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Teva Rohfritsch : « Notre citoyenneté française ne doit pas être voilée par un argument statutaire ou comptable »

C’est au début des années 2000 que les Polynésiens découvrent Teva Rohfritsch. D’abord ministre du Tourisme, il s’impose très vite et durablement comme une figure politique incontournable. Après plusieurs mandats de ministre puis Vice-président du gouvernement, mais aussi d’élu territorial et municipal, il devient, à 45 ans, sénateur de la Polynésie française, le 27 septembre dernier. 

C’est à cette occasion qu’il accorde une interview à la rédaction d’Outremers360 en partenariat avec Radio 1. Il évoque les dossiers qu’il compte mener au Palais du Luxembourg, la crise sanitaire, le plan de relance, le budget Outre-mer 2021 dans ce contexte si particulier, mais aussi des sujets plus spécifiques à la Polynésie comme les indemnisations des victimes des essais nucléaires ou encore, la solidarité nationale à l’épreuve du statut d’autonomie de la Polynésie. INTERVIEW. 

 

Outremers360 et Radio 1 Tahiti : Vous avez été élu en septembre dernier, et il s’agit de votre premier mandat de sénateur après avoir été vice-président du gouvernement polynésien en charge notamment de l’Économie et des Finances. Quels sont les sujets, dossiers polynésiens voire ultramarins inscrits sur votre feuille de route de sénateur ? 

Teva Rohfritsch : « Ceux que nous avons portés devant les grands électeurs au mois de septembre dernier en premier lieu : la modification du CGCT sur un certain nombre de thématiques intéressant les communes polynésiennes (notamment les échéances en matière d’eau et assainissement, le statut des élus et la fonction publique communale), la préparation des futurs partenariats financiers avec l’État (contrat de développement, convention santé-solidarité…) en relais du gouvernement de la Polynésie française, les thématiques liées aux aléas climatiques et la création à terme d’un fonds de secours communal sur le modèle du fonds de secours national, la problématique du Fonds intercommunal de péréquation et de son financement État-Pays, le suivi des évolutions statutaires et législatives (Loi 4D en préparation avec le ministère des Outre-mer)… On ne manquera pas de sujets et de travail !

Lana Tetuanui et Teva Rohfritsch autour d’Édouard Frtich, le 27 septembre dernier. ©PB/Radio1

Nous nous sommes engagés également à assurer le rôle de vigie au Sénat pour défendre les intérêts de la Polynésie française, des outre-mer dans leur ensemble mais également participer au débat démocratique permettant à la nation toute entière de faire face à cette crise sanitaire, économique et sociale que nous traversons. Être Sénateur de la Polynésie française c’est être élu de la République avec un ancrage fort dans son territoire en relation avec l’ensemble des élus locaux. Je tiens à préserver ce lien. »

Vous avez décidé de rejoindre la commission des Finances du Sénat, un choix naturel pour vous qui avez été le « trésorier » de la Polynésie ? 

« C’est un choix enthousiaste et volontaire effectivement, après avoir géré les deniers du Pays et secondé notre président Fritch, de venir débattre, argumenter, voter avec un regard particulier sur les crédits consacrés aux outre-mer bien évidemment mais également ceux dédiés à l’ensemble des missions de la Loi de finances. La mission outre-mer ne mobilise que 12% des crédits consacrés aux outre-mer. On doit donc tout regarder ! En cette période particulière, cet exercice prend une dimension encore plus forte, car il s’agit de mobiliser les crédits sur les missions essentielles en réponse à la crise sanitaire tout en préparant les instruments de la Relance qui doivent être déployés partout et en particulier dans nos territoires lointains ! »

Vous avez également choisi de rejoindre le groupe Rassemblement des démocrates, progressistes et indépendants (RDPI), groupe de la majorité. Pourquoi ce choix, notamment au regard du fait que votre collègue Lana Tetuanui, également sénatrice proche d’Édouard Fritch, siège toujours chez les Centristes ? 

« C’était un engagement de campagne de rejoindre la majorité présidentielle. Il nous faut poursuivre le travail confiant et constructif que nous menons sous la conduite du Président Fritch avec le Président Macron depuis son arrivée à l’Élysée. Vous connaissez les rapports de confiance que j’ai pu aussi nouer avec Sébastien Lecornu (élu également sénateur) et Gérald Darmanin lorsque j’étais vice-président de la Polynésie française. Le respect de la parole donnée est quelque chose de fondamental pour moi.

