ACTUS LOCALESENVIRONNEMENTMÉTÉO Avec le retour d’El Niño, le danger des canicules marines pour la biodiversité Alexandra Perrini 2026-07-02 02 Juil 2026 Alexandra Perrini Ifremer / ©Olivier Dugornay Avec le retour d’El Niño dans le Pacifique, le risque de vagues de chaleur dans les lagons de Polynésie est renforcé. L’Ifremer dresse un état des connaissances sur les conséquences de ces canicules marines, qui ont fait grimper la température du lagon à plus de 30 degrés par le passé. Des évènements extrêmes qui ont entraîné des blanchissements massifs de bénitiers, véritables indicateurs du stress thermique du milieu, des mortalités importantes de coraux et une chute de biomasse d’huîtres perlières. L’institut français, qui dispose d’une antenne à la Presqu’île, alerte sur des répercussions durables sur la biodiversité et sur certaines filières économiques. Lire aussi : El Niño démarre, le « pic » du phénomène attendu en fin d’année Alors que Météo-France a confirmé ce mercredi le retour du phénomène El Niño au fenua, qui tend à favoriser le réchauffement des eaux du Pacifique, l’Ifremer a publié une étude sur les conséquences des canicules marines sur la biodiversité. Afin de mieux comprendre l’impact de ces épisodes de chaleur sur les écosystèmes, l’institut a lancé en 2024 le programme MaHeWa (Marine Heatwaves), piloté avec l’IRD et en partenariat avec le CNRS. Les chercheurs y suivent l’évolution de plusieurs espèces parmi lesquelles les coraux, les bénitiers, les huîtres perlières, mais aussi les poissons et les oursins. En s’appuyant sur des données recueillies depuis 1981, le projet vise à « comprendre les phénomènes passés pour prédire les événements futurs » Si l’environnement thermique en Polynésie « est relativement stable », indique Guillaume Mitta, chercheur et responsable de l’unité Ressources marines de l’Ifremer en Polynésie, « la température varie peu d’une saison à l’autre, et l’on constate que les espèces sont déjà à la limite de leur tolérance thermique ». Pour le chercheur, les événements de canicules marines créent « un stress important et des épisodes de mortalité des espèces côtières ». Les bénitiers comme indicateur du stress thermique Jusqu’à environ 300 mètres de profondeur, « l’océan équatorial présente un excédent de chaleur important. Ces réserves d’eau chaude sous la surface sont typiques des épisodes El Niño en phase de développement. Elles peuvent remonter progressivement et contribuer à entretenir, voire renforcer, le réchauffement en surface dans les prochains mois », a écrit de son côté le service météorologique. De quoi inquiéter les scientifiques qui expliquent que lors d’un précédent El Niño en 2016, 79,9 % des bénitiers avaient totalement blanchi en Polynésie française. L’Ifremer précise que ce changement de couleur ne relève « pas uniquement d’un problème esthétique » mais « entraîne souvent une mortalité car le bénitier est un animal symbiotique et son manteau coloré a pour fonction d’assurer la photosynthèse de ses algues qui contribuent à le nourrir ». Cette étude sur les bénitiers a permis de déterminer un « indice de stress thermique » du mollusque, « ouvrant de nouvelles perspectives pour atténuer les futurs épisodes de blanchissement ». L’idée serait donc de trouver un moyen « d’anticiper avec précision les épisodes de blanchissement des bénitiers, et ainsi permettre la mise en œuvre efficace de stratégies d’adaptation et d’un système d’alerte précoce pour la filière pêche », précise l’Ifremer. Les huîtres et les coraux également touchés Même scénario du côté des huîtres perlières. L’institut rappelle que la Polynésie française est un territoire où les canicules marines « peuvent régulièrement dépasser 30°C », ce qui engendre une raréfaction de la population d’huîtres perlières. Pour tenter de comprendre le phénomène, les équipes de l’Ifremer ont étudié « l’impact du stress thermique » sur le développement larvaire des huîtres perlières. Leurs résultats révèlent que les larves « basculent dans un état de souffrance physique » au-delà de 29,3°C. Ces pics de chaleur peuvent alors suffire à entraîner leur mortalité, fragilisant la population de l’espèce. En revanche, à un stade plus avancé de leur développement, les juvéniles apparaissent plus résistants et peuvent supporter des températures proches de 35 °C. Essentiels à l’équilibre des écosystèmes lagonaires, les coraux sont eux aussi particulièrement vulnérables aux vagues de chaleur marines. Observés à la fois en milieu naturel et en bassins expérimentaux reproduisant des conditions proches de la réalité, ils blanchissent puis meurent, selon les espèces, lorsque la température dépasse un seuil compris entre 30,5 et 32 °C. D’après l’institut, les coraux « sont particulièrement sensibles au cumul des pressions, entre l’intensité des vagues de chaleur marine mais aussi leur répétition, couplées aux stress d’origine anthropique dans les lagons, comme les apports sédimentaires, de nutriments ou de polluants ». Une étude menée par des scientifiques du CNRS observe la colonisation des récifs coralliens morts par des macro-algues. Celles-ci filtrent la lumière et freinent ainsi le développement de nouvelles colonies de coraux. À terme, c’est l’ensemble de l’écosystème récifal et lagonaire qui s’en trouve perturbé, entraînant une forte perte de biodiversité, notamment chez les espèces de poissons qui dépendent de ces environnements. Au-delà de la biodiversité, ces bouleversements pourraient également fragiliser des activités économiques majeures en Polynésie, comme la pêche et la perliculture, directement dépendantes de la bonne santé des écosystèmes lagonaires.