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Un atelier de lutherie pour donner aux instruments une nouvelle vie

C.R./Radio1

Le mot a déjà bien circulé dans le milieu musical : un atelier de lutherie professionnel a ouvert il y a quelques mois à Tahiti. Romain Giraud, qui a perfectionné son art entre le Sud de la France et l’Andalousie, avant de suivre sa compagne native du fenua dans son retour au pays, y fabrique, répare, rénove et règle les guitares, basses et autres ukulélés. Son plaisir : voir les musiciens retrouver leur instrument après les avoir ressuscités.

Au fond de l’atelier, une dizaine de guitares, électriques, folks ou classiques, s’alignent sagement sur un rack en attendant leur tour sur l’établi. Certaines ont été déposées par des musiciens « pro », d’autres par des bringueurs du dimanche. Quelques pièces ont été amenées par des propriétaires sentimentaux voulant redonner vie à l’instrument d’un proche ou d’un parent. Ces dernières semaines, des instruments sont même arrivées par avion de Raiatea, Huahine ou Rangiroa, où d’autres musiciens en mal de réparation ont entendu parler de l’atelier de Romain Giraud. Il faut dire que si beaucoup d’artisans, parfois de talent, façonnent des ukélélés ou des même des guitares au fenua, et que certains, pour la plupart en amateur, s’essaient à la réparation, aucun « vrai luthier », capable d’intervenir « sur toute une famille d’instruments », n’était jusqu’ici installé à Tahiti.

Une collection d’outils et de compétences

Sa « famille » à lui, ce sont les cordes pincées : guitare, basse, ukulélé, banjo, mandoline, luth et « tout ce qui se joue à la main ou au mediator ». À l’œuvre sur une électroacoustique made in Canada qui lui a été déposée par un passionné, le luthier explique avoir été « surpris par la demande » lors de son installation à Tahiti, voilà huit mois. Le trentenaire, jusque là installé dans le Var, avait alors suivi sa compagne, native du fenua, dans son envie de retour au pays. Il n’avait « pas trop étudié le marché » mais « bien sûr » emmené son précieux atelier avec lui. Ciseaux à bois, scies à fret, gouges et rabots, racloirs, limes et règles en tous genres, dont les formes étonneraient les bricoleurs les plus avertis, sans oublier les perceuses et autres machines, les multiples pots de colle ou de vernis… « Ça prend beaucoup de temps de rassembler tout ce dont tu as besoin pour ce métier », explique le jeune professionnel.

©FB Atelier Lutherie Giraud

Car à l’image des instruments qu’il examine, la lutherie est un assemblage complexe de compétences, une mosaïque de corps de métiers. « Il y a tout ce qui est propre à la lutherie, il y a un savoir à connaitre qui est dense, mais il faut aussi être vernisseur, il y a tout le travail du bois, tout ce qui est ébénisterie, il y a le travail de la marqueterie, les incrustations,  les filets, la nacre etc… liste-t-il. Tout ce qui touche à l’électronique aussi. Quand on est amené à travailler sur des guitares qui ont des préamplificateurs à l’intérieur ou des guitares électriques qui ont des défaillances… Tout ça mis bout à bout fait que oui, c’est long, c’est compliqué ». Mais c’est aussi passionnant.

Le bois vit, l’instrument bouge

La passion, c’est d’ailleurs le fondement de cette profession « où tu bosses beaucoup et le plus souvent seul », et, où les spécialistes amassent bien souvent plus de reconnaissance que d’argent. « C’est un travail où il faut s’accrocher. Sans la flamme tu ne tiens pas », précise le trentenaire, qui était musicien avant de devenir luthier. L’atelier prend bien sûr les commandes d’instruments neufs, en électrique ou en acoustique. Comme ce ukelele baryton à thème « arboricole », en grevillea et acajou locaux, livré le mois dernier. Mais les créations originales, qui demandent des centaines d’heures de travail, ne sont pas accessibles à toutes les bourses, et « le gros du boulot » de tous les luthiers ce sont bien les réparations, rénovations, entretien et autres réglages. « Donner une deuxième vie à un instrument, c’est presque aussi satisfaisant que d’en créer un », sourit Romain.

Deux créations de Romain Giraud : un ukulélé baryton en bois local commandé à Tahiti et une guitare électrique en Ovangkol avec manche en sapo, palissandre et érable qu’il a fabriqué voilà une dizaine d’années avant de faire les finitions au fenua. ©FB Atelier Lutherie Giraud

Caisses percées, têtes cassées, chevalets décollés, accastillage rouillé ou manche qui a simplement perdu en précision ou en confort… Le professionnel inspecte, resserre, regraisse, nourrit le bois de la touche, lustre les frettes, règle le manche et « l’action » (la hauteur des cordes), met l’instrument au diapason. « Le bois, même si ça fait très longtemps qu’il ne fait plus partie d’un arbre, reste un matériau vivant, reprend Romain. Si on le regarde au microscope c’est une éponge, donc il va absorber, relâcher de l’humidité, gonfler, se rétracter… Ajoutée à ça la tension des cordes (4 à 6 kilos par cordes sur une guitare, ndr), les instruments bougent, travaillent, et c’est là que les luthiers interviennent pour pallier à tout ça ».

Clinique de la guitare

Impliquant l’art, la science, et bien sûr le travail manuel, la lutherie ne s’apprend pas dans les livres. « Il y a des écoles spécialisées, mais il n’y a pas vraiment, en France, un cursus dans lequel tu vas rentrer, faire tes années, et sortir luthier », reprend le trentenaire. Pour se former, la plupart des professionnels tracent donc leur propre chemin, et celui de Romain est plutôt sinueux. De la découverte du métier, à 13 ans, aux stages chez les maitres andalous, en Espagne, du « bidouillage » pour les copains musiciens aux longues séance d’observation et d’apprentissage auprès de professionnels de sa région, « il a fallu être patient ». Et ça n’est pas fini : « c’est un métier où tu apprends toute ta vie, explique-t-il. Plus tu en sais, plus tu vois que t’es loin, et tu ne peut jamais dire ‘tiens, je suis arrivé au bout’. C’est d’ailleurs ça qui est intéressant ». 

Dans cette clinique de la guitare, la diversité des « interventions » interdit aussi toute lassitude. « On ne peut jamais vraiment savoir combien de temps on va rester sur un instrument », note le luthier. Mais après des longues heures de concentration, la récompense est là : un « bout de bois » qui reprend vie sous les doigts de son propriétaire. « J’ai l’impression d’avoir beaucoup plus affaire à des musiciens ici en Polynésie, explique-t-il. Ils m’expliquent là où ils ne se sentent pas bien, je leur fais le réglage et quand ils viennent récupérer l’instrument, ils le sentent tout de suite. Quand quelqu’un retrouve sa guitare et prend plaisir à rejouer dessus, c’est super gratifiant. »

Romain Giraud et son atelier de lutherie sont joignables sur Facebook, par mail ou au 89 54 70 38.

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