ACTUS LOCALESJUSTICE Aux assises, un féminicide sur fond d’addictions et de jalousie maladive Pascal Bastianaggi 2026-04-17 17 Avr 2026 Pascal Bastianaggi Un quinquagénaire comparaît depuis ce vendredi devant la cour d’assises de Papeete pour meurtre. Son crime ? Il a asséné un coup de couteau à sa concubine suite à une dispute où l’accusé était alcoolisé. Les faits se sont passés en août 2022 à Bora Bora. La victime, 49 ans, mère de sept filles et grand-mère de douze petits-enfants, décédera peu de temps après avoir été évasanée au CHPF du Taaone. Placé alors en garde à vue l’accusé soutient lui avoir involontairement porté le coup mortel, ne cherchant qu’à lui faire peur. Déclaration qu’il maintient jusqu’à ce jour devant la cour. Il encourt la réclusion criminelle à perpétuité. Le 29 août 2022 au matin, Linda, 49 ans, s’apprête pour se rendre à son travail. Elle est employée dans un hôtel de luxe de Bora Bora où elle officie à la blanchisserie. Elle revêt une mini jupe, au grand étonnement de Léonardo, 52 ans, son concubin, qui note que c’est la première fois qu’il la voit ainsi habillée. Il lui fait la remarque, « elle est trop courte ta robe ». D’une jalousie maladive, c’est lui qui, habituellement, l’accompagne sur son lieu de travail mais cette fois c’est une des filles de Linda qui s’en charge. Dans sa tête les soupçons s’immiscent. Pour lui pas de doute, la tenue de Linda, plus le fait que ce soit sa fille qui la dépose au travail, tout indique qu’elle le trompe ou en a l’intention. D’autant que ces derniers temps l’ambiance au sein du foyer s’est dégradée. Depuis six mois, Linda n’a de cesse de lui demander de quitter sa maison. Il ne travaille pas, boit, fume du paka et c’est elle qui subvient aux besoins du foyer. Elle part au travail et Léonardo, resté seul à la maison, rumine. Il se monte la tête aidé en cela par l’alcool. Lorsque Linda rentre du travail, elle le trouve allongé sur le canapé ivre mort. Cette fois la coupe est pleine. Elle le somme de quitter immédiatement la maison. Il refuse et s’ensuit une altercation où les piques verbales vont rapidement laisser place aux mains. Il s’empare d’un couteau « pour lui faire peur » Selon la déposition de l’accusé, Linda s’empare d’un couvercle de marmite et le menace de lui jeter au visage, « comme un frisbee ». Il panique et cherche un balai ni’au pour se défendre, mais ne trouve qu’un couteau, il s’en empare « pour lui faire peur » assure t-il et il l’atteint « involontairement » en dessous du sein gauche alors qu’elle s’avançait vers lui. Encore consciente, Linda sort de la maison. Son gendre qui vit dans la maison voisine, alerté par des cris de douleurs l’aperçoit titubante, les mains sur la poitrine. Il l’emmène en urgence au dispensaire. Durant le trajet elle a la force de désigner son agresseur. Arrivée au dispensaire son pronostic vital est engagé, elle fait un premier arrêt cardiaque. Elle est aussitôt évasanée sur le CHPF du Taaone où elle décédera peu de temps après son admission. Entre-temps les gendarmes se rendent à son domicile et découvrent Léonardo endormi sur le canapé. Placé en garde à vue, il reconnaît les faits mais assure qu’il ne voulait pas la tuer. Quant à l’arme du crime, introuvable, il jure de ne pas s’en être débarrassé. L’autopsie révélera la brutalité du coup de couteau, porté horizontalement. La lame avant de pénétrer profondément sous le sein gauche, occasionnant une plaie au ventricule droit du cœur de Linda, lui a au passage sectionné une côte et brisé une autre. Il sera placé le 31 août 2022 en détention provisoire à Nuutania. Durant cette période il fera l’objet d’examens psychiatriques et psychologiques qui unanimement constatent l’absence d’anomalies mentales ou psychiques qui auraient pu abolir ou altérer son discernement. Les experts l’assurent, il est entièrement responsable de ses actes. « Je ne voulais pas la tuer, madame la présidente » « Je regrette ce que j’ai fait sur ma femme, elle venait d’avoir un petit motua qu’elle n’a pas pu voir… Je regrette ce que j’ai fait.» Ce sont les premiers mots de l’accusé, silhouette