©Presidence

Je suis heureux de rejoindre le RDPI et de travailler en étroite collaboration avec le Gouvernement de Jean Castex, qui connaît d’ailleurs bien la Polynésie française. Je suis tout aussi proche d’Édouard Fritch dont je suis également le premier vice-président au sein de notre mouvement politique le Tapura Huiraatira. Je respecte bien évidemment le choix de Lana Tetuanui qui effectue un deuxième mandat. Elle a souhaité rester au sein de l’Union centriste qui l’a accueillie à son entrée au Sénat en 2015. Nous travaillons ensemble bien entendu sur nos sujets polynésiens et cette répartition nous permettra très certainement de convaincre davantage de Sénateurs sur le bien-fondé de nos propositions. Lana et moi sommes mobilisés et solidaires pour notre Pays et ça c’est primordial ! » »

Vous avez été élu à la Cour de Justice de la République, devenant ainsi le premier parlementaire ultramarin à y siéger. Les sujets, affaires abordées par cette Cour sont très sensibles (crise sanitaire, affaire Karachi), comment appréhendez-vous cette mission ?

« Avec honneur et sérieux mais aussi responsabilité. J’espère pouvoir apporter un regard éclairé de mon expérience d’élu local et d’ancien membre du gouvernement de notre pays d’outre-mer, pour enrichir nos débats éventuels. Il nous faudra prendre les meilleures décisions possibles au regard de l’instruction qui sera réalisée par des magistrats professionnels expérimentés, de la préservation de l’intérêt général et de la bonne gestion des deniers publics, sans méconnaître les difficultés de décision et d’exercice du pouvoir. Chaque contexte est particulier.

Ce sera une mission passionnante et j’en suis sûr riche d’enseignements. Ce ne sera certainement pas un exercice facile. Mais nous avons été élus pour gérer les difficultés et non pas pour les fuir. Je travaillerai donc dans cet état d’esprit en gardant au fond de moi mes valeurs polynésiennes et mon attachement profond à la République. »

Teva Rohfritsch a prêté serment après avoir été élu à la Cour de Justice de la République. IL est le premier parlementaire ultramarin a y siéger ©Sénat

Actuellement, le Sénat étudie le budget des Outre-mer, déjà adopté par l’Assemblée nationale. Vous avez été nommé rapporteur spécial avec le sénateur de Guyane Georges Patient à ce sujet. Quelles sont vos recommandations ? Ce budget répond-il aux enjeux de la relance Outre-mer à l’heure d’une crise sanitaire et économique sans précédent ? 

« Nous sommes globalement satisfaits de constater une hausse des crédits consacrés aux outre-mer ce d’autant plus que les finances publiques sont également sous tension en cette période de crise inédite. Nous avons émis néanmoins quelques points de vigilance au regard de la sous-consommation chronique de crédit notamment sur les budgets consacrés au logement et aux exonérations de charges patronales dans les DROM.

Georges Patient est un spécialiste reconnu et je suis très fier de travailler avec lui sur ces sujets. Nous souhaitons la mise en place d’une mission de contrôle pour identifier les leviers requis pour accélérer l’efficience budgétaire. La sous-consommation ou sous-exécution des crédits ne doit pas être une fatalité. C’est aussi un enjeu de la Relance. L’ingénierie territoriale est une voie, la dé-complexification des procédures certainement aussi. La déconcentration de certaines décisions et les moyens humains pour y parvenir très certainement aussi. La décentralisation reste un enjeu majeur.

Georges Patient et Teva Rohfritsch ont été nommés rapporteurs spéciaux du budget Outre-mer au Sénat ©Twitter / Georges Patient

Pour la Polynésie française, les dotations dites de la « dette nucléaire » sont préservées et reconduites. J’ai formulé deux points d’attention : sur les crédits consacrés à la prochaine convention santé-solidarité qui doit être conclue prochainement et sur les reliquats du contrat de projet qui prend fin le 31/12/2020. Il faut que l’État tienne ses engagements. Un rattrapage sur le prochain contrat de développement et de transformation pourrait être une solution.

