentiellement de nombreux patients à être évacués hors du territoire pour recevoir leurs traitements, détaille le communiqué.

D’autres spécialités sont également touchées. En chirurgie thoracique et vasculaire, la continuité des soins reste fragile en raison des difficultés de recrutement. En néphrologie, les consultations dans les Australes et aux Marquises sont interrompues depuis 2025, l’activité de greffe rénale est à l’arrêt et plus de 30 % des créneaux de consultation ont été supprimés. La radiologie figure parmi les services les plus affectés : cinq des sept postes sont vacants. Pour maintenir une activité minimale, le CHPF a dû recourir massivement à la téléradiologie, avec un coût important pour l’établissement. La radiologie programmée a été suspendue et la permanence de radiologie interventionnelle est restée inactive pendant plus de six mois.

« Un turn over de 70% »

Pour la CME, la difficulté n’est pas seulement d’attirer de nouveaux médecins dans un contexte de concurrence mondiale entre établissements de santé. Le principal enjeu est désormais de les fidéliser. Et pour y parvenir, Tony Tekuataoa parle « d’attractivité ». Pour le docteur, il est nécessaire de « s’aligner sur ce qui est fait ailleurs en termes de temps de travail, de salaire, de conditions de travail et de souplesse ». « On a un système qui est très rigide et qui n’a pas su se transformer, évoluer et se moderniser suffisamment pour anticiper ». Un sujet déjà mis en avant au sortir de la crise sanitaire, note Tony Tekuataoa qui alertait déjà les autorités et l’hôpital. « Les chiffres parlent d’eux-mêmes, on a un turn over de 70%. »

« Un médecin qui connaît ses patients, leur histoire médicale et les contraintes liées à l’insularité n’est pas interchangeable », souligne la commission. Selon elle, le recours permanent à des remplaçants, même compétents, ne peut constituer une solution durable pour le système de santé polynésien. La situation des médecins originaires du fenua illustre cette difficulté. Depuis 2003, plus de 300 médecins polynésiens ont été formés. Pourtant, seuls 14 exercent aujourd’hui au CHPF en tant que praticiens hospitaliers. Pour la CME, ce constat révèle un échec collectif : le territoire investit dans la formation de ses médecins mais peine à leur offrir des perspectives suffisamment attractives pour construire leur carrière en Polynésie.

« Tout le monde a bougé, sauf nous »

La commission médicale estime que le statut des praticiens hospitaliers polynésiens n’a pas connu d’évolution majeure depuis près de vingt-cinq ans. « Dans le post-Covid, tout le monde a bougé, sauf nous. La Calédonie a bougé, la France a bougé et a fait bouger les départements d’outre-mer », détaille encore Tony Tekuataoa. 

Face à une situation qu’elle juge désormais critique, la CME appelle les pouvoirs publics à prendre la mesure de l’enjeu. « En l’absence de réforme, la trajectoire actuelle ne peut que s’aggraver », prévient-elle, estimant que c’est désormais la capacité même du système de santé public à assurer ses missions qui est en jeu. Tony Tekuataoa indique de son côté qu’il y a des « discussions syndicales sur la problématique statutaire » en cours. Interrogé à propos d’un possible mouvement social, le médecin urgentiste répond : « il y a un temps d’alerte et après il y a un temps plus syndical. Il y a une réunion demain après-midi avec la CME. On verra comment les choses se positionnent. »

Article précedent

Newrest : "Je ne sais pas si c’est une grève téléguidée, elle est en tout cas très curieuse"

Article suivant

Pas de nouveau parti, un soutien à l'assemblée... Oscar Temaru appelle ses "fils" à la paix

Aucun Commentaire

Laisser une réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

PARTAGER

« On n’y arrive plus » : Tony Tekuataoa et la CME alertent sur la crise de recrutement au Taaone