sèche, visage taillé à la serpe arborant une fine moustache. Il l’affirme, « je ne voulais pas la tuer madame la présidente. » Linda était mère de sept filles et grand-mère de douze petits enfants. Interrogé sur son parcours de vie, on apprend qu’il a été confié par sa mère dès sa naissance à ses parents et que son père ne l’a pas reconnu. Il a connu trois femmes, en a épousé une avec laquelle il a eu un enfant. Elle demandera le divorce au bout de quatre années. Il aura au total quatre enfants dont il ne s’est jamais occupé. Possesseur d’un diplôme de frigoriste, il exerce des petits boulots, mais au moment des faits ne travaillait pas depuis longtemps. Addict au paka et à l’alcool, Il dépendait financièrement de Linda et vivait sous son toit. Selon la psychologue qui l’a examiné, si l’accusé n’a pas de trouble majeur de la personnalité et un quotient intellectuel « normal », il a une tendance à « l’inhibition et une personnalité rigide. » Elle relève aussi « une angoisse de l’abandon et une dépendance affective. » Elle assure que pour Leonardo, « la séparation est synonyme d’abandon. » Elle conclut précisant qu’elle avait « rencontré un homme triste qui affirmait mériter d’être tué. Il exprime des regrets sincères et un fort sentiment de culpabilité et n’envisage pas l’avenir avant d’avoir payé sa dette. » « Une angoisse de l’abandon ». Les termes employés par la psychologue résonnent particulièrement quand c’est au tour de la mère de Leonardo de s’exprimer à la barre. La septuagénaire qui l’a confié dès sa naissance à ses parents qui vivaient à Tahiti reconnaît qu’elle n’avait jamais pris de nouvelles de lui. « Je travaillais je n’avais pas le temps de m’occuper de lui » Interrogée sur son fils quand il est retourné vivre à Bora Bora pas très loin de chez elle, là aussi elle fait l’impasse. « Donc vous ne pouvez rien nous dire sur votre fils » constate dépitée la présidente de la cour. Elle acquiesce, agacée, « Je sais pas, j’ai rien a dire moi ». Léonardo dans le box affiche un rictus de dépit. Ce qui ressort des auditions des différents témoins qui se sont succédé à la barre, ce sont ses addictions à l’alcool, « son café du matin » dira un témoin, et aussi la violence qu’il a exercée sur ses différentes compagnes. « Quand je lui disais que s’il ne changeait pas, je partais, il devenait fou, il me rossait » Et le témoignage qui enfonce le plus l’accusé provient de celle qui a été durant quatre années son épouse. Dans sa déposition lue par la présidente de la cour l’ex affirme qu’il la frappait régulièrement. « Quand je lui disais que s’il ne changeait pas, je partais, il devenait fou, il me rossait. » Le jour de son mariage alors qu’elle était enceinte de huit mois, il la frappe parce qu’elle dansait avec le frère du témoin et qu’elle souriait. Interrogé sur cet épisode par la magistrate, Leonardo assume. « Avec moi elle faisait la tête et quand elle danse avec l’autre elle rigolait. » Elle poursuit la lecture, « il ne me disait jamais pourquoi il me rossait. Il n’en savait rien lui-même. Il est fou. Il a même frappé sa grand-mère et ma mère. J’ai fait en sorte de divorcer et qu’il n’ait pas la garde de notre enfant. Il avait un droit de visite, mais n’est jamais venu le voir. » Sur les violences sur sa grand-mère et sa belle-mère, Leonardo nie : « ce n’est pas vrai, c’étaient à peine des claques comme on tape une femme. » La présidente caustique, « je ne sais pas comment on tape une femme, c’est intéressant, montrez-moi.» Il s’exécute en se tapant légèrement du bout des doigts, le bras. « Et c’est normal de taper une femme ? » Il marmonne, « Non pas normal », « Alors pourquoi ? » « Je ne sais pas, sa façon de parler. » « Elle vous manque de respect ? Une femme vous doit le respect ? » D’une voix ferme, cette fois, il lâche, « elle me respecte, je la respecte. » Les débats se poursuivront lundi avec les auditions de l’expert psychiatre, du médecin légiste, l’audition de l’accusé, le réquisitoire et les plaidoiries. Le verdict devrait être rendu dans la soirée. L’accusé encourt la réclusion criminelle à perpétuité.