Nous avons enfin formulé notre vigilance sur la territorialisation du Plan de Relance et les procédures d’appels à projet pour que nos territoires ultramarins puissent y accéder. Nous ne souhaitons pas être à la périphérie de l’effort national de Relance, ni ajouté à la crise que nous subissons, le poids de l’éloignement de Paris. Nous veillerons sur ce sujet. Je sais pouvoir compter sur l’écoute et la force d’action de notre ministre Sébastien Lecornu pour faire entendre la voix de nos outre-mer en cette période tendue. Il s’investit pleinement. Nous aussi avec lui ! »

Sur le plan de relance de la Polynésie, le président de la Polynésie aurait, semble-t-il, souhaité un coup de pouce de Paris, au-delà des domaines relevant de la compétence de l’État. Édouard Fritch disait vouloir accrocher la relance de la collectivité au train de la relance nationale. A-t-il été entendu ? Comptez-vous, en tant que sénateur, remettre ce sujet dans les échanges avec le gouvernement central ? 

« Oui et c’est l’objet de nos discussions du moment. Je milite avec le président Fritch pour que l’argument statutaire ne masque pas la vision de l’État sur la criante précarité dans laquelle sont plongées les populations de nos collectivités du Pacifique depuis mars 2020. Cette crise est d’abord sanitaire et on parle bien de la sauvegarde de la vie humaine des citoyens français que nous sommes. Elle est devenue financière et économique. L’enjeu est désormais la paix sociale et la vie de nos familles plongées dans la précarité en particulier dans les secteurs du tourisme (première industrie du Pays) et de la perliculture. Par effet mécanique toute notre économie est fragilisée et nos ressources amputées par la crise.

Notre pays de 270 000 habitants répartis sur 5 millions de km² d’océan ne peut pas faire face, seul, aux besoins financiers colossaux en matière d’aide et d’intervention en période de tension sanitaire, ni assumer seul le coût de la relance. Je ne peux pas croire qu’en cette période de crise mondiale, la solidarité nationale ne s’exprime qu’au travers d’une bonification de prêt de l’AFD. Attention, nous sommes bien heureux de l’avoir obtenue car nous nous sentions bien seuls à faire face concrètement sur le plan financier. Le Fonds de solidarité nationale en aide aux petites entreprises et les PGE ont été étendus progressivement à nos territoires de l’article 74 et c’est une bonne chose aussi, nous en sommes reconnaissants. Nous savons que le ministère des Outre-mer s’est battu pour nous sur ces sujets.

Nous ne comprenons pas néanmoins pourquoi l’argument statutaire prévaudrait sur l’aide exceptionnelle de l’État au chômage partiel et alors que ça n’a pas été un obstacle sur les aides directes aux entreprises. Nous avons besoin à titre très exceptionnel du chômage partiel pour un temps limité sur des secteurs prioritaires : le tourisme (hébergement, restauration, bars, discothèques et activités de loisirs), le transport aérien et la perliculture. La Polynésie est prête à étudier un partenariat sur ce thème mais il faut aller vite et surtout que l’État en accepte le principe. Huit mois se sont écoulés depuis le premier confinement.

Le Plan de relance est une véritable occasion d’exprimer cette solidarité nationale parce que cette crise est exceptionnelle. Le président Fritch le rappelle régulièrement. Nous ne sommes pas des adeptes de la main tendue et prônons la différenciation mais aussi la responsabilisation. Et la Polynésie a pris sa responsabilité en mobilisant toutes ses réserves dès le début de la crise. Ces réserves ne sont pas illimitées. Nous sommes même allés jusqu’à affréter des avions pour aller chercher des masques et du matériel médical en Chine faute de pouvoir en trouver suffisamment ailleurs. Cette crise nous a tous pris par surprise. Le temps de la surprise est passé.

L’envoi récent de métropole de personnels médicaux en renfort de nos structures hospitalières est salutaire. Merci au gouvernement et en particulier au Premier ministre et aux ministres de la Santé et des Outre-mer pour cette mobilisation. Olivier Véran et Sébastien Lecornu ont réagi concrètement et efficacement. Nous n’ignorons pas les difficultés en métropole, nous vivons une crise majeure.

Mais nous appelons l’État à nous aider davantage sur le plan économique. En ce temps exceptionnel de crise, notre citoyenneté française ne doit pas être voilée par un argument statutaire ou comptable. La Relance ou plutôt le sauvetage de notre économie est une autre guerre en cours qu’il ne faut pas perdre. Ce sont des emplois et des familles polynésiennes, autonomes mais bien françaises, qui sont en jeu. Nous sommes confiants mais en attente sur ce thème très clairement. »

Il y a un sujet qui a beaucoup fait parler ces deux dernières années en Polynésie : celui des indemnisations des victimes des essais nucléaires et de l’amendement introduisant un nouveau seuil d’exposition (1 mSv) pour être indemnisé. Cet amendement a beaucoup été critiqué par les associations. De manière générale, comptez-vous vous pencher sur le sujet des indemnisations et si oui, comment ? 

« Ce sujet a été inscrit à notre programme porté devant les grands électeurs. Il ne date pas d’hier et n’est pas simple. Il faut tout de même reconnaître que le nombre d’indemnisations a sensiblement augmenté. Est-ce une raison pour s’en satisfaire et ne plus avancer ? Certainement pas. Lana Tetuanui s’est battue avec ses armes pour faire progresser au mieux l’indemnisation et le nombre de dossiers instruits a progressé. Le système est-il parfait ? Je ne le pense pas non plus. Mais que faire au-delà de la critique ? Il nous faut faire des propositions claires et concrètes à l’État. Nous sommes là, au Parlement, pour argumenter et convaincre !

Trouvons donc ensemble des solutions pour faire mieux. C’est ma devise et ma porte est ouverte à tous, sans tabu. J’ai 45 ans, je suis né et j’ai grandi pendant les essais nucléaires, chez-nous et pas ailleurs. Des membres de ma famille ont travaillé sur les sites. C’est le cas de beaucoup de Polynésiens. Ce sujet me concerne, nous concerne, tout autant que les militants associatifs. Nous devons le traiter avec méthode et de manière rigoureuse. Il y a le sujet des indemnisations. Il y a celui de la réhabilitation et de la surveillance des sites. Il y a le sujet de la reconversion économique et sociale. Il y a globalement celui de la reconnaissance mémorielle par la République de ce que la Polynésie aura fait pour constituer la force de dissuasion nationale. La réparation doit être concrète, accessible et effective. Néanmoins je ne peux pas croire que tout ceci ne se règle que par une disposition comptable. Le président Fritch l’a toujours affirmé : les travaux doivent se poursuivre avec l’État, en concertation la plus large, avec les associations et tous ceux qui souhaitent avancer.

Nous avons un gouvernement et un Président de la République à notre écoute. Emmanuel Macron est comme nous un héritier de ces faits historiques. Il comprend notre émotion et nos attentes sur ce thème. A nous de saisir cette opportunité. Ce sujet ne doit pas nous diviser. C’est au contraire une raison supplémentaire de nous rassembler. Je veux croire en notre capacité à le faire. Je comprends aussi que les associations trouvent le temps long. Comptez sur notre mobilisation à Paris. »

Enfin, d’un point de vue tout à fait pratique, comment se passe l’installation d’un parlementaire originaire d’un territoire à 16 000 km de l’Hexagone (logement, constitution de l’équipe, assistants parlementaires) ? 

« C’est une nouvelle étape de ma vie au service des Polynésiens qui s’ouvre. Je suis très enthousiaste et déterminé à travailler durement. L’éloignement de chez moi, de mes deux enfants et de mes proches est une nouvelle dimension à gérer (heureusement qu’il y a la visio et les messageries). Je rentrerai à chaque fois que possible au fenua car je pense aussi qu’un élu national et encore plus un sénateur ne doit pas se couper de son ancrage local, des maires et élus locaux qu’il représente et globalement de nos populations. J’ai constitué une petite équipe ici pour travailler sur tous nos sujets très techniques. Je dispose également d’une personne à Tahiti pour m’accompagner dans ma mission. Alors oui il faut trouver un logement, affronter la fraîcheur et la pluie en ce moment mais tout ça n’est pas bien grave. On ne voit pas le temps passer quand on bosse ! »

Propos recueillis par Outremers360 et Radio 1 Tahiti. 

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