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Uaped : les autorités se renvoient la balle sur les mineurs en danger

Lancée en 2024 par l’association Pare Ora, l’Unité d’accueil pédiatrique des enfants en danger (Uaped) reste fragile malgré les besoins importants en Polynésie. Cet espace de « libération de la parole » permet d’effectuer dans un même lieu les évaluations médicales, psychologiques, et les auditions judiciaires des mineurs victimes de violences physiques, psychiques ou sexuelles. Soutenue par la DSFE, gardée à flot par des mécènes, la structure attend la signature d’une convention entre le Pays et l’État pour avoir de la visibilité financière, et une reconnaissance des autorités judiciaires. Or cette convention est perdue depuis plus de 18 mois « dans les méandres de l’administration », comme l’a dénoncé Lana Tetuanui au Sénat. Le ministre de la Justice parle d’un blocage côté Pays, Moetai Brotherson assure du contraire, et invite à « clarifier » la situation.

L’échange a eu lieu il y a quelques jours, au Palais du Luxembourg, dans le cadre de l’étude du projet de loi de Finances 2026 de l’État. La sénatrice Lana Tetuanui, au travers d’un « amendement d’appel », prend à partie le Garde des Sceaux Gérald Darmanin sur la « réalité dramatique » des violences contre les mineurs au fenua : plus de 2 000 enfants « font l’objet de mesures de protection judiciaire, pour violences physiques, psychologiques ou sexuelles », rappelle l’élue autonomiste, « la maltraitance dans la sphère familiale constitue un fléau, et doit être prise en charge de manière adaptée ».

C’est la raison pour laquelle a été créée en octobre 2024 une Unité d’accueil pédiatrique des enfants en danger (Uaped), la première du genre en Polynésie et dans le pacifique, portée par des professionnels de la santé, du social et de l’enfance réunis au sein de Pare Ora. Or cette association et cette unité, malgré des subventions ponctuelles de la DSFE et de la direction de la Santé, et l’aide de mécènes qui s’est avérée indispensable pour rester à flot, restent très fragiles. Depuis 18 mois, elle demande une reconnaissance et un soutien communs de l’État et du Pays. « Une convention tripartite pour la reconnaissance de cette structure locale est depuis 2024 dans les méandres de l’administration », a ainsi interpellé la sénatrice à Paris. Son amendement n’a pas d’autre but que de « signaler l’urgence à conclure cette convention » et « d’allouer en conséquence les moyens nécessaires » pour « consolider la prise en charge de nos jeunes victimes ».

Parcours simplifié, victimes protégées

Pare Ora avait été créée en 2022 pour combler les lacunes de la prise en charge publique et associative des femmes et enfants victimes de violences, et « pour améliorer leur parcours de soin et leur parcours judiciaire » au fenua. L’Uaped a tout de suite été classée au premier rang des priorités. Ces structures, qui se sont multipliées ces dernières années en France, et que l’État a même rendu central, voire obligatoire, dans son plan contre les violences faites aux enfants, proposent aux jeunes victimes un « espace d’écoute et de libération de la parole », qui leur évite d’être déplacées entre les services et questionnées à de multiples reprises.

La salle Mélanie qui permet de mener dans un cadre bienveillant les auditions d’enfants victimes de violence.

« L’idée c’est de recevoir dans un même lieu, dans un même temps, un enfant qui est victime de violence à la fois pour son audition judiciaire avec les forces de l’ordre mais aussi pour des évaluations psychologiques, des évaluations médicales, des évaluations sociales et avec une infirmière puéricultrice qui permet d’accompagner tout ce parcours », explique Laurence Bonnac, la présidente de Pare Ora.

Avant la création de cette unité, opérationnelle depuis octobre 2024, et qui a déjà eu à traiter 232 situations d’enfants victimes, les mineurs pouvaient être orientés vers les urgences pour des examens… « Puis on l’envoie à la police, la police l’envoie aux services sociaux les services sociaux l’envoient dans le foyer », décrit la présidente. « On peut rapidement avoir quatre ou cinq étapes qui découragent les familles ou découragent les enfants de parler ».

