ACTUS LOCALESJUSTICE Assises : quand le silence se fait complice de viols incestueux Pascal Bastianaggi 2025-05-05 05 Mai 2025 Pascal Bastianaggi Aux assises deux hommes sont accusés de viols incestueux sur mineure dans un procès prévu sur trois jours. L’enfant qui avait alors 5 à 6 ans avait été abusée sexuellement par son oncle d’une vingtaine d’années, et par son grand-oncle sexagénaire. La mère était au courant mais s’était contentée de réprimander les deux hommes sans saisir la justice. L’oncle et le grand-oncle risquent tous deux 20 ans de prison ; quant à la mère, elle encourt trois ans pour non-dénonciation des faits. Mareva* a aujourd’hui onze ans mais déjà un lourd passé de victime. Née sous une mauvaise étoile, d’un père qui ne l’a pas reconnue et d’une mère, Teresa*, incapable de s’en occuper, elle a été abusée sexuellement par son oncle Mickaël* en 2019, puis par son grand-oncle, Terii*. Les faits se sont déroulés sur un atoll des Tuamotu de 1 500 âmes, où quasiment rien ne reste dans la sphère du privé mais pour autant rien ne transpire sur la place publique. La première fois que l’enfant a été agressée, c’est par son oncle Mickaël, alors âgé d’une vingtaine d’années. Un oncle qui souffre de déficience mentale depuis son enfance. Sa mère avouera s’être alcoolisée fortement alors qu’elle était enceinte. « J’ai crié mais il a mis un linge sur ma bouche » Avant de rentrer dans le vif du sujet, le président de la cour d’assises, Karim Sekkaki, précise que la matinée sera consacrée uniquement aux faits reprochés à l’oncle. Le magistrat relate alors les faits à partir du procès-verbal de l’audition de Mareva à la gendarmerie en 2021. « J’étais dans le couloir quand tonton m’a attrapée. Il était dans son état de problème. Il m’a portée et m’a emmenée dans la chambre de mamie. Il a enlevé ma culotte, j’étais pas d’accord, j’ai crié mais il a mis un linge sur ma bouche et m’a dit ‘tais-toi’. Il s’est mis tout nu, son sexe était dur et j’ai vu un truc blanc sortir qui a coulé sur moi. Je me suis essuyée. Après il a mis son sexe dans le mien et ça m’a fait mal. Maman est arrivée et a dit ‘qu’est-ce que tu fais à ma fille ?’. Tonton a dit ‘rien’. Elle a grondé tonton qui a dit ‘j’ai rien fait’ et moi j’ai dit que ce n’était pas vrai. Il a fait quelque chose sur moi. Il voulait faire l’amour. » Mareva avait environ cinq ou six ans. Interrogée à la barre, la mère de Mickaël, grand-mère de Mareva, prend la suite et raconte. « Je n’étais pas là quand cela s’est passé. C’est la petite qui m’a dit ‘tonton a fait du mal sur moi’. » Elle avoue qu’au début, sa fille Teresa avait mal réagi. « Elle s’en fichait et je lui ai dit, pense à la petite et à ce qu’on lui a fait. Elle s’est sentie mal. Je lui ai dit qu’elle devait porter plainte. Que c’était à elle d’y aller. » Une plainte déposée seulement en 2021 Difficile de savoir de quand datent ces premiers faits. La grand-mère déclare qu’elle avait voulu porter plainte le jour même, mais qu’à la gendarmerie on lui avait dit que ce n’était pas à elle, mais à la mère, de déposer plainte. Les deux gendarmes de l’époque en poste sur l’atoll n’étant plus là, on n’aura pas le fin mot de cette histoire. Ce que l’on sait avec certitude, c’est qu’en 2019 un médecin signale des troubles suffisamment graves pour que l’enfant soit évasanée et qu’un éducateur de la Direction des solidarités, de la famille et de l’égalité (DSFE), demande des mesures de protection. En 2020 le parquet ouvre une enquête. Une plainte est enfin déposée en 2021, suite à l’insistance de l’éducateur qui avait eu vent de certains faits. C’est ainsi que la mère de l’enfant est poursuivie pour non-dénonciation des faits. Mareva a été placée en 2023 avec sa petite sœur dans une famille d’accueil où elle semble enfin s’épanouir, travaillant bien à l’école, malgré des cauchemars récurrents. Elle voit sa mère une fois par semaine. Le gynécologue qui a examiné l’enfant en août 2021 est appelé à la barre. Il indique que l’hymen « était intact, souple et lâche. Ce qui est incompatible avec un coït, éventuellement une pénétration digitale. » Le magistrat lui demande alors si une pénétration pénienne partielle serait compatible avec sa constatation. Le gynécologue estime que c’est possible. Quant à une pénétration anale, « difficile de se prononcer vu l’antériorité des faits. » C’est au tour de la mère de Mareva de témoigner. Elle a 31 ans et ressemble à une adolescente. Elle confirme ce que sa fille a déclaré aux gendarmes. Là aussi, zone d’ombre : elle affirme qu’elle ne se « foutait pas de ce qui était arrivé à sa fille », qu’elle voulait déposer plainte. Concernant son frère Mickaël, elle indique qu’il est malade mentalement depuis petit, qu’il fumait du paka et buvait. « Elle était assise sur moi, mais je n’ai rien fait » On appelle Mickaël à la barre. Grande silhouette dégingandée au regard fixe, il est accompagné de la jeune femme qui le suit dans le cadre de sa tutelle. Il comparait sous contrôle judiciaire, après avoir fait de la détention provisoire. Il suit un traitement médicamenteux et va voir un psychiatre tous les mois. À entendre le dialogue qui s’ensuit avec le magistrat, nul doute : il ne jouit pas de toutes ses facultés mentales. « Vous vous rappelez des faits ? », « Non pas du tout. » « Pourquoi Mareva dit que vous l’avez agressée ? » « C’est dans sa tête. » « Et vous, vous avez quoi dans votre tête ? » « De la musique. » Le juge poursuit, « Vous savez ce qu’on vous reproche ? » « J’étais ailleurs, en train d’écouter de la musique. » Le magistrat tente une autre approche : « Vous avez déjà eu une relation sexuelle avec une fille ? », « Non, parler seulement, pas faire l’amour. Je ne sais pas comment on fait. Mais j’aimerais bien faire l’amour. » Le magistrat saisit la balle au bond, « avec une petite fille ? » « Non avec une grande. Une de mon âge », avoue-t-il en souriant. Sous le feu croisé des questions du magistrat et de l’avocate générale, il finit par raconter sa version. Il dormait et lorsqu’il s’était réveillé, « elle était assise sur moi, mais je n’ai rien fait. » Pourtant lors de sa déposition, il racontera avoir fait des « guiliguili », lui avoir touché « les kékés et le bas. » Pour Mickaël, la petite ment parce qu’elle a peur, et Teresa ment aussi parce qu’elle veut qu’il aille en prison. « Ils ont demandé à la petite d’aller me voir et de me causer des soucis » Pendant ce temps, le grand-oncle Terii, assis dans le box des accusés, ne perd pas une miette des débats. Il est attentif, bien qu’il dise ne pas maîtriser le français et avoir besoin de la traductrice quand c’est à son tour de s’exprimer. Le sexagénaire aurait été surpris par la mère de l’enfant en train de se masturber devant Mareva. Le mari de Teresa lui dit d’aller porter plainte mais elle n’en fait rien. Elle préfère monnayer son silence, car Terii a un peu de sous et s’occupe de faire les courses à la maison. « Elle m’a dit qu’elle avait trouver un arrangement avec lui et qu’elle n’allait pas porter plainte » assure le mari de Teresa à la barre. Ce n’est pas le seul acte que Terii aurait fait subir à la petite. Selon l’enfant, il lui aurait fait subir à plusieurs reprises des pénétrations vaginales, anales et buccales. L’accusé crie au complot : « Ils ont demandé à la petite d’aller me voir et de me causer des soucis. » S’il avoue avoir par trois fois introduit ses doigts dans le sexe de Mareva, « elle disait encore et gémissait », il nie les autres pénétrations. Mais reconnait avoir caressé l’enfant partout, « neuf fois. » Pendant toute la durée des débat, Mareva a fait ses devoirs et des coloriages, épaulée par son avocate Me Da Silveira. De temps à autres elle a levé la tête et écouté, mais elle s’en retournait vite à ses préoccupations de petite fille, se tenant éloignée temporairement des cauchemars qui reviennent la hanter. Le procès se poursuivra demain avec les interventions des psychiatres et psychologues, et doit s’achever mercredi. * Prénom d’emprunt