ACTUS LOCALES Un appel à la délation des trafiquants d’ice retiré après des menaces Vaitiare Pereyre 2025-05-11 11 Mai 2025 Vaitiare Pereyre Un réseau anonyme pour signaler les trafiquants d’ice en échange d’argent. C’est ce qu’a proposé, ce weekend, un père de famille tahitien, se disant impuissant face à l’addiction de sa fille. Une idée qui a reçu beaucoup de soutien sur les réseaux sociaux , mais qu’il a retirée, affirmant avoir reçu des menaces de trafiquants envers lui-même et ses proches. Pas étonnant pour Charles Renvoyé, vice-président de la Fédération citoyenne de lutte contre les drogues. À l’entendre, les appels à la délation ne sont « pas la solution », et risquent de provoquer « un bain de sang » : mieux vaut renforcer les moyens de la justice… Et les peines prononcées. « L’objectif n’est pas de créer une milice, ni de faire du buzz. » C’est ce qu’expliquait le père de famille qui dévoilait, ce samedi sur les réseaux sociaux, son « Projet citoyen pour éradiquer l’ice au fenua ». L’homme voulait créer un mécanisme « de signalement citoyen » motivé par un « système de récompense ». 20 000 francs pour un dealer, 50 000 pour un revendeur, 100 000 à 1 million de francs pour un « boss »… Un système que cet internaute, qui se dit impuissant face à l’addiction de sa fille et explique chercher des solutions pour lutter contre un drogue qui gangrène la société polynésienne, ne comptait pas gérer ni financer lui-même. Des dons étaient censés alimenter une caisse, et l’auteur espérait même « légaliser » le mécanisme pour qu’il soit géré par les autorités et pour mettre à contribution les saisies judiciaires effectuées chez les trafiquants. La proposition, pour le moins extravagante sur le plan légal, débattable sur le plan moral, a tout de même reçu de nombreux retours positifs sur les réseaux sociaux, où elle a été partagée et commentée des centaines de fois. Pourtant, l’auteur a préféré la retirer quelques heures après sa publication : il assure avoir reçu des menaces, envers lui mais surtout envers sa famille, émanant probablement, d’après lui, de personnes impliquées dans le trafic d’ice. Des peines plus lourdes plutôt que des délations Rien d’étonnant pour Charles Renvoyé, vice-président de la fédération citoyenne de lutte contre les drogues et la toxicomanie, qui avait tout de suite mis en garde sur les risques d’un système institutionnalisé de délation. « On va aller droit dans le mur avec un système comme ça », expliquait samedi matin cet ancien consommateur et dealer, devenu figure médiatique du débat et de la lutte contre l’ice. À l’entendre, « payer les gens pour donner des noms » et rentrer dans une logique « d’affrontement » n’est pas une solution, et l’idée risque même de finir en « bain de sang », à cause des vengeances des « cartels », « bien organisés », ou des fausses accusations qui pourraient être portées. « Je connais ce milieu-là, précise-t-il à Radio1. Il y a des mecs qui n’ont plus rien à perdre, qui n’ont rien à cirer d’aller en tôle. Pourquoi ça n’arrête pas ? Parce qu’ils n’ont plus peur. On a une loi à deux balles : tu y vas pour un an ou deux ans. Si tu te tiens à carreau, tu en as pour six mois, tu ressors et tu recommences encore. Ça ne peut pas continuer. S’il y a un problème, c’est ce souci-là qu’on a avec la loi, qui allège les peines. Ça ne fait plus peur d’aller à Nuutania : là-bas, il y a tout : le réseau, la bouffe… Ils n’ont plus peur ». https://www.radio1.pf/cms/wp-content/uploads/2025/05/DELATION-ICE-1.wav Un discours qui rappelle celui de Moetai Brotherson, qui a plusieurs fois dénoncé le manque de sévérité des sentences judiciaires, et demandé à l’État des peines exceptionnelles en Polynésie pour combattre le « fléau » de l’ice. Oscar Temaru avait surenchéri en demandant la « perpétuité » pour les trafiquants. Du Haut-commissaire Éric Spitz à la procureur Solène Belaouar, en passant par des avocats spécialisés ou, plus récemment, le commandant de la gendarmerie sur le plateau de Radio1, beaucoup ont tempéré les propos des leaders indépendantistes. Et leur ont répondu, entre autres, que les peines prononcées en Polynésie sont déjà plus sévères qu’ailleurs, et que le manque de prise en charge des toxicomanes et les lacunes de l’accompagnement social – des compétences du Pays – faisaient partie des causes de la situation. Qu’importe pour Charles Renvoyé, qui plaide lui aussi pour un durcissement des peines. Il dit avoir sollicité un rendez-vous au Haut-commissariat pour discuter du sujet.