ACTUS LOCALESCULTUREÉCONOMIE « On sait faire des films » : l’audiovisuel polynésien réclame plus de fonds et d’autonomie Lucie Ceccarelli 2026-06-11 11 Juin 2026 Lucie Ceccarelli © Pacific TV Prod Droits d’auteur doublement imposés, accès restreint aux soutiens financiers nationaux… Cela fait des années que la filière audiovisuelle polynésienne veut porter ces dossiers à Paris. Et c’est désormais chose faite : Moerani Frébault a interpelé le ministère de la Culture, qui va saisir les instances compétences pour débloquer les « freins » aux productions locales. « Aujourd’hui, on sait faire des films, on a besoin qu’on nous lâche un peu la bride« , a réagi Marie Eve Tefaatau. La gérante de Pacific TV Productions monte actuellement un syndicat afin de permettre à la filière de se professionnaliser encore davantage. Ça bouge du côté de la filière audiovisuelle polynésienne. Un an après l’adoption à Tarahoi de la loi de dynamisation du secteur de l’audiovisuel, c’est vers l’Hexagone que se tournent maintenant les producteurs locaux, qui ont récemment interpellé le député Moerani Frébault sur plusieurs difficultés rencontrées par leur filière. En premier lieu, l’impossibilité d’accéder à plusieurs dispositifs nationaux de soutien à la production cinématographique et audiovisuelle, plus particulièrement au crédit d’impôt international (C2I) géré par le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC). Cette demande d’agrément, qui permet de couvrir 30 % des dépenses éligibles d’un film et peut atteindre la coquette somme de 30 millions d’euros, concerne les œuvres dont la production est initiée par une société étrangère et dont tout ou partie de la fabrication a lieu en France, Polynésie y compris. Pour en bénéficier, les sociétés étrangères doivent collaborer avec une boîte de production établie en métropole ou dans un territoire éligible et, c’est là où le bât blesse, les sociétés polynésiennes n’en font pas partie. « Du coup, pour faire bénéficier du C2I aux productions internationales qui désirent tourner en Polynésie française, on est obligés de s’associer en coproduction avec une boîte française. On reste ainsi simples producteurs exécutifs, des sous-fifres, et on ne gagne pas ce qu’on devrait gagner », explique Marie Eve Tefaatau. « On aimerait donc que les sociétés de production audiovisuelle polynésiennes puissent faire partie de la liste des sociétés établies sur un territoire français, afin d’inciter les gros tournages en Polynésie sans passer par la France », poursuit la gérante de Pacific TV Productions, qui a sensibilisé Moerani Frébault au dossier afin qu’il porte le débat à l’Assemblée nationale. Des « freins persistants au développement d’une filière stratégique » Fin mai, le député a ainsi interpelé la ministre de la Culture sur ces difficultés locales, qui constituent des « freins persistants au développement de cette filière pourtant stratégique pour l’emploi local, l’attractivité du territoire et le rayonnement culturel de la France dans l’espace indo-pacifique ». Cette situation « oblige les producteurs locaux à recourir à des sociétés relais hexagonales afin de rendre les tournages internationaux éligibles au dispositif fiscal » et « entraîne une perte de valeur ajoutée locale, un transfert de gouvernance juridique et financière hors du territoire, une dépendance structurelle à des coproducteurs métropolitains et un affaiblissement de la compétitivité de la Polynésie française face à d’autres destinations du Pacifique disposant de mécanismes fiscaux plus accessibles », a-t-il écrit au ministère. Moerani Frébault a poursuivi en évoquant d’autres dispositifs de soutien nationaux difficilement accessibles aux Polynésiens afin de demander à ce que « les critères d’éligibilité du CNC soient adaptés aux réalités ultramarines et notamment polynésiennes ». Enfin, il a questionné le ministère de la Culture sur l’état d’avancement du projet de fonds de soutien audiovisuel pour l’Océanie, qui avait été annoncé pour le second semestre 2024 et n’a pas été mis en œuvre depuis. « Des dossiers officiellement lancés » à Paris Après s’être entretenu avec le ministère de la Culture, Moerani Frébault s’est réjoui de voir « ces dossiers désormais officiellement lancés. Le ministère va saisir le CNC, les services financiers à Bercy ainsi que le Quai d’Orsay pour le fonds Pacifique. » Un travail que le jeune député va poursuivre à la fin du mois, lors de son prochain déplacement à Paris, au cours duquel il a déjà prévu de rencontrer les ministres de l’Économie et des Comptes publics sur ces sujets. Après plusieurs années à porter ces dossiers, les choses semblent donc enfin bouger pour Marie Eve Tefaatau. « En dix ans, on s’est beaucoup professionnalisés, et aujourd’hui, on a besoin qu’on nous lâche un peu la bride. On sait faire des films. Si on avait les mêmes moyens que les boîtes de production en métropole ou ailleurs, on pourrait vraiment écrire nos propres films ici. Il faut arriver à professionnaliser l’écriture et la scénarisation en Polynésie », ajoute la productrice, pour qui l’accès à ces financements nationaux permettrait de légitimer encore davantage les compétences locales. « Notre but, c’est de faire reconnaître les scénaristes et dialoguistes locaux par les chaînes et les plateformes internationales. Pour ça, il nous faut des moyens, être reconnus et légitimés comme producteurs audiovisuels, comme professionnels, dans le Pacifique. Le fait d’avoir accès à ces fonds supplémentaires nous aidera énormément. Au lieu de payer des commissions aux sociétés internationales qui viennent en Polynésie pour nous aider à avoir un peu plus de fonds, on pourra aller les chercher nous-mêmes, sans avoir à payer d’intermédiaires. » https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/06/SYNDIC-AUDIOVISUEL-Marie-Eve-1.wav Un syndicat des professionnels de l’audiovisuel créé ce mois-ci Pour permettre à la filière de se professionnaliser davantage, Marie Eve Tefaatau est en train de monter un syndicat qui permettra de « défendre non seulement les intérêts des techniciens mais aussi ceux des auteurs ». Car la question de leurs droits, et surtout de la double imposition à laquelle ils sont assujettis dans l’Hexagone puis en Polynésie, figure également au cœur des discussions menées à Paris. « On a un peu plus de 25 % d’impôts en métropole sur ces droits, et si on déclare nos fonds ici, on en a autant. On a ainsi de 50 à 60 % de nos droits d’auteur qui partent en impôts. Le pire, c’est que les auteurs déclarés en métropole et qui résident en Polynésie française n’ont le droit ni à la retraite, ni aux maladies, ni à rien, alors qu’on y cotise. Je le considère comme du vol, il y a un moment où il faut qu’on défende vraiment nos droits ici. » https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2026/06/SYNDIC-AUDIOVISUEL-Marie-Eve-2.wav Les accords collectifs sont déjà rédigés, les statuts en cours… L’Union syndicale des professionnels du cinéma et de l’audiovisuel polynésien devrait voir le jour dans le courant du mois.