Si les victimes ne sont pas « découragées », leur mémoire et leur parole risquent aussi d’être altérées dans le processus. Et surtout, elles risquent  le « surtraumatisme » à force de répéter : pour un enfant, « redire, c’est revivre ». Et ce genre de situations perdure : si beaucoup de professionnels du social, de l’enfance ou de la santé – qui peuvent eux-mêmes contacter Pare Ora pour des conseils – orientent des mineurs ou leur famille vers l’Uaped, les magistrats ne le font que trop peu. La convention tripartite, synonyme de reconnaissance légale, devrait les y encourager.

Renvoi de balle entre Paris et Papeete

Lana Tetuanui avait déjà abordé le sujet le 26 août dernier, cette fois à Tarahoi : le président du Pays Moetai Brotherson lui avait assuré avoir signé tout récemment cette convention, qui associe le CHPF et les services sociaux et la santé côté Pays, et, côté État, les services judiciaires, l’université, ainsi que l’Apaj. « C’est dans le pipeline, il n’y a pas de souci », assurait alors le chef du gouvernement. Aucune nouvelle, pourtant, du document ces trois derniers mois. Le blocage viendrait-il de l’État ? Non, a répondu cette semaine le ministre de la Justice, expliquant que le procureur général et la présidente de la cour d’appel de Papeete lui ont assuré que « c’était le Pays qui bloquait ». Gérald Darmanin explique donc vouloir appeler Moetai Brotherson et « trouver un temps le plus rapidement possible » pour signer cette convention.

Contacté par Radio 1, le président du Pays assure que le Pays n’a jamais bloqué mais au contraire accompagné l’Uaped. « La convention tripartite est en attente de finalisation côté État, sur des sujets qui relèvent de ses compétences judiciaires et médico-légales », précise-t-il. Disant vouloir « protéger les enfants » plutôt que « d’entrer dans une polémique institutionnelle », Moetai Brotherson demande « une clarification rapide des responsabilités pour avancer sereinement ».

Pas assez de reconnaissance du côté de la justice

Des discussions, et une signature rapide, c’est tout ce que souhaite aujourd’hui Pare Ora qui a connu des « phases très délicates » ces derniers mois. Son accueil des jeunes victimes et sa ligne de conseil, a toujours été maintenue. Mais la structure a besoin de la visibilité financière que doit lui offrir la convention pour stabiliser ses effectifs. Pare Ora emploie actuellement une coordinatrice spécialisée et un agent social qui accueille et oriente les familles quand elles accompagnent les mineurs victimes. Mais elle s’appuie pour le reste sur des prestataires : une infirmière puéricultrice qui est le « fil rouge » du parcours de l’enfant, deux psychologues expérimentées en matière de protection de l’enfance qui se relaient en binôme avec un des trois médecins prestataires, dont un pédiatre légiste, un neuropédiatre et un généraliste.

À l’Uaped on pointe surtout que la salle « Mélanie » spécialement aménagée dan le petit site de Pirae est « largement sous-utilisée » et que la convention devrait permettre de faire vivre. Accolée, mais bien séparée des cabinets du médecin et du psychologue, cette salle cosy dispose d’un miroir sans tain, derrière lequel les enquêteurs peuvent aider à orienter une audition, et surtout l’enregistrer. Le coûteux matériel audio et vidéo  a été offert par l’association la Voix de l’Enfant, à l’origine des premières Uaped de France et qui anime le réseau actuel qui en comptera bientôt une centaine. Il permet aux autorités judiciaires de partir avec des « bandes » – ou plutôt des disques – mises sous scellés, et qui pourront être réécoutées à tout moment dans la procédure sans avoir à faire répéter l’enfant.

Ne pas utiliser ces installations, ça n’est pas seulement du gâchis, pour Laurence Bonnac, qui est aussi directrice du Fare Tama Hau, c’est une « atteinte à la protection de l’enfance ». « On sait que répéter c’est revivre et revivre, c’est sans arrêt ce traumatisme qui revient. Les conséquences des violences faites aux enfants, elles sont bien documentées, elles ont fait l’objet de nombreuses publications : c’est la délinquance, la toxicomanie, les états dépressifs avec des suicides, l’obésité… Pour rompre ces cercles, il faut protéger la parole de l’enfant et lui permettre d’avoir de la résilience ».